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9 octobre 2018

SANTÉ MENTALE OU SANTÉ PSYCHIQUE ?

par Philippe Grauer

devrait-on redéfinir le soin, comme celui pris de soi auprès d’un autre ? et le disjoindre comme souci de soi, du soin médical ? prendre soin de soi ou aller se faire soigner ?


Mots clés : snte mentale, santé psychique, psychothérapie relationnelle, psychanalyse, cognitivisme, scientisme, psychothérapie alternative

réglementation administrative inadmissible ou autoréglementation bien tempérée

Se démarquer du champ envahissant de la médicalisation de l’existence pourrait conduire les représentants de la psychothérapie relationnelle à se positionner clairement comme psychothérapie alternative à l’hégémonisme psychiatro-psychologique.

Cela signifie se penser et identifier en dissidence par rapport à l’ordre psy établi. Libérés du souci (!) de se faire classifier par le Ministère comme sous-psys, au lieu de confondre se faire reconnaître et se faire méconnaître, les praticiens d’une psychothérapie indépendante pourraient alors prétendre relever de la catégorie distincte de santé psychique, clairement non médicale.

Cela n’empêcherait pas naturellement les deux santés de collaborer quand c’est nécessaire, sans qu’aucune des deux ne tende à inféoder scientifiquement, institutionnellement, idéologiquement, l’autre.

LA PSYCHOTHÉRAPIE RELATIONNELLE COMME ALTERNATIVE

médecine et quelqu’unitude

Dans Santé mentale on trouve santé, comme dans psychothérapie on trouve thérapie. Dans les deux on trouve soin[1]. Souvenons-nous de l’invention de la psychothérapie, par Hippolite Bernheim, le médecin des pauvres. Médecin. Auprès duquel un jeune neurologue viennois effectue quatre mois de stage, après son observation de Charcot. Pas étonnant que nous ne disposions en tout et pour tout pour désigner la personne qui recourt à nous (à nos soins ?) que le lexique de la médecine, patient. Qu’on peut détourner en y entendant patience, mais tout de même ! Auquel Rogers en 1942 oppose client, celui qui sollicite l’aide (enfin un mot laïc) d’un praticien libéral, comme avocat, ou conseiller[2] en toutes sortes de domaines de la vie socio économique. De nos jours conseiller s’est étendu jusqu’à recouvrir guichetier, et consultant, étrangement, voisin de conseiller mais en plus noble, désigne davantage l’expert consulté que le… consultant. Dès 1982, Yves Lefebvre d’ailleurs avait rédigé pour notre syndicat un Guide du consultant. A l’usage de… l’usager. Autre terme, rongé par la façon de dire Sécurité sociale, du coup reversé au lieu commun médical. On ne s’en sortira donc jamais ? Dans La psychothérapie relationnelle, Yves Lefebvre et moi parlons du quelqu’un de aller voir (et non consulter) quelqu’un, et de quelqu’unitude. Nous parlons également de personne. Terme prêtant à confusion à cause du personnalisme, mais ce faisant nous approchons du but, qui serait d’adopter une terminologie empruntée à la philosophie, pour laïciser enfin la terminologie de notre exercice professionnel.

embarqués dans les façons de dire

Ces façons de dire nous parlent, plus encore que nous ne les parlons. Elles nous disent. Elles disent notre contamination perpétuelle avec la médecine. Et quand ce n’est pas la médecine c’est la psychologie, longtemps sa servante, à présent sa rivale, enfin toujours encore un peu des deux. Mais sans être non plus psychologues, ne serions nous pas nous mêmes « un peu des deux » ? mais des deux quoi au juste ? On sait comment la psychanalyse, issue de la psychothérapie sous la conduite d’un neurologue en ville, parle couramment la langue de la médecine. Freud répugne à la philosophie, laquelle imprègne tout de même la psychanalyse, elle-même tiraillée entre biologisme et darwinisme. Lacan lui a réinjecté de la philosophie, entre Hegel et Platon. En s’exprimant de façon philosophico surréaliste, il lui tord le bras pour la conduire hors du domaine médical, au moment même où il convertit la moitié de la psychiatrie française à sa doctrine psychanalytique.

comment nous situer ?

Nous, pendant ce temps-là, héritiers de la psychologie (eh oui !) humaniste américaine, avec les « clients » de nos praticiens de la psychothérapie de la Forme dite gestalt-thérapie, les « patients » de l’Analyse (ça vient de psychanalyse) bioénergétique du Dr. Lowen (qui se disait aussi psychanalyste), nous disons et faisons quoi au juste ? Et comment nous situer par rapport au domaine spécifiquement médical de la santé mentale ?

Après Foucault, nous pourrions nous orienter vers le souci de soi. D’autant que ça joncte avec le Sorge (souci) d’Heidegger, si à la mode chez certains d’entre nous — vous savez, celui qui se souciait si peu du fait que le nazisme soit une monstruosité s’étant montré peu soucieuse de l’étance de certaines minorités, que nombre de nos amis gestaltistes se sont mis à priser tant étant sans la moindre réserve.

redéfinir le soin

Le souci foucaldien, lui au moins, relève du registre philosophique. Il parle de sujet et d’individu, il parle de notre contemporanéité. Il parle aussi de biopouvoir, expression ancêtre de la médicalisation de l’existence de Roland Gori & Marie-José Del Volgo (c’est elle le médecin). Il permet de redéfinir le soin, comme celui pris de soi auprès d’un autre. Mais si en effet prendre soin, « prends soin de toi », n’a presque plus rien de médical (une trace tout de même — tout est dans le presque, toutes nos professions sont dans le presque), par homonymie il est pris au piège du soin de va te faire soigner.

alter santé

Quoiqu’il en soit, pour nous assurer de notre démédicalisation, de notre indépendance de métier, d’épistémologie et d’éthique, de notre retour à la laïcité (après le retour à Freud enfin un slogan porteur ?), il nous faut nous démêler de la santé mentale. Parler d’altersanté ? rien à faire, le signifiant santé nous colle à la peau encore plus que soin, que nous pouvons scinder. Nous serions bien avisés de nous identifier comme praticiens en psychothérapie alternative. Alternative au scientisme cognitivo médicaliste psychologiquement correct ambiant.

la réserve indienne du bien-être

Question de terminologie et de définition identitaire, nous affirmer santé psychique ? De nos jours il n’y a guère plus que les ultra-droites pour avoir le culot d’affirmer leur message anti humain sans états d’âme[3]. Pourquoi manquerions nous de notre aplomb ? Certes avec santé psychique nous demeurons en état de mitoyenneté lexicale avec ces mots qui pour être les nôtres et demeurent toujours aussi plus ou moins ceux des autres. C’est que nos professions, souvent mélangées, au mieux tuilées, dans la pratique, passent leur temps à tenter de s’entre dissocier, tant elles sont voisines. Avec l’appellation de santé psychique nous tiendrons-nous à distance suffisante de la santé mentale donc de la médecine, de la mentalité médicale et médicaliste actuelle ? Nous devrons résolument travailler à structurer et garder (conserver et tenir bonne garde) cette distance. Au lieu de travailler sans relâche auprès du ministère de la Santé — toujours elle ! à nous faire assigner à une réserve indienne de psy quelque chose de reconnu donc un tant soit peu, un petit peu tout de même, intégré[4], à l’extrême marge mais peu importe, avec rang de sous-fifres psys, de sous psys, au bord du système de la santé mentale. Lequel est régi par le Code de la santé publique, qui règle le système d’admission à l’hôpital, à la diligence de la psychiatrie, rien ou si peu à voir avec nous et notre type de mission. Notre identité en tant qu’hors médecine, n’a pas besoin de l’improbable reconnaissance ministérielle de la Santé — toujours elle, pour exister dans toute sa force, sa conviction professionnelle, scientifique, institutionnelle, idéologique, comme relationnelle[5]. Elle a précisément besoin de l’inverse. Loin d’une inféodation, à elle de trouver sa force d’exister, sa volonté de puissance au service du public, en elle-même, et de l’offrir en partage au public, à bonne distance de la sphère médicale et du projet de médicalisation de l’existence. Dans le cadre d’exercice libéral, pris en charge par notre profession par nos soins historiquement instituée.

le lit pour la maladie, le divan pour le malaise

Mais alors qu’elle se nomme, externe, extérieure à ses deux professions voisines, médecine et psychologie ! même en nous disant cliniciens relationnels, nous nous poserions au chevet, quand on se met au chevet c’est que l’autre occupe son lit, donc qu’il est malade. Avec clinique nous organisons encore la confusion avec la médecine. Comment s’en sortir ? Freud a trouvé, après son stage auprès du Dr. Bernheim, l’inventeur de la psychothérapie, il a remplacé le lit par un divan ! le lit pour la maladie, le divan pour le malaise. Génial ! Nous savons que ça n’est pas si simple et que Freud parle des occupants du divan comme de malades auprès du médecin. Mais au XXIème siècle il nous revient, distinguant le malade du porteur du malaise de son existence[6], après avoir nommé notre champ disciplinaire puis notre profession, de distinguer[7] notre profession de santé indépendante comme non médicale. De nous dissocier de la santé mentale qui conduit droit au généraliste puis au psychiatre en ville puis à l’hôpital (admission réglée par le Code de la santé publique). En nous réclamant d’une santé psychique alternative et indépendante, qui conduise en toute liberté de choix à nos cabinets, « laïcs » par rapport à la médecine[8]. Laquelle santé psychique se trouve encadrée par la profession elle-même, via ses syndicats et fédérations.

santé psychique

Santé psychique, un concept à définir. Comme régissant le champ de la crise existentielle. Qui peut avoir partie liée avec la santé mentale mais pas obligatoirement. Naturellement les deux champs disciplinaires peuvent s’interpénétrer, au service de la personne, selon une ligne de partage toujours incertaine, heureusement incertaine car en tel domaine les lignes jaunes fluctuent sans cesse. Pas une raison, bien au contraire de ne pas les discerner, en dessiner les contours, pour éviter de les confondre, au bénéfice de l’hégémonisme médicaliste, car leurs méthodologies, épistémologie, système de valeurs même, lié à la conception de la relation, diffèrent. Travail d’autant plus nécessaire qu’il existe des professions intégrées, intégratives si l’on préfère, comme psychiatre-psychanalyste et psychologue-psychanalyste, ceux qui par exemple à la Cause freudienne se désignent comme psychiatres relationnels, intéressante proximité terminologique.

profession de santé non médicale

Nous l’avons fait avec la psychothérapie relationnelle puis avec psychopraticiens relationnels. Il pourrait échoir à notre responsabilité de designer lexicalement notre profession de santé comme d’alter santé. Il nous resterait le mérite et la revendication intelligente d’une appellation paradoxale (ie contraire à la doctrine) d’un impossible institutionnel, ininscriptible dans le cadre du Code de la santé publique[9], il nous resterait à nommer, proclamer et promouvoir notre profession de santé non médicale, comme indépendante, s’occupant de sa spécialité et spécificité[10], la santé psychique, relevant du paradigme de la dynamique de subjectivation[11]. Pour paraphraser Marc Twain, cet imbécile, ignorant que c’était impossible, le fit. Avec quelque fierté nous pourrions choisir d’être ces imbéciles heureux.


Philippe Grauer fut Président du SNPPsy de 1996 à 2006. Il siège actuellement au Conseil d’administration de son syndicat, et de l’AFFOP. Il dirige le CIFPR et est l’auteur avec Yves Lefebvre de La psychothérapie relationnelle, parue cette année chez Enrick éditions. Il prépare un ouvrage sur La question des émotions.


[1] Soin est assez polysémique pour désigner le soin médical, prodiguer des soins, du psycho philosophique soin de soi, soin que l’on prend de soi. D’un côté va te faire soigner, de l’autre prends soin de toi. Ce second soin recoupant le foucaldien, issu d’Heidegger, souci, souci de soi.

[2] À propos le ministère de la Santé est en train de réinventer, dans son interminable négociation avec la FF2P, le counseling, psychothérapie bas de gamme qui permette d’exercer sans le barrage de la médecine, sous l’appellation de psychothérapie sociale. Déjà dans les années 40. On n’arrête pas le progrès.

[3] À propos d’âme c’est sous la plume de Bernard Accoyer s’adressant aux psys de la sphère médicale qu’on retrouve l’expression rebattue « bleus de l’âme ». Non, docteur, l’âme n’a jamais de bleus, confusion de registres, emprunt involontaire au psychocorporel médicalisé. Au demeurant une ecchymose ça fait mal, pour un médecin, des contusions multiples il faut compter trois semaines, mais c’est passager et relativement bénin. Oui docteur l’âme, terme qu’emploie régulièrement Freud, est bien de notre registre. Celui du psychisme, psychè = souffle = âme. Et l’âme, le psychisme, a besoin de temps, d’un travail dans la durée, une durée indéterminée. Elle ne connaît pas les termes assignés, style 15 jours pour un deuil.

[4] Le « quelque chose » serait concevable mais pas comme déterminant de la racine psy.

[5] Avoisinant de près la psychanalyse, en particulier en tant que psychanalyse du lien. Elle ayant choisi son intégration à la santé mentale, si bien qu’on se trouve en face d’une psychothérapie relationnelle à deux volets dont elle représenterait l’un.

[6] Le malaiseux, pour parler comme Chouraqui — que par ailleurs avec Meschonnic je récuse

[7] Comme nous l’avons déjà fait au Ministère par le passé.

[8] Comme aimait à le soutenir le même Freud donnant du docteur et du malade à d’autres moments.

[9] Peu importe nous n’avons rien à voir avec.

[10] Mixable, comme pour l’ensemble des professions psys. Mais pour mélanger il faut disposer des couleurs pures, sinon c’est caca d’oie.

[11] Que nous partageons avec la psychanalyse, laquelle en tant que corps, a partie liée en France avec l’ordre médico-psychologique, et cultive historiquement de ce fait depuis un demi siècle sa disjonction d’avec nous.


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