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11 février 2019

LES PSYCHANALYSTES ONT CONTRIBUÉ À LEUR PROPRE DÉCLIN par Élisabeth Roudinesco — historienne et collaboratrice du Monde des livres

commentaire par Philippe Grauer

Dans sa tribune au « Monde », l’historienne s’inquiète de la perte d’aura de la discipline et plaide pour un retour à une psychiatrie dite « humaniste ». Cette tribune claque comme un coup de tonnerre dans la fourmilière. Mais attention à ne pas donner de coups de pied au passage à ses propres amis de la relationnelle.


La psychothérapie relationnelle vous salue bien

par Philippe Grauer

Attention, l’essentiel réside dans l’existence côte à côte de la psychanalyse mal en point à cause de ses propres fautes d’une part, et du champ de la psychothérapie relationnelle mis à mal par l’aveuglement politique et le mépris psychanalytique, qui se retrouvent à présent conjointement aux prises avec la tendance scientiste de médicalisation à outrance de l’existence.

le 4ème P du Carré psy

Seulement voilà, au regard de l’autrice et au nom de la logique fausse barbe des « 3 P », psychiatrie-psychologie-psychanalyse, les « Majors » des années 60, nous n’ « existons », institutionnellement parlant pas, sinon comme OPNI, effrayants objets psys non identifiés. Ce qui permet 50 ans après le geste de Max Pagès et le CDPH qui s’ensuivit, 40 ans après la création du SNPPsy puis de la FF2P et de l’AFFOP, à l’historienne de référence de la psychanalyse de nous amalgamer au pot-pourri pour le coup, des mythiques soit-disant « 700 [psychothérapies] », sous un faux nom, à côté de l’hypnose, des TCC et de la gestalt-thérapie, pêle-mêle avec des entités radicalement extérieures au champ psy comme le développement personnel, des techniques bouddhistiques antistress, et un « etc. » qui en dit long sur les entités problématiques avec lesquels on permet de nous confondre. Franchement regrettable. Pire, historiographiquement contestable. Il est temps  de réexaminer un système de classification incorrect et d’enregistrer quelques points d’histoire. Comme le « 4è P » manquant aux 3P des année 60, 4ème côté du Carré psy, précisément apporté par la révolution psychothérapique de la psychologie humaniste américaine dont nous, praticiens de la psychothérapie relationnelle, sommes les héritiers.

CESSER DE CONFONDRE EN VRAC DE MÉPRIS LES AMIS AVEC LEURS ENNEMIS

par Philippe Grauer

quatre familles maxi, environ vingt méthodes

Comment s’articule le vocable psy ? il a perdu ses guillemets, sa carapace d’origine. Mais il ne s’agit pas d’un homard, une fois celle-ci perdue, il va se mouvoir libre de ses mouvements. Il va ou ils vont ? s’agit-il d’un être unique appelé la psychothérapie, multitêtes, hydre psy tétracéphale, ou d’entités multiples ? seraient-elles cannibales ? y a-t-il un ou plusieurs peuples psys (l’expression, au singulier, est de Sibony) ? faut-il adjoindre le pluriel à ce terme aux multiples (certainement pas 700) facettes ? Combien compter de familles ? tout au plus quatre. L’auteure soutiendrait que les « 700 » n’incarnent que les fausses thérapies. Pourquoi pas mais alors il convient de distinguer les bons grains, peu nombreux et assignables, inscrits dans leurs institutions soigneusement autoréglementées depuis 1981, d’une ivraie de cauchemar fantasmée comme prolifération maléfique innombrable.

Mon nom est personne

Roland Gori se moque de l’univers des dys. De nos jours selon une certaine psychologie dérivée de la pensée DSM, dont le maître mot est trouble, trouble de ceci trouble de cela, la liste s’allonge indéfiniment, tout le monde est dys quelque chose. Les cons sont dyscomprenants. On ne dit pas encore mais cher ami vous être vraiment trop dys ! d’abord « dys », puis dys sans le tutorat graphique des guillemets quinze ans plus tard. Eh bien la même fortune stylistique, psychomachinchose, psychothérapeute, psychopraticien, est arrivée aux psys. Le processus de l’apocope a gagné, ce mécanisme qui retranche « -ma » de cinéma. Sauf que là, tous les psys se sont retrouvés réunis dans la même abréviation devenue générique. En effet, ciné n’est pas le raccourci cumulatif de cinéma, cinémonde, et cinémathèque. Quel accident est il arrivé pour que la langue s’arrange pour ne pas distinguer les professionnels du psychisme ? si le public préfère dire mon psy, sans plus, c’est que s’y perdant dans les nombreuses appellations de ces praticiens qui la plupart du temps les cumulent, sagement il préfère se passer de spécifications dont il s’indiffère.

peu importe le psy pourvu qu’on ait l’ivresse

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pour conseiller un professionnel du soin entendu comme souci pris de soi, dont le ressort fût la parole adressée à un spécialiste sachant écouter quelqu’un, l’entendre, et transformer ce dialogue en processus dynamique régénérateur, qu’est-ce qu’on disait en France dans les années 60 ? on disait entame une psychanalyse. C’était le terme générique. Dans la mesure où le psychanalyste était aussi médecin — psychiatre souvent (plus tard psychologue), on pouvait aussi dire va te faire soigner. Confusion qui coûta cher à la psychanalyse, et pas uniquement l’américaine tombée aux mains de la médecine normalisatrice d’une course au pseudo bonheur de la happycratie. Mais que dit-on de nos jours pour conseiller un ami désemparé ? on dit toujours va te faire soigner, ce qui veut dire tu es psychiquement déréglé, va te faire réviser les neurones, donc va consulter le psychiatre, à défaut ton généraliste, qui te prescrira, ou à ton enfant turbulent, le neuroleptique qui coupe net tes crises d’angoisse et rétablisse ton moral. Va te faire moléculer, plus académique que le terme qui rime avec. Et pour ton gamin agité va le faire ritaliner et tu auras la paix. On peut aussi aller voir un psychologue, qui lui ne te prescrira pas de médicaments et te traitera au moyen de ses protocoles. Mais peu importe le psy pourvu qu’on l’ivresse.

aller voir quelqu’un

On peut dire également va voir quelqu’un. Dont la relation entendue au sens fort du terme conduise à la Rencontre, laquelle agira pour que tu trouves le moyen de faire le point de ton existence embarrassée par trop de souffrance dont tu n’arrives plus à venir à bout tout seul. Cela s’appelle entreprendre une démarche. Vous remarquerez que le nom de la démarche n’est pas indiqué. De 1960 à 1980 — années Lacan en France, mais aussi années Nouvelles Thérapies, la démarche tendance c’était la psychanalyse. Non, pas encore tendance. On disait alors à la mode. Tendance c’est pour des années 80 à nos jours, quand précisément la tendance changea de tendance.

psychiatres & psychologues du temps des 3P

Grosso modo jusqu’en 1980, on compte trois variétés de praticiens du psychisme. Psychiatres s’occupant de santé mentale, armés dorénavant d’une panoplie de molécules dispensant d’enfermer les gens « atteints » comme on dit, malades du psychisme, psychologues, particulièrement pour l’enfance, faisant de la guidance, de la relation d’aide (en anglais counseling) et un peu de conseil aux familles. Les psychologues, véritables caméléons du psychisme, s’occupant de multiples rubriques plutôt à brac, dont la passation de tests (certains de leurs clients par exemple se montrant désireux de connaître leur QI, car avoir un bon QI ça aide à supporter l’existence), le recrutement, un peu de neurologie, en hôpital — oui parce qu’ils travaillent beaucoup (quand ils trouvent du travail) en structure hospitalière, sous la direction d’un psychiatre. Les uns et les autres s’installent comme et quand ils peuvent en libéral. C’est que les psychologues peuvent aussi à l’époque — double casquette double métier, être psychanalystes. La psychanalyse, une variété de psychothérapie organisée mondialement en sociétés de référence, extra-universitaires, ayant proclamé en juillet 2000 (États généraux de la psychanalyse, René Major, soutenu par Élisabeth Roudinesco) leur dissociation de la psychothérapie. La caractéristique, pour les psychanalystes, c’est leur côté double. Ils sont aussi quasi obligatoirement psychiatres ou psychologues. Psychiatres, cela veut dire dispensateurs éventuels de feuilles. De feuilles de sécu, intéressant pour les praticiens installés en ville. En tout cas voici en 2000 qu’ils se déclarent non-psychothérapeutes. Y compris relationnels, précisent-ils. Ça ne va pas durer, bientôt les psychothérapeutes ce sera eux exclusivement. Comme le vent tourne.

la psychanalyse psychothérapie de référence années 60

Donc jusqu’aux années 60, la psychothérapie de référence incontestablement dans notre pays, comme au niveau mondial (du monde des régimes démocratiques), c’est la psychanalyse. Au point que son grand purificateur français, back to freudian basics, Lacan, traite avec un mépris qui ne supporte aucune restriction ni… analyse (le mépris que dénonça Beaumarchais parlant de la France d’Ancien régime comme d’une « cascade de mépris », constitue dans notre pays une sorte de sport national), « la psychothérapie », c’est-à-dire la pratique des autres en matière d’écoute du psychisme.

C’est que les temps changent et qu’il est déjà trop tard. Les roaring sixties préparent une révolution, dont le volet psychothérapique ne va pas tarder à faire irruption. Récapitulons, trois variétés d’opérateurs du psychisme occupent le terrain du soin par la parole. Psychiatres, psychologues, psychanalystes, ces derniers œuvrant par superposition-inclusion aux deux premiers. Si bien qu’en matière de soin, par commodité on ramène le plus souvent à l’appellation psychanalyse l’ensemble de ces activités professionnelles, s’agissant du type d’aide sollicitée. Position de force, hégémonisme idéologico-scientifique, renforcé par le prestige professionnel en particulier de la psychiatrie, alors très prisée socialement et médicalement.

la psychologie humaniste américaine : une autre psychothérapie

Or voici qu’intervient un quatrième terme, auquel Élisabeth Roudinesco réserve un traitement qui mérite amélioration. Il concerne une révolution venant des États-Unis. Dès la fin des années 30, le psychanalyste évolutif Otto Rank[1] jouant le rôle de trait d’union, un mouvement novateur puissant se met en place dans le monde des professionnels du psychisme, particulièrement du côté des psychologues, puisque la psychiatrie précisément ayant domestiqué la psychanalyse[2] relève alors du conservatisme politiquement correct américain. De nombreux psychologues ne trouvent alors leur compte ni dans le système typiquement américain du comportementalisme prévalant alors en psychologie, ni dans le dogmatisme médicaliste psychanalytique. Cette révolution il lui faudra le temps d’une génération pour prendre forme et puissance. Les coups d’envoi furent administrés par Otto Rank le psychanalyste innovateur transmetteur, Rollo May l’existentialiste et Carl Rogers le paysan passé à la psychologie. Cela vaut qu’on mentionne ce virage décisif par le détail, tant ceux-ci, de détails sont frappants. En 1929-31, Otto Rank publie en allemand Thérapie de la volonté. Analyse de l’analyste et de son rôle dans le contexte relationnel de la cure. Vous avez bien lu notre mise en rouge (faute d’autre possibilité typographique due au fait que le logiciel ne sais plus que faire quand on lui ordonne de spécifier un mot déjà traité comme hyperlien). Et dans cet ouvrage il emploie pour la première fois, appliquée au travail clinique, l’expression Ici et maintenant. Vous avez de nouveau bien lu, souligné (cette fois en noir…) à nouveau par nos soins. En 1939, dix ans plus tard, Rollo May publie The Art of Counseling. C’est quoi le Counseling ? de la psychothérapie de premier échelon, pour travailleurs sociaux, effectuée à l’abri de l’interdiction de toucher à la psychothérapie officielle, domaine réservé de la psychiatrie, si l’on n’est pas psychiatre. Traduit en français par relation d’aide. Retenez ce terme.

ATTENTION : NE JAMAIS CONFONDRE

RELATION D’AIDE, pour personnes en souffrance, psychothérapie de moindre envergure, le counseling anglo-saxon, qu’on pourrait nommer psychothérapie d’accompagnement, avec

DÉVELOPPEMENT PERSONNEL, hors souffrance. Ça peut faire du bien — pourquoi pas ? — mais ça ne relève strictement PAS de la