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6 mars 2019

À PROPOS D’UN ARTICLE DE ANNICK OHAYON par Élisabeth Roudinesco

l'impossible rencontre, par Philippe Grauer

Y a-t-il un historien de la psychanalyse dans l’avion d’Annick Ohayon ?


L’impossible rencontre

par Philippe Grauer

Nous remarquions dans un récent article que Élisabeth Roudinesco littéralement ne voyait pas, à côté de la psychanalyse, la naissance puis le déploiement de la psychologie humaniste américaine, venant aboutir à ce que nous avons depuis dénommé le champ disciplinaire de la psychothérapie relationnelle, confondant relation d’aide (counseling) et développement personnel, relevant lui du champ du bien-être — auquel nos autorités de santé entendraient nous réduire si c’était possible, et l’on comprend leur logique de blocs (la psychologie et son titre d’exercice de psychothérapeute), comme on comprend que la zone de flou du counseling peut prêter à confusion. Comme si depuis le mont psychanalyse on ne pouvait organiser une perception claire et distincte de la ligne bleue des Vosges de l’autre massif. Voici que peu après nous constatons que l’autrice du très explicite dans son titre L’impossible rencontre, Psychologie et psychanalyse en France (1919-1969), justifie le programme de cette formulation. Au-delà de sa date limite puisqu’elle s’attaque (c’est le moment de le dire) à la période historiographiquement illustrée par Élisabeth Roudineso. Dans un article qui assène « Qui peut faire l’histoire de la psychanalyse en France, et de quelle histoire s’agit-il ? », posté depuis la maison d’en face. À savoir Mijolla, amateur en matière d’histoire, comme en convient Annick Ohayon, qui elle, n’est jamais parvenue il est vrai à atteindre l’histoire de la psychanalyse.

Alors en place pour le quadrille de sourds (j’adore les métaphores chimériques). Dont le point de capiton (?) serait figuré par Mauco l’antisémite masqué, dont Ohayon demande indéfiniment davantage de preuves de sa mentalité collaboratrice, gommée par la suite par De Gaulle, quelle histoire, en effet ! Côté sourd, nous avons un très beau  » Ce qui existe n’existe pas parce que je ne suis pas au courant et qu’il faut le prouver. » Disconvenir de faits établis en réclamant davantage de preuves à chaque fourniture peut conduire à procéder à de longues études et recherches pour conclure que d’ici longtemps il sera impossible d’établir s’il se trouve une obélisque place de la Concorde. Renouvelant ainsi dans le domaine de l’histoire le paradoxe d’Achille et la tortue.

En tout cas ce type de démarche historiographique soucieuse de désétablir les faits à coup de Fading News (elles s’évanouissent à mesure que les éléments de vérité apparaissent pour ressusciter l’instant suivant) s’applique exemplairement au Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, de la page 1516 à 2014, d’un ensemble qui regroupe Histoire de la psychanalyse en France, qui se termine avec Héritages, le tout sur 2118 pages, comportant un imposant Index des noms propres (réédition Pochothèque, 2009), pour ne parler que de cela, dont Élisabeth Roudinesco se trouve être l’autrice mondialement reconnue, sauf qu’aux yeux écarquillés de notre chercheuse  aveugle « ça n’existe pas ». Ainsi Annick Ohayon, qui par ailleurs cite les ouvrages qu’elle conteste, en reste à l’aplomb de s’interroger sur l’existence d’historiens de la psychanalyse en France. Pour à l’occasion d’une opération digne de Ionesco, finir par affirmer sans preuve que l’inexistante historienne a kidnappé une société d’histoire. Allez comprendre.

On ne rêve pas, on assiste abasourdi à une démonstration de forclusion. Poétiquement parlant, le tour de prestidigitation est admirable. Las il ne s’agit pas d’un paradoxe surréaliste, mais seulement de l’administration de contre-vérités en rafale. Très à la mode ces derniers temps.

Bon. Côté jardin, Élisabeth Roudinesco répond, car on ne peut se taire en pareille étrange circonstance, faute de quoi tout devient douteux et finit par sentir mauvais. Nous le publions. Rappelant à l’occasion d’un hyperlien sa minutieuse étude du cas Mauco, précisément éditée ici même en 2011. Cela vous rafraîchira la mémoire. Il n’est pas sûr que cela percute l’historienne somnambule, dont on peut s’étonner qu’elle continue de réclamer des preuves supplémentaires à propos de notre géographe (il s’inscrit dans le mouvement psychanalytique en 1953) bien peu favorable aux « israélites » corrupteurs de la France. Quoi qu’il en soit, continuent de s’afficher, place de la Concorde l’obélisque, chez Pépé le Mauco le déni de son antisémitisme par Ohayon, à la SIHPP sa vitalité, et la nécessité de la permanence de notre esprit critique. Facts checking, vigilance citoyenne.

Ce qui n’empêche pas une réflexion sur les points obscurs. Dans le temps on disait scotomisés. En grec c’est plus savant. Élisabeth Roudinesco a cent fois raison dans son argumentation. Et nous ne pouvons pas ne pas remarquer d’autre part, nous disons bien d’autre part car il n’est pas question de symétriser une attitude de déni aussi curieuse qu’inadmissible de la part d’Ohayon, avec le fait donc que la rencontre dans le sens de reconnaissance se montre impraticable depuis l’imposante masse de la psychanalyse lorsqu’elle se voit confrontée au surgissement tectonique d’une autre masse psychothérapique aussi considérable, mais réellement alternative, celle issue de la psychologie humaniste.  Concrétisée emblématiquement avec la rencontre Rogers vs. Guy Palmade de l’avenue d’Iéna organisée par Max Pagès, où l’on assiste à la déchirure du tissu psy français provoquée par la psychanalyse française. Qu’Annick Ohayon relate très bien. Montrant comment l’irruption de ce qui allait devenir la psychothérapie relationnelle s’opéra en fracturation, avec une méconnaissance militante de la part de la psychanalyse.

Une différence peut-être, Élisabeth Roudinesco ne nous distinguant pas pour ce que nous sommes, avec Le patient le thérapeute et l’État, nous devine. Et entend nous appuyer contre la politique d’hostilité suicidaire de la psychanalyse engagée dans l’opération médicaliste de purification psychique menée contre nous. Nous devine dans le moment qu’elle ne peut aller plus loin, et semble condamnée à ne nous reconnaître que dans la méprise. Ce qui ne l’empêche pas de venir régulièrement faire cours à nos étudiants, dont elle reconnaît volontiers la qualité sans en distinguer toute la spécificité identitaire. Une autre différence serait à signaler, l’intérêt constant que des psychiatres psychanalystes comme Roger Gentis parmi de nombreux autres, ont manifesté pour les avancées psychocorporelles de la psychologie humaniste. Il demeure que globalement parlant la difficulté de discerner l’autre comme partenaire à égalité d’intérêt scientifique, le phénomène d’impossible rencontre, s’est sur un demi siècle manifesté régulièrement de la part de la psychanalyse envers le bloc de la psychothérapie relationnelle. Compréhensible que la « discipline reine » peine à prendre acte de la fin de sa monarchie.

Et réciproquement mais d’intensité moindre nous semble-t-il, dans le camp des relationnellistes. Dont parfois certains membres restent même étrangement lacano obnubilés, pendant que d’autres s’exercent à des complexes mixtes intégratifs. Et puisque nous en sommes à l’impossible rencontre, profitons-en pour parler d’une rencontre tout à fait possible, proposant l’analyse critique de la psychologie par Geneviève Paicheler, dans son remarquable L’invention de la psychologie moderne, (1992, L’Harmattan, 350 p.-) s’interrogeant sur le point de déterminer si la psychologie doit être tenue pour une science ou pour une profession. La réponse étant que « son tour de force institutionnel est qu’elle s’est constituée d’emblée comme une science professionnelle et comme une profession scientifique. » Ces deux facettes débouchant ajoute-t-elle sur la terrible problématique de l’expertise, impliquant « opérationnalisation de la science » et « pouvoir disciplinaire » dont Foucault a su dès 1975 dresser le tableau critique qui reste plus que jamais d’actualité. Mais ceci est une autre histoire puisque aussi bien la psychanalyse ne saurait prétendre, pas davantage que la psychothérapie relationnelle, au statut de science.


par Élisabeth Roudinesco

une bien curieuse enquête

Dans un article publié dans la Revue d’histoire des sciences et mis en ligne le 3 décembre 2018 sous le titre « Qui peut faire l’histoire de la psychanalyse en France et de quelle histoire s’agit-il », Annick Ohayon, maître de conférences honoraire au département de psychologie de Paris VIII-Saint-Denis, se livre à une curieuse enquête sur l’historiographie de la psychanalyse en France. Elle compare mes travaux à ceux de Alain de Mijolla en prétendant que lui et moi nous nous serions livrés, à partir de 1982, à une « course à l’histoire de la psychanalyse », soulignant, à juste titre d’ailleurs, que Mijolla pensait à cette date « qu’une histoire de la psychanalyse en France était impossible à faire, ou au moins prématurée ». Où est la course à l’histoire de la psychanalyse ? Mijolla n’est plus là pour répondre mais pour ma part, je n’ai pas souvenir de la moindre course.

un cas d’école de forclusion

Après de multiples détours, Ohayon affirme que cette histoire n’est pas encore écrite puisque, dit-elle, « il ne faut pas sous-estimer la grande difficulté de la tâche en France. Une histoire du lacanisme par exemple demeure à élaborer et, compte-tenu des passions que les tentatives d’établir une biographie de Lacan ou de Françoise Dolto ont suscitées, on peut clairement en inférer qu’une telle histoire n’est pas près d’être produite, du moins par un auteur français. »

S’il est exact de dire qu’il n’existe à ce jour aucune biographie de Dolto, il me semble que s’agissant de Lacan, Annick Ohayon fait preuve d’une curieuse cécité. Voilà donc une psychologue, qui, apparemment, est la seule à croire que ma biographie de Lacan, parue en 1993, traduite en 25 langues et vendue à ce jour à plus de 50.000 exemplaires n’a donc jamais été écrite.

Il faudra bien un jour qu’elle apporte la preuve de ce qu’elle avance. En attendant, je constate qu’elle a accepté, en 2016, de participer à un livre collectif, dirigé par Christophe Charle et Laurent Jeanpierre, La vie intellectuelle en France, II vol., (Paris, Seuil, 2016), dans lequel j’ai rédigé deux longs articles, l’un sur l’histoire de la psychanalyse en France et l’autre sur la vie et l’œuvre de Lacan.

troublante incohérence

Pour sa part, Ohayon a écrit, dans cet ouvrage, un article intitulé « De la psychanalyse à la psychologie cognitive ?». Non seulement elle évite dans ce texte de livrer son opinion sur la prétendue « non écriture de l’histoire de la psychanalyse en France ou de la biographie de Lacan » mais dans une note en bas de page, elle renvoie à mes propres contributions (p. 251, éditions Points-histoire, vol. 3). Par quel mystère a-t-elle pu citer en 2016 un travail dont, en 2018, elle conteste l’existence ?

succession en bon ordre — kidnapping zéro

1982-1985 — SFHPP, Postel président

1985 — la SFHPP prend le nom de SIHPP

1986 Major président

2006 Roudinesco présidente

Non contente de nier l’existence de ce qu’elle cite elle-même, Ohayon affirme, à propos de La SIHPP, qu’après avoir « intégré cette société fondée par Michel Vallée (sic), Jacques Postel et Claude Quétel, « j’en ai fait en 1986 la Société internationale de psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP), en une sorte de kidnapping ». Voilà donc comment Ohayon, qui n’a pas consulté les archives de la SIHPP pourtant disponibles, réécrit l’histoire selon ses propres fantasmes : Michel Vallée n’existe pas puisqu’il s’agit de Michel Collée, lequel a été l’initiateur en 1982 (avec Quétel et Postel) d’une Société française d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SFHPP) présidée par Jacques Postel. Lors de sa première Assemblé générale, en 1986, cette société a pris le nom de SIHPP. En 1987, René Major en a été élu président, tandis que Jacques Postel en devenait, à sa demande, président honoraire, tout en continuant à faire partie du CA et du bureau. Où est le kidnapping ? En 2006, j’ai été élue présidente de cette société. Toujours pas de kidnapping.

Ohayon prétend en outre que, malgré le vocable « international », la SIHPP est « restée relativement franco-française et peu ouverte aux historiens » Nouvelle bévue : la SIHPP a toujours compté dans ses rangs des membres de diverses nationalités : américains, canadiens, anglais, belges, suisses, suédois, russes, brésiliens, argentins, israéliens, libanais, chinois, etc. Plusieurs de ses colloques se sont déroulés hors de France. Lors de sa fondation, elle avait réuni des historiens ou des philosophes qui n’étaient ni psychiatres, ni psychologues, ni psychanalystes : Mikkel Borch-Jacobsen, François Furet, Jackie Pigeaud,Jean François, Mireille Cifali, Jean-François Braunstein, Michel Ellenberger, Myriam Revault D’Allones, Yannick Ripa, Dora Weiner, Hugo Vezzetti, Jan Goldstein, Michel Gourevitch, etc.  Cette tradition s’est poursuivie.

Ohayon, l’Occupation, et l’impossible rencontre avec l’antisémitisme de Mauco

J’ajoute que lors de la parution de son ouvrage, L’impossible rencontre. Psychologie et psychanalyse en France (La découverte, 1999), Annick Ohayon prétendait étudier le plus sérieusement du monde la période de l’Occupation dans un chapitre intitulé : « La politique sociale de Vichy : des enfants et des hommes » pp. 263-271). Elle s’en prenait à Lagache, Dolto, Heuyer, Alexis Carrel, etc. Mais, elle ne disait pas un mot de Georges Mauco, antisémite notoire, dénonciateur de Juifs et nazi convaincu.

Je pris donc la décision de lui adresser l’article que j’avais consacré en 1995 à ce sinistre personnage : « Georges Mauco (1899-1988) : un psychanalyste au service de Vichy ; de l’antisémitisme à la psychopédagogie » (L’infini, 51, pp. 73-84). Dans une longue lettre, datée du 11 mai 2000, Ohayon me répondit que lorsque Mauco était au service de Vichy, il était géographe et démographe et pas psychanalyste. Et elle me demandait des preuves supplémentaires, tout en affirmant qu’elle était très attachée à l’établissement de la vérité sur cette période.

Pour mémoire, voilà un extrait d’un texte de Mauco d’août 1941 à propos des relations entre Juifs étrangers et Juifs français : «Pour les israélites, leur nombre, leur puissance financière, leur activité intellectuelle et la solidarité qui les liait aux israélites français, leur nombre dans les postes de direction leur permettaient une activité politique juive (…) C’est à travers eux et à travers la multitude des espions et des agents doubles qu’ils entraînèrent avec eux que les services d’information ou de renseignements ont vu, déformées, les réalités extérieures (…) La démoralisation de ces éléments gagnaient non seulement les activités urbaines dont ils s’emparaient, mais par l’exemple, la corruption, les mariages mixtes malheureux, par l’influence intellectuelle (notamment dans les professions libérales et artistiques), une partie de l’opinion française.”

Je me demande aujourd’hui quelles preuves supplémentaires je pourrais apporter pour satisfaire au sacro-saint principe de l’établissement de la vérité.

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