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Bibliographie

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YALOM – L’art de la thérapieRainer Maria Rilke

y a l’homme

facilité complexe

1) À la lecture de cet ouvrage aussi intéressant qu’accessible on approche l’homme Yalom, d’où mon mauvais jeu de mots cinq lignes plus haut, on entre en relation avec un professionnel incarné, réel et vivant, modeste et compétent, qui prend la peine d’expliquer et expliciter ce en quoi consiste le métier, d’après sa propre expérience. Je retrouve en le lisant quelque chose du plaisir qui m’a lancé moi-même naguère à la lecture de Rogers dans cette profession, pratique et champ de champ de recherche intégrés, avec enthousiasme, l’impression d’une facilité complexe, cette expression renvoyant au fait comme on sait que le facile et le simple (on oublie provisoirement le complexe) ne passent pas souvent par la même porte, peut-être même à y réfléchir ces deux portes se succèdent-elle plutôt que n’en constituer qu’une, fût-ce à deux battants.

unheimlich

D’où il ressort que l’apparente et pourtant réelle facilité avec laquelle Yalom aborde les questions qu’il présente va nous chercher chacun, où qu’il en soit dans son cheminement, sur des lieux de passage familiers, probablement fréquentés à la fois de façon relativement semblable, et pourtant bien différente, à chaque fois singulière. J’ai toujours éprouvé à lire Yalom ce sentiment de reconnaissance, aux deux sens du terme, de repérage et de gratitude, jumelé à un agacement, voici un bon modèle, voici une expérience où je me reconnais, et pourtant je ne pratique pas vraiment de cette façon, parfois même je n’analyse pas les choses pareillement, en dépit du sentiment de familiarité : unheimliche, inquiétante étrangeté c’est le moment de le dire. Je peux en d’autres termes à la fois m’y reconnaître et m’en différencier. Avec le plus grand plaisir car un bon conteur ça n’a pas de prix, avec son charme juif américain, illustrant une différence culturelle qui rendrait un brin condescendants nos psychanalystes français amateurs de théorisation dogmatique passionnante à leurs propres et parfois seuls yeux.

humilité psychothérapique

À quoi ajouter que quiconque serait d’autre part assez malavisé pour lire cet ouvrage comme un bréviaire technique au pied de la lettre, ou pire un livre de recettes y perdrait son âme et, concernant le professionnel, tout son latin psy. Attention au piège de la simplicité, comme à celui du témoignage historiquement daté. Mais attention aussi à la condescendance. Elle serait mauvaise conseillère. La leçon de Yalom dans ce texte lumineux c’est celle d’une humilité thérapeutique – une des valeurs de base de notre courant – qui révèle l’essentiel de l’attitude dans le cadre de ma discipline, la psychothérapie relationnelle, à l’occasion de la rencontre dans cette profession de confidence de confiance de discrétion et de partage, d’improvisation et de recadrage, d’aventure et de création, où l’amitié, la féconde philia (1*), permet à deux êtres qui s’estiment assez de cheminer ensemble vers les voies de dégagement que finira par savoir se trouver, grâce à une compagnie « suffisamment de bonne », celui qui est venu, n’en pouvant plus (tout seul) en parler à quelqu’un – avec quelqu’un(sans compter les intermédiaires obscurs sujets du transfert).

changement et améliorations majeurs

2) Ah l’introduction ! il faudrait la reproduire intégralement. Il y est dénoncé, déjà en 2002 (la première agression Accoyer date de 1999] un système de soins dominé par des impératifs économiques aboutissant à une thérapie peu coûteuse, rapide, superficielle, inconsistante. L’auteur s’inquiète de la transmission, hors la psychiatrie qui a déjà jeté l’éponge pour la psychopharmacologie et les TCC, des programmes de psychologie clinique qui diplôment des étudiants orientés vers une thérapie(2*) de réduction du symptôme, de courte durée, et en conséquence peu substantielle. Il s’inquiète d’une psychothérapie altérée, appauvrie, à formations allégées et dit écrire pour des thérapeutes(3*) et patients en quête de changement et d’amélioration majeurs.

nos Écoles

Il dit aussi ignorer où et comment sera transmis le message dont il nous adresse ici de précieux éléments. Nous tenons un élément de réponse : hors la psychiatrie et la psychologie, disciplines voisines, dans le cadre de la psychothérapie relationnelle, discipline spécifique et l’une des cardinales du carré psy, au sein d’Écoles telles que la nôtre.

le psychothérapique

La difficulté avec l’emploi générique du terme, lorsqu’un professionnel parle du statut de la psychothérapie en la pensant une, nous l’avons déjà abordée, c’est que chacun pense que la psychothérapie une et indivisible, celle qu’il professe, constitue la référence universelle, ie, tout « psychothérapeute » digne de ce nom (tout est là, dans la désignation) possède impérativement les qualités requises par les membres de sa propre catégorie. Est cacothérapeute tout praticien qui s’éloigne de ma liste de critères. À la clé la question des universaux, de ce que je dénommerai le psychothérapique, universaux dont on trouve une approche intéressante dans l’excellent et comme c’est dommage introuvable Nicolas DURUZ, Psychothérapie et psychothérapies, que tout étudiant en la matière ne saurait se permettre d’ignorer (bonjour les éditeurs).

psychothérapie(s)

Dérive de ce débat la question de l’usage du pluriel. Mon ami Jean-Michel Fourcade plaide pour l’utilisation du pluriel les psychanalyses. Si on a les psychanalyses pourquoi pas psychothérapies ? les psychanalyses présente l’avantage de résoudre la quadrature du cercle des jungiens se disant psychanalystes. Nous n’en débattrons pas ici. Au sens fourcadien la psychothérapie, épistémologiquement plurielle, se subdivise en deux sous-espèces, l’objectiviste et la subjectiviste, selon la façon dont la qualité de sujet, d’objet et d’expert se répartit dans la rencontre et dans l’acte. Une question subsidiaire serait celle de l’interfertilité des deux sous-espèces. Interfertiles elles continuent de constituer une espèce unique. D’où l’intégrativisme (interne, au sein d’une seule épistémé, externe, entre deux épistémés), à la lisère de la multiréférentialité. Tout cela milite pour l’usage du singulier concernant la psychothérapie – qui sert aussi de générique en français facile –, mais comme j’avais dit un jour pour qualifier le travail de groupe, un singulier pluriel [expression qui se trouva par la suite titrer un excellent ouvrage de René Kaès sur la psychothérapie de groupe].

un champ interdisciplinaire

Cependant si l’on définit comme nous faisons la psychothérapie relationnelle comme une discipline, composée de méthodes (avec un rang au-dessous, des techniques)(4*) quel statut conférer à la psychothérapie, répartie selon les quatre disciplines cardinales du carré psy ? un champ disciplinaire ? ou précisément interdisciplinaire.

multiréférentialité

Quoiqu’il en soit Yalom met en garde les étudiants contre le sectarisme et suggère un pluralisme méthodologique qui va comme un gant à notre multiréférentialité. Il plaide pour une psychothérapie existentiellec’est la relation qui soigne (Noël Salathé), développe sa théorie des données existentielles de base, et renvoie à son Theory and Practice of Group Therapy, un classique.

plan

3) composition de l’ouvrage.
Ses conseils se regroupent en cinq sections :
– nature de la relation thérapeute-patient
– processus / contenu
pratique courante
– utilisation des rêves
– dangers et privilèges corrélatifs à l’exercice de la psychothérapie (relationnelle s’entend).

 

courant existentialiste et néo-freudiens

Il fonde sa référence fondamentale sur l’existentialisme (passé de mode aujourd’hui) et le corpus des néo-freudiens, Harry Stack Sullivan, Eric Fromm, Karen Horney, un courant peut-être à tort délaissé, que l’un de mes maîtres Alexandre Lhotellier représentait et illustrait avec talent, auquel savoir recourir par les temps qui courent.

À lire absolument, avec autant d’intérêt que de plaisir.

Philippe Grauer

 

  • 1 Attention, ce mot dégouline pas, cela n’empêche nullement l’irruption d’émotions et sentiments négatifs, bien au contraire. Peut-être audacieux de parler de philia mais précisément Yalom traite dans son œuvre du délicat point de rupture où le praticien connaît une disjonction capitale avec son patient (« Je n’ai jamais aimé les grosses », ou bien le cas Rosenberg, ou encore l’inverse je ne me souviens plus présentement dans quel ouvrage où un praticien se voit englouti par une patiente qui voulait l’avoir dans son lit « ne fût-ce qu’une seule fois » et qui en hérite en fauteuil roulant), point qui le fascine et qu’il met au travail dans plusieurs récits, où empathie et congruence engagées dans un corps à corps existentiel relationnel nous conduisent au cœur du paradoxe.
  • 2 Terminologie : l’apocope thérapie pour psychothérapie est universel. Par ailleurs nous n’allons pas à chaque ligne établir la différence entre le titre de psychothérapeute réservé exclusivement en France aux psychologues cliniciens (nom de métier) et bien entendu aux psychiatres, à l’exclusion des psychopraticiens (nom de métier) relationnels (nom de discipline) dont le nouveau titre (alternatif, garanti par le système Snppsy-AFFOP dans le cadre du GLPR) est psychopraticien relationnel®. Tous exercent la psychothérapie, au sens générique.
  • 3 La forme apocopique permet d’éviter la justification de l’emploi générique du terme. Cf. précédente Note.
  • 4 La psychanalyse, elle, se décompose en courants.

« Soyez patient en face de tout ce qu’il y a d’irrésolu dans votre cœur et essayez d’aimer les questions elles-mêmes. » – Rainer Maria Rilke*

Le fantôme de Rainer Maria Rilke accompagne cet essai. Se souvenant des Lettres à un jeune poète, le docteur Yalom nous livre ici les conseils qu’il pourrait donner à un jeune psy et à ses patients. L’Art de la thérapie nous invite à aborder en 85 épisodes les thèmes qui sont au cœur de la thérapie existentielle : le rôle essentiel de la relation, le dévoilement de soi, l’ici et maintenant ou l’importance des rêves. Invoquant tour à tour Épicure, Freud, Nietzsche, Schopenhauer ou Spinoza, Irvin Yalom explore les différentes approches, pratiques, philosophiques ou émotionnelles présentes dans toute thérapie. Ainsi le patient comme le psy pourront-ils en tirer un enseignement précieux – une meilleure appréhension de la complexité et de l’incertitude qui sous-tend l’entreprise thérapeutique.

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