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10 octobre 2018

Psychothérapie relationnelle : rester soi-même sans faux-nez ni faux self

par Philippe Grauer

Cette fois-ci se faire classifier carrément sous un faux nom, pour recevoir la désignation administrative qui « sauve » la profession ? en la défigurant et la casant au répertoire du bien être aux côtés des esthéticiennes et de la pleine conscience, pleine d’un vide sidéral du point de vue de la psychothérapie.

Ou marcher en bon ordre derrière son propre drapeau, sous son propre nom de métier, celui de praticien en psychothérapie relationnelle ? mieux ne vaut-il pas choisir la dignité de ne pas se laisser dénaturer par calcul à très court terme, quand on représente une profession psychothérapique alternative pleine de vigueur et d’originalité scientifiques. Un enjeu  vital en ces périodes consuméristes idéologiquement troublées, qui semblent aspirer à la disparition du sujet, de la responsabilité de soi et de la vérité de la relation.

 

 

Un cheval de course trop différent, certains disaient qu’il avait du zèbre, ne parvenait pas à se faire reconnaître au Bureau des chevaux. De peur de tourner en bourrique, il sollicita du Ministère des animaux sa ré identification. La négociation traîna en longueur car les autorités ne le toléraient à la rigueur que harnaché en cheval de trait, qui tourniquerait pour monter l’eau d’un puits. Trop heureux pour finir qu’on le nomme bourricot, on le vit prêt à braire pourvu qu’il restât catalogué équidé.

Ne bradez pas votre nature

Pour que les pouvoirs vous acceptent.

Dieu vous a pourvu de rayures

C’est pas pour vous montrer inepte

De votre trop fière allure

Sachez honorer le précepte.

pourvu qu’on nous appelle

Notre profession se voit attaquée à l’une de ses bases, ses écoles. Qui irait se former à une profession déclassée, surclassée, déréglementée, concurrencée par des psychothérapeutes en titre, aspirant au monopole, encouragés par l’Establishment ? si nous ne nous entourons pas d’une reconnaissance minimale, si minimisatrice soit-elle, que deviendront les précieuses écoles agréées par nos soins. Car l’originalité de notre situation c’est que nous ayons dû créer nos écoles pour transmettre un savoir dont l’université ne voulait pas. Alors, qu’on nous appelle praticiens du bien être avec lequel nous n’avons rien à voir, sous-psys, tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on nous appelle, et que dans cette appellation demeure le radical psychothérapie. Comme le disait Guy Bedos paraphrasant Richard III criant my kingdom for a horse, on sent un homme au bout du rouleau, un bourricot ferait l’affaire. Est il judicieux de laisser classifier notre étalon même pas comme mulet, comme âne ? Cette poussée nominaliste d’un nouveau genre fonctionne en idée fixe chez certains responsables de notre profession. Passer sous un faux nom, sous pseudo, mais passer, on peut en concevoir la stratégie, passer pour un autre ou périr.

ne pas s’y laisser prendre

On peut aussi ne pas s’y laisser prendre. Comme dans les négociations commerciales internationales, il faudrait raisonner en termes de marché. La liberté contre un plat de lentilles, l’histoire semble avoir tendance à répéter ce stéréotype. Notre psychothérapie relationnelle, un champ disciplinaire regroupant sous cette appellation par nous contrôlée, un certain nombre de méthodes importantes, axées selon le principe de la relation qui soigne, doit-elle se commercialiser, pardon, se bureaucratiser, à ce point, fût-ce au prix d’y perdre son âme ?

L’âme, c’est précisément notre objet, notre sujet, notre matière première. Une chose qui ne soit jamais susceptible de devenir un produit. Un bien non négociable administrativement, alignable sur le politiquement correct, empackagé en vue de mise sur le marché. Si nous nous en tenons à nos valeurs, nous ne pourrions nous joindre à l’ensemble institutionnel psychologico-médical actuel qu’à l’occasion d’un partenariat qui respecterait les deux identités en présence, et articulerait nos écoles respectées dans leur format et philosophie actuels, à l’université. Les tenants de l’ordre psychiatrico psychologique n’en ont point voulu quand le ministre Xavier Bertrand l’avait proposé. On comprend pourquoi.

Soyons logiques, il est difficilement concevable du point de vue des pouvoirs publics actuels de procéder à la mise en place d’une filière extra universitaire pour une profession qui ambitionne de rendre un service équivalent à celui qu’exercent les deux professions psys formées à l’université. La seule harmonisation imaginable consisterait si nous insistions — mais pourquoi insister auprès de qui ne peut structurellement nous entendre ? à nous installer quelque part un strapontin. Sans chercher loin, le lieu du bien-être s’impose, celui déjà occupé par le Développement personnel — qui ne s’occupe pas de la souffrance par définition —, parfaitement libre lui car il ne s’occupe pas de santé et ne requiert donc pas le degré d’exigence requis par une profession… de santé.

sous-marque

À ce sujet abordons la question des sous-marques — à partir du moment où il y a des marques ! contamination par la vision du monde marchande —. Elle est vieille comme la psychothérapie depuis la fin des années 30. Notre profession a déjà sa sub-profession, en anglais counseling, qui serait de santé sans l’être, en quelque sorte de la santé non médicale. Excellente idée ! retournée en piège, l’idée devient diabolique. Counseling est le terme qu’ont inventé dans les années 40 les américains pour ne pas avoir d’ennui — déjà — avec la concurrence des psychiatres… et parfois des psychologues. Ainsi Rogers écrit en 1942 Counseling and Psychotherapy, son livre culte, c’est stratégiquement le Counseling[1] qui passe en premier dans le titre. Depuis, les anglais sont terriblement embarrassés au sein de l’AEP (Association européenne de psychothérapie, dont la section française est la FF2P) par cette concurrence déloyale envers la psychothérapie la vraie, dispensée dans leurs écoles de référence. Le fait que notre ministère de la Santé y revienne, par le détour de l’appellation de psychothérapeute social nous dit-on, est significatif. Éternel retour. Retourné contre nous, non merci.

plié depuis le 7 avril 2006

Donc après les journées ayant réuni les 10 janvier et 7 avril 2006 tous les représentants des professions psys au ministère de la Santé à l’invitation du ministre Xavier Bertrand, après l’accord du 7 avril, liquidé deux semaines plus tard, c’est plié, refusé pour longtemps. Il nous reste en attendant que l’histoire fasse son œuvre[2], l’autoréglementation mise en place de longue date, dans les années 80, en particulier par le SNPPsy. Car on peut (on doit ?) prendre le parti de conduire notre psychothérapie selon ses seuls propres principes, dans l’indépendance et la dignité scientifique. Suffisantes à l’exercice libéral qui reste le nôtre. Les candidats à s’y former et le public qui a besoin de nous sauront à quoi s’en tenir, et se régler sur l’alternative que nous représentons. Après tout, nous prônons à l’égard de notre patientèle des valeurs de conduite autonome. Rester debout ou se relever. Dans la dignité. Donnons en en tant que collectif l’exemple. Montrons-nous capables de nous reconnaître et certifier nous-mêmes, comme nous suggérons à nos patients d’en entamer pour eux, dans la relation, la démarche.

résilience ou Résistance ?

Après tout nos collègues psychanalystes, n’en ayant pas besoin au demeurant puisqu’ayant opté pour la couverture d’une autre profession, n’ont jamais sollicité la reconnaissance de leur nom de métier de la part des pouvoirs publics, et se portent très bien de l’indépendance que cela procure à leurs sociétés. Mondialement, une forte tendance à couvrir la psychanalyse par le moyen d’études en médecine ou psychologie, s’est fait jour. Ça agaçait déjà Freud, la mainmise de la médecine sur la psychanalyse. Elle tend à s’étendre à notre profession voisine. Comprimant au passage le nouveau savoir spécifique dispensé par les écoles transmettant le savoir des Nouvelles Thérapies issu de la psychologie (regardez la danse des mots) humaniste américaine. Il reste à la psychothérapie relationnelle née de ces dernières, pour atteindre le niveau de reconnaissance sociale auquel elle aspire, encore du chemin à parcourir. Notre effort pour l’inscrire dans le paysage à égalité de statut dans le cadre du carré psy avec psychiatrie et psychologie, pourrait demander encore une ou deux générations. Personne ne sait. Il a fallu en France 100 ans à la psychologie pour parvenir. En attendant, nous installer dans notre persistance et insistance à exercer, au service du public, à partir de notre propre efficacité et identité scientifique, à partir de nos institutions historiques tutélaires. Le discours à la mode parlerait de résilience. On peut aussi penser en termes de Résistance. Plus au ras des choses, se souvenir que Rien n’est jamais acquis à l’homme.

Que ceux que ça intéresse d’entrer dans un contrat de type GATT avec un ministère leur proposant une servitude plombée, dorée comme on le fait de la pilule plutôt même que plaquée or, s’y rendent. À tous les sens du terme. On peut encore préférer conserver l’or de nos principes et libres pratiques à l’abri de ces périlleuses transactions. Cela nécessite courage et ténacité. Celle notamment de ne jamais renoncer à ce qu’on évalue comme juste. La voie difficile peut se révéler bonne. Pour le reste, on verra à l’usage comment les deux métaux se comporteront.

[1] C’est Rollo May, en 1939, qui lance le premier titre : The art of Counseling.

[2] L’esquisserait-elle déjà ? En proposant à Lyon-2 une filière universitaire de rattrapage offerte aux praticiens déjà en exercice.


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