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11 février 2019

LES PSYCHANALYSTES ONT CONTRIBUÉ À LEUR PROPRE DÉCLIN par Élisabeth Roudinesco — historienne et collaboratrice du Monde des livres

commentaire par Philippe Grauer

Dans sa tribune au « Monde », l’historienne s’inquiète de la perte d’aura de la discipline et plaide pour un retour à une psychiatrie dite « humaniste ». Cette tribune claque comme un coup de tonnerre dans la fourmilière. Mais attention à ne pas donner de coups de pied au passage à ses propres amis de la relationnelle.


La psychothérapie relationnelle vous salue bien

par Philippe Grauer

Attention, l’essentiel réside dans l’existence côte à côte de la psychanalyse mal en point à cause de ses propres fautes d’une part, et du champ de la psychothérapie relationnelle mis à mal par l’aveuglement politique et le mépris psychanalytique, qui se retrouvent à présent conjointement aux prises avec la tendance scientiste de médicalisation à outrance de l’existence.

le 4ème P du Carré psy

Seulement voilà, au regard de l’autrice et au nom de la logique fausse barbe des « 3 P », psychiatrie-psychologie-psychanalyse, les « Majors » des années 60, nous n’ « existons », institutionnellement parlant pas, sinon comme OPNI, effrayants objets psys non identifiés. Ce qui permet 50 ans après le geste de Max Pagès et le CDPH qui s’ensuivit, 40 ans après la création du SNPPsy puis de la FF2P et de l’AFFOP, à l’historienne de référence de la psychanalyse de nous amalgamer au pot-pourri pour le coup, des mythiques soit-disant « 700 [psychothérapies] », sous un faux nom, à côté de l’hypnose, des TCC et de la gestalt-thérapie, pêle-mêle avec des entités radicalement extérieures au champ psy comme le développement personnel, des techniques bouddhistiques antistress, et un « etc. » qui en dit long sur les entités problématiques avec lesquels on permet de nous confondre. Franchement regrettable. Pire, historiographiquement contestable. Il est temps  de réexaminer un système de classification incorrect et d’enregistrer quelques points d’histoire. Comme le « 4è P » manquant aux 3P des année 60, 4ème côté du Carré psy, précisément apporté par la révolution psychothérapique de la psychologie humaniste américaine dont nous, praticiens de la psychothérapie relationnelle, sommes les héritiers.

CESSER DE CONFONDRE EN VRAC DE MÉPRIS LES AMIS AVEC LEURS ENNEMIS

par Philippe Grauer

quatre familles maxi, environ vingt méthodes

Comment s’articule le vocable psy ? il a perdu ses guillemets, sa carapace d’origine. Mais il ne s’agit pas d’un homard, une fois celle-ci perdue, il va se mouvoir libre de ses mouvements. Il va ou ils vont ? s’agit-il d’un être unique appelé la psychothérapie, multitêtes, hydre psy tétracéphale, ou d’entités multiples ? seraient-elles cannibales ? y a-t-il un ou plusieurs peuples psys (l’expression, au singulier, est de Sibony) ? faut-il adjoindre le pluriel à ce terme aux multiples (certainement pas 700) facettes ? Combien compter de familles ? tout au plus quatre. L’auteure soutiendrait que les « 700 » n’incarnent que les fausses thérapies. Pourquoi pas mais alors il convient de distinguer les bons grains, peu nombreux et assignables, inscrits dans leurs institutions soigneusement autoréglementées depuis 1981, d’une ivraie de cauchemar fantasmée comme prolifération maléfique innombrable.

Mon nom est personne

Roland Gori se moque de l’univers des dys. De nos jours selon une certaine psychologie dérivée de la pensée DSM, dont le maître mot est trouble, trouble de ceci trouble de cela, la liste s’allonge indéfiniment, tout le monde est dys quelque chose. Les cons sont dyscomprenants. On ne dit pas encore mais cher ami vous être vraiment trop dys ! d’abord « dys », puis dys sans le tutorat graphique des guillemets quinze ans plus tard. Eh bien la même fortune stylistique, psychomachinchose, psychothérapeute, psychopraticien, est arrivée aux psys. Le processus de l’apocope a gagné, ce mécanisme qui retranche « -ma » de cinéma. Sauf que là, tous les psys se sont retrouvés réunis dans la même abréviation devenue générique. En effet, ciné n’est pas le raccourci cumulatif de cinéma, cinémonde, et cinémathèque. Quel accident est il arrivé pour que la langue s’arrange pour ne pas distinguer les professionnels du psychisme ? si le public préfère dire mon psy, sans plus, c’est que s’y perdant dans les nombreuses appellations de ces praticiens qui la plupart du temps les cumulent, sagement il préfère se passer de spécifications dont il s’indiffère.

peu importe le psy pourvu qu’on ait l’ivresse

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pour conseiller un professionnel du soin entendu comme souci pris de soi, dont le ressort fût la parole adressée à un spécialiste sachant écouter quelqu’un, l’entendre, et transformer ce dialogue en processus dynamique régénérateur, qu’est-ce qu’on disait en France dans les années 60 ? on disait entame une psychanalyse. C’était le terme générique. Dans la mesure où le psychanalyste était aussi médecin — psychiatre souvent (plus tard psychologue), on pouvait aussi dire va te faire soigner. Confusion qui coûta cher à la psychanalyse, et pas uniquement l’américaine tombée aux mains de la médecine normalisatrice d’une course au pseudo bonheur de la happycratie. Mais que dit-on de nos jours pour conseiller un ami désemparé ? on dit toujours va te faire soigner, ce qui veut dire tu es psychiquement déréglé, va te faire réviser les neurones, donc va consulter le psychiatre, à défaut ton généraliste, qui te prescrira, ou à ton enfant turbulent, le neuroleptique qui coupe net tes crises d’angoisse et rétablisse ton moral. Va te faire moléculer, plus académique que le terme qui rime avec. Et pour ton gamin agité va le faire ritaliner et tu auras la paix. On peut aussi aller voir un psychologue, qui lui ne te prescrira pas de médicaments et te traitera au moyen de ses protocoles. Mais peu importe le psy pourvu qu’on l’ivresse.

aller voir quelqu’un

On peut dire également va voir quelqu’un. Dont la relation entendue au sens fort du terme conduise à la Rencontre, laquelle agira pour que tu trouves le moyen de faire le point de ton existence embarrassée par trop de souffrance dont tu n’arrives plus à venir à bout tout seul. Cela s’appelle entreprendre une démarche. Vous remarquerez que le nom de la démarche n’est pas indiqué. De 1960 à 1980 — années Lacan en France, mais aussi années Nouvelles Thérapies, la démarche tendance c’était la psychanalyse. Non, pas encore tendance. On disait alors à la mode. Tendance c’est pour des années 80 à nos jours, quand précisément la tendance changea de tendance.

psychiatres & psychologues du temps des 3P

Grosso modo jusqu’en 1980, on compte trois variétés de praticiens du psychisme. Psychiatres s’occupant de santé mentale, armés dorénavant d’une panoplie de molécules dispensant d’enfermer les gens « atteints » comme on dit, malades du psychisme, psychologues, particulièrement pour l’enfance, faisant de la guidance, de la relation d’aide (en anglais counseling) et un peu de conseil aux familles. Les psychologues, véritables caméléons du psychisme, s’occupant de multiples rubriques plutôt à brac, dont la passation de tests (certains de leurs clients par exemple se montrant désireux de connaître leur QI, car avoir un bon QI ça aide à supporter l’existence), le recrutement, un peu de neurologie, en hôpital — oui parce qu’ils travaillent beaucoup (quand ils trouvent du travail) en structure hospitalière, sous la direction d’un psychiatre. Les uns et les autres s’installent comme et quand ils peuvent en libéral. C’est que les psychologues peuvent aussi à l’époque — double casquette double métier, être psychanalystes. La psychanalyse, une variété de psychothérapie organisée mondialement en sociétés de référence, extra-universitaires, ayant proclamé en juillet 2000 (États généraux de la psychanalyse, René Major, soutenu par Élisabeth Roudinesco) leur dissociation de la psychothérapie. La caractéristique, pour les psychanalystes, c’est leur côté double. Ils sont aussi quasi obligatoirement psychiatres ou psychologues. Psychiatres, cela veut dire dispensateurs éventuels de feuilles. De feuilles de sécu, intéressant pour les praticiens installés en ville. En tout cas voici en 2000 qu’ils se déclarent non-psychothérapeutes. Y compris relationnels, précisent-ils. Ça ne va pas durer, bientôt les psychothérapeutes ce sera eux exclusivement. Comme le vent tourne.

la psychanalyse psychothérapie de référence années 60

Donc jusqu’aux années 60, la psychothérapie de référence incontestablement dans notre pays, comme au niveau mondial (du monde des régimes démocratiques), c’est la psychanalyse. Au point que son grand purificateur français, back to freudian basics, Lacan, traite avec un mépris qui ne supporte aucune restriction ni… analyse (le mépris que dénonça Beaumarchais parlant de la France d’Ancien régime comme d’une « cascade de mépris », constitue dans notre pays une sorte de sport national), « la psychothérapie », c’est-à-dire la pratique des autres en matière d’écoute du psychisme.

C’est que les temps changent et qu’il est déjà trop tard. Les roaring sixties préparent une révolution, dont le volet psychothérapique ne va pas tarder à faire irruption. Récapitulons, trois variétés d’opérateurs du psychisme occupent le terrain du soin par la parole. Psychiatres, psychologues, psychanalystes, ces derniers œuvrant par superposition-inclusion aux deux premiers. Si bien qu’en matière de soin, par commodité on ramène le plus souvent à l’appellation psychanalyse l’ensemble de ces activités professionnelles, s’agissant du type d’aide sollicitée. Position de force, hégémonisme idéologico-scientifique, renforcé par le prestige professionnel en particulier de la psychiatrie, alors très prisée socialement et médicalement.

la psychologie humaniste américaine : une autre psychothérapie

Or voici qu’intervient un quatrième terme, auquel Élisabeth Roudinesco réserve un traitement qui mérite amélioration. Il concerne une révolution venant des États-Unis. Dès la fin des années 30, le psychanalyste évolutif Otto Rank[1] jouant le rôle de trait d’union, un mouvement novateur puissant se met en place dans le monde des professionnels du psychisme, particulièrement du côté des psychologues, puisque la psychiatrie précisément ayant domestiqué la psychanalyse[2] relève alors du conservatisme politiquement correct américain. De nombreux psychologues ne trouvent alors leur compte ni dans le système typiquement américain du comportementalisme prévalant alors en psychologie, ni dans le dogmatisme médicaliste psychanalytique. Cette révolution il lui faudra le temps d’une génération pour prendre forme et puissance. Les coups d’envoi furent administrés par Otto Rank le psychanalyste innovateur transmetteur, Rollo May l’existentialiste et Carl Rogers le paysan passé à la psychologie. Cela vaut qu’on mentionne ce virage décisif par le détail, tant ceux-ci, de détails sont frappants. En 1929-31, Otto Rank publie en allemand Thérapie de la volonté. Analyse de l’analyste et de son rôle dans le contexte relationnel de la cure. Vous avez bien lu notre mise en rouge (faute d’autre possibilité typographique due au fait que le logiciel ne sais plus que faire quand on lui ordonne de spécifier un mot déjà traité comme hyperlien). Et dans cet ouvrage il emploie pour la première fois, appliquée au travail clinique, l’expression Ici et maintenant. Vous avez de nouveau bien lu, souligné (cette fois en noir…) à nouveau par nos soins. En 1939, dix ans plus tard, Rollo May publie The Art of Counseling. C’est quoi le Counseling ? de la psychothérapie de premier échelon, pour travailleurs sociaux, effectuée à l’abri de l’interdiction de toucher à la psychothérapie officielle, domaine réservé de la psychiatrie, si l’on n’est pas psychiatre. Traduit en français par relation d’aide. Retenez ce terme.

ATTENTION : NE JAMAIS CONFONDRE

RELATION D’AIDE, pour personnes en souffrance, psychothérapie de moindre envergure, le counseling anglo-saxon, qu’on pourrait nommer psychothérapie d’accompagnement, avec

DÉVELOPPEMENT PERSONNEL, hors souffrance. Ça peut faire du bien — pourquoi pas ? — mais ça ne relève strictement PAS de la psychothérapie.

le véritable deuxième champ disciplinaire en psychothérapie

Cet Art de la relation d’aide sera repris par l’ouvrage fondateur en matière de psychothérapie de Carl Rogers, en date de 1942, Counseling & Psychotherapy [Relation d’aide et psychothérapie], qui tire à plus 100 000, à la grande surprise de l’auteur et de son éditeur, qui s’attendaient à un tirage très modeste, 2000 peut-être, de quoi faire les frais. Ce triple élan aura mis en place un second souffle en matière de psychothérapie. Il y avait eu la psychanalyse, médicale d’origine. L’Amérique met au monde un deuxième modèle psychothérapique, d’inspiration purement psychologique, applicable même au travail social. Il se trouvera un nom et une doctrine, d’inspiration existentialiste, ce sera la psychologie humaniste.

arrivée révolutionnaire en Europe

La vague atteindra l’Europe au cours des années 60. Aux États-Unis, le mouvement et la sensibilité collective prennent forme. Maslow donne l’impulsion en créant en 1961 (l’année de publication du On Becoming a Person de Rogers) avec Rollo May, Rogers et quelques autres[3] l’Association américaine de psychologie humaniste et le Journal de psychologie humaniste. De leur côté en 1962 Michael Murphy et Dick Price fondent l’Institut d’Esalen. Tout va très vite. La même année 62 s’ouvre la communauté de psychothérapie populaire dite psychothérapie sans thérapeute, de Daytop (1958 en Californie), Robert Plutchik publie The Emotions. Paraît en France Psychothérapie et relations humaines de Kinget et Rogers. Pour mémoire en 62 René Dumont donne L’Afrique noire est mal partie, et en 1964, Lacan délivre son premier cours à l’ENS, et j’en omets volontairement, ces années furent d’une fertilité prodigieuse. La véritable explosion de la nouvelle ère de l’après guerre. Cerise sur le gâteau, en avril 1966, Max Pagès fait venir Rogers à Dourdan et avenue d’Iéna, c’est parti[4]pour la France.

Troisième force

Cette révolution de la psychologie humaniste américaine, dite Third Force, pour indiquer le mouvement de décoinçage entre le comportementalisme et une psychanalyse dogmatisée mode psychiatrie, sorte d’avant-goût psychanalytique de la médicalisation de l’existence, conformisatrice, va changer radicalement la donne dans le monde de la… psychothérapie. Propulsant cette dernière aux côtés des trois autres disciplines du psychisme, rappelez-vous, les Majors, psychiatrie, psychologie, psychanalyse (cette dernière enroulée comme une liane autour des deux corps universitaires de la psychiatrie et de la psychologie). Ça commence comme une prise de pouvoir psychothérapique à partir de la psychologie. À ce titre ça s’appelle psychologie humaniste, et non psychothérapie humaniste. Mais rapidement cela va s’amplifier en un mouvement extra académique, le Mouvement du potentiel humain[5]. Contextualité : hippisme, beatnikisme, lutte anticolonialiste, lutte contre la guerre du Viêt-Nam, zen californien, spiritualité, et surtout existentialisme. En matière psy, pratique des groupes (non psychanalytiques, d’inspiration lewinienne, rogerienne, schutzéenne), montée de ce qu’on pourrait nommer émotionalisme rogerien autour du concept de Rencontre (On Encounter Groups), puis pratique de l’éveil sensoriel et du psychocorporel. Sans oublier, collatéralement la méditation. Les pôles d’attraction sont les pratiques de groupe, la théorie de la forme (née en Europe germanophone de l’entre deux guerres, gestaltisme), un néo reichisme (progressivement dégagé des idées délirantes orgonomiques de Wilhelm Reich) évoluant vers l’analyse bioénergétique (essentiellement Alexandre Lowen), la pratique de la Rencontre phénoménologique à l’américaine, avec une dose plus ou moins importante de spiritualité (ce qui explique parfois un certain tropisme vers Jung). Ajoutez-y un brin d’anarchisme libertaire — et en France l’influence de la psychothérapie institutionnelle, elle-même anarchisante et profondément antitotalitaire et bien entendu anti-autoritaire —, et vous obtenez un mouvement puissant de rénovation et d’innovation psychothérapique.

le quatrième élément

Ce quatrième terme va prendre sa place, assez rapidement autant au sein de l’université américaine en psychologie qu’en dehors des universités, là où la créativité va pouvoir jouer à plein avec l’invention de nouveaux modèles, ce sera à partir du mouvement des Centres sur le modèle d’Esalen que les canadiens appelleront de croissance (traduction de Growth Centers). En France le Mouvement du potentiel humain[6] donnera pour commencer le CDPH, Centre de développement du potentiel humain, 1972, et le Centre d’évolution de Jacques Durand-Dassier du 12 rue des Sains Pères. En 1981[7] ce quatrième terme se donnera un syndicat de référence professionnelle, un code de déontologie, une identité scientifique et de politique professionnelle inédite. Les praticiens de la nouvelle discipline se feront connaître comme psychothérapeutes. Troisième force aux États-Unis, le mouvement se dit aussi de Troisième voie en France, pour indiquer que ses nouveaux spécialistes, des reconvertis, ne sont ni psychiatres ni psychologues. En Europe apparaîtront en Grande Bretagne l’UKCP (période de gestation 1971-78 jusqu’à 89-93, première présidence d’Emmy van Deurzen 93-95), en Autriche une loi réorganisant les domaines psys à l’université (7 juin 1990, les répartissant entre psychiatrie, psychologie, psychothérapie[8]). En 1990 la Déclaration de Strasbourg précède d’un an la création de l’Association européenne de psychothérapie, réunissant une vingtaine de sociétés savantes-écoles et les deux syndicats français. Premier Congrès de Vienne de l’AEP en 1995. En France les praticiens regroupés dans le cadre du SNPPsy[9] (1981) ou des premières sociétés savantes-écoles, s’appelleront psychothérapeutes. En 1995 les deux syndicats fonderont la FFdP, première Fédération française de psychothérapie. D’ailleurs SNPPsy veut dire syndicat national des praticiens en psychothérapie. Toujours pareil. Ce quatrième terme, dont la psychanalyse française avait déclaré solennellement se détacher en 2000, se propose maintenant de constituer aux côtés des trois entités s’occupant du psychisme, un quatrième élément.

le quatrième côté tient bon

Il y avait bien eu psychiatrie, psychologie, psychanalyse, avec prééminence idéologique de cette dernière. Il allait y avoir les quatre psys -iatrie, -ologie, -analyse, et –thérapie. D’un triangle on passait au carré, dont votre serviteur fit le Carré psy, modèle boiteux toujours en vigueur — jusqu’à nécessité de remaniement ? pourquoi boiteux ? parce qu’il symétrise des réalités institutionnelles qui ne sont pas symétrisables. Psychiatrie et psychologie représentent des institutions universitaires, psychanalyse et psychothérapie relationnelle des zones extra universitaires. De plus, la psychanalyse jusqu’il y a peu logeait en psychologie (beaucoup moins en psychiatrie depuis le début du siècle). La voici délogée. De ce point de vue elle redevient davantage comparable à la psychothérapie relationnelle mais pas tout à fait, on la retrouve à l’université en Histoire, en Littérature. Et puis elle bénéficie d’un sillage historique prestigieux. La psychothérapie relationnelle, après les éclats et parfois écarts de la psychologie humaniste du dernier tiers du siècle précédent, est à présent suffisamment calée sur le terrain français, et visible comme champ théorique, en dépit du handicap infligé par la médecine appuyée par ses amis psychanalystes par la captation crapuleuse de la dénomination de psychothérapeute. Bref la figure du carré permet de comprendre certaines réalités. Elle pose en tout cas la revendication identitaire des locataires du quatrième côté, qui tient bon.

Là où elle compte, la psychothérapie qui s’apprête à se donner le nom propre de psychothérapie relationnelle, qui la distingue des trois autres, c’est comme réalité théorique, clinique, politique professionnelle. Le quatrième côté du triangle étrange psychiatrie-psychologie clinique, psychanalyse, existe bel et bien. Revenons aux prémices de cet article. Il entendait répondre à celui d’Élisabeth Roudinesco intitulé « Les psychanalystes ont contribué à leur propre déclin ». L’auteure y soutient que le radical psy a effacé de l’ensemble triangulaire précédent : psychiatrie, psychologie, psychanalyse, le troisième terme.

Mais psychothérapie reste aux yeux de l’auteure, dans le système qu’elle expose, commun à psychiatrie, psychologie clinique et… psychanalyse. Nous examinions au début de notre article comment Élisabeth Roudinesco constatait que, apocope aidant, le radical psy avait en fin de compte escamoté la psychanalyse. Cela dit-elle, au bénéfice des deux termes restant en lice, du triangle originel qui constitue l’univers des professions du psychisme. Raisonnement logique, trois moins un égale deux.

une pensée en vrac — de quoi s’agit-il ?

Pourtant, elle évoque rapidement le quatrième terme, psychothérapie, dont elle fait immédiatement une réalité transversale à psychiatrie, psychologie clinique et psychanalyse (notons que pour le coup la psychanalyse réintègre le domaine de la psychothérapie). Il n’est pas pensable depuis le système de référence qu’elle construit, d’en faire un véritable quatrième terme car ce serait admettre que la psychothérapie étant une et divisible, pourrait se reconfigurer en quatre secteurs, psychiatrie, psychologie clinique, psychanalyse, psychothérapie relationnelle[10]. Nous avons décrit comment dès la fin des années 30 un bouleversement radical chamboula la répartition américaine, la faisant passer en matière de psychothérapie de deux champs disciplinaires et scientifiques : psychanalyse vs. comportementalisme, dans le cadre universitaire de base constitué par le partage académique psychiatrie/ psychologie, en trois champs disciplinaires : psychanalyse/ comportementalisme / humanisme. Ce bouleversement témoigne du fait que la psychothérapie, psychanalyse incluse à titre de brillantissime école, n’a pas cessé du fait de l’existence de cette dernière de constituer un secteur de recherche et de découverte. Cela signifie qu’à partir de l’invention humaniste américaine, la psychothérapie s’est enrichie, aux côtés de la psychanalyse, d’un nouveau champ disciplinaire, dont les composantes sont répertoriables mais qui bien entendu ne se réduit pas à elles prise en vrac. Ce champ, nous l’avons appelé psychothérapie relationnelle, en ce que sa caractéristique, partagée en grande partie avec la psychanalyse mais n’opérant pas toujours sous le régime de l’inconscient psychanalytique, c’est que c’est la relation, au sens fort du terme (ce sens fort qu’exprime le concept de transfert mais qui peut se voir traité différemment, nous dirons pour simplifier sur le mode existentiel), c’est la relation, disions-nous, qui soigne.

une méthode ça n’est ni une technique ni un bidule de charlatan, ni une sous-marque

Ce champ disciplinaire distinct comporte un très petit nombre de méthodes. Pour donner un exemple, Nicolas Duruz[11] en dénombre 14, psychanalyse et TCC incluses. Ce qui nous en fait une douzaine. On peut chipoter sur les items. Certains nous semblent folklos, peu importe. Donc ça fait moins en réalité. Si l’on dénombre les sociétés constitutives de la FF2P, on compte 18 écoles diverses, et moins de méthodes que cela[12]. Pour l’AFFOP c’est encore moins. Dans le champ relationnel quand on a dénombré le champ gestaltiste, le psychocorporel avec l’analyse bioénergétique et quelques psychothérapies à médiation, la psychothérapie de groupe (deux variétés, une psychanalytique, l’autre existentielle, la lewinienne étant devenue introuvable), l’analyse transactionnelle, quelques hybrides, quelques systèmes fondés sur la relaxation, l’hypnose et la méditation[13], avec à la lisière l’art-thérapie, on a tout vu. Ça fait autour de dix. Admettons que par l’effet d’une grossière erreur de décompte on parvienne à monter une liste de vingt, on serait encore rapidement parvenu au bout de notre rouleau. Ne pas confondre. Des chaussettes on en compte probablement une demi-douzaine de genres, à tout casser, allez, si on doublait ça ferait la douzaine. Des marques proposant des chaussettes, ça doit pouvoir atteindre des nombres considérables. Annoncer 700 « psychothérapies », dont les effectifs des trois quarts, et surtout les soubassements théoriques seraient dérisoires, reste de l’ordre de l’effet d’annonce. 700 ce coup là, 400 un autre jour, on se meut dans un univers mythique. Histoire de décrédibiliser ce qu’il se propose de dénombrer. N’importe qui ou presque peut se ramener avec la schmolothérapie, ça n’a aucun sens si ça dépend de l’inventivité commerciale de Schmol, qui baptise de son nom une entité, le plus souvent une simple technique hyper connue. Qui plus est, ce genre de réalité est éphémère et volatil. Sans compter qu’il ne faut pas non plus confondre méthode et techniques. Une méthode psychothérapique comporte une solide théorie de la souffrance et de la façon de la traiter[14]. Ça ne court pas les rues. Un  peu de rigueur. Une méthode, c’est une édifice important, comme on en compte par définition peu. Comme pour la même raison on dénombre peu d’écoles sérieuses. En cas d’inconsistance, appeler l’objet considéré autrement. Technique, bidule. Des petites techniques qui vous promettent la lune dans un seau, et la guérison de surcroît, ça fait marcher les affaires des organismes offreurs de services à des praticiens mal formés qui ne savent plus avec quel élément de panoplie attirer le chaland, mais on se calme, la RTW thérapie fraîchement arrivée des États-Unis n’a jamais guéri que les revenus de ses vendeurs, et illusionné que de pauvres sous-psys sous formés. On ne jette la pierre à personne, nombre de psychologues sont incapables d’exercer comme cliniciens une fois le diplôme en poche. C’est pas leur faute personne ne le leur a appris. Alors, eux aussi sont prêts à gober n’importe quoi, n’importe quel complément mal discerné.

un effet de peur sur les passants

Élisabeth Roudinesco nous propose elle-même d’ailleurs une liste modeste, tirée des « 400 à 700 », « d’écoles de psychothérapie » se réclamant des Trois Majors, psychiatrie, psychologie clinique, psychanalyse. Mais cette liste dysconstituée n’obéit pas à un principe taxinomique permettant de s’y repérer. Hypnothérapie, on connaît, on comprend. Milton Erikson, Roustang, on voit où on est. Intéressante technique entre les mains d’un psy déjà bien formé. Gestalt-thérapie, un grand système avec de vrais psychopraticiens relationnels puisqu’il est interdit de les nommer psychotherapists comme on dit en anglais — eux se disent gestalt-thérapeutes. Analyse relationnelle, j’avoue ignorer ce dont il s’agit. Je ne connais tout simplement rien de tel. S’il s’agit d’un lapsus pour psychothérapie relationnelle c’est inexact, vu qu’il s’agit d’un champ disciplinaire comportant plusieurs méthodes[15], hors des trois Majors (partageant néanmoins interdisciplinairement avec la psychanalyse une part de la dimension relationnelle). En tout état de cause à écarter de la liste proposée car il ne s’agirait pas d’une école mais d’un champ disciplinaire en regroupant plusieurs. Les TCC comme on sait représentent un contre-champ disciplinaire, puisque psychanalyse et psychothérapie relationnelle s’y opposent. C’est le moment de le dire, tout et son contraire. Alors, que faire d’une énumération aussi hétérogène ? un « effet de peur sur les passants » ? le développement personnel lui, n’a rien à voir avec la psychothérapie, quelle que soit la définition qu’on en propose. De toute façon ça n’est ni une méthode ni une technique, mais ça désigne le domaine proprement non psychothérapique d’un espace de pratiques d’à côté. Hors champ. Par définition il s’adresse aux personnes n’étant pas en souffrance, puisqu’il s’agit d’ajouter une compétence à celles dont on dispose déjà, par exemple apprendre à faire de la poterie, pourquoi pas, mais par définition sans projet psychothérapique. Si un « développeur » prétend offrir de la psychothérapie, il s’agit d’un imposteur. Peut-on classer certains développeurs dans la relation d’aide (counseling) ? il faudrait qu’ils s’annoncent clairement comme tels et comme mixtes. Autrement dit en faisant une proposition psychothérapique légitime agrémentée de techniques de divertissements ou de médiation d’appoint. Charlatanisme à l’horizon, le charlatanisme consistant à nommer ce qu’on offre de façon illégitime par rapport à ce qu’on fait et sait faire réellement. Toute l’ambigüité provient de ce que de toute façon développement personnel n’est pas synonyme de relation d’aide (counseling), laquelle est une variante faible de la posture psychothérapique. Alors, que fait-il dans une énumération qui se propose de caractériser des « écoles de psychothérapie » ? La réponse est : rien. Le développement personnel n’a rien à faire ici. Quant à la méditation, la méditation c’est de la méditation. Encore un autre domaine. Si ça vous intéresse, surtout ne vous en privez pas. Mis à part certains exercices techniques qui peuvent servir de démarreurs pour des expériences à proprement parler psychocorporelles aux mains de professionnels avertis, à laisser tomber. Certes on connaît des applications, qui se disent par exemple pratique laïque et thérapeutique, eh oui thérapeutique, comme la pleine conscience MBSR du fameux Jon Kabat Zinn qui vous réduit le stress selon les principes réunis de Sidhartha Gautama et des TCC, très couru ces derniers temps. Avoisinant notre psychiatre Christophe André qui en fait son supplément d’âme quotidien, dont le sourire monacal vous recommande de « ne pas oublier d’être heureux » formule à consommer avec modération. De toute façon réduire le stress, représente une conception étriquée de la psychothérapie, et la pratique méditative peut aussi bien servir un projet ataraxique qui va exactement à l’inverse de celle consistant à accepter d’éprouver ce qu’on ressent, en relation, pour en faire quelque chose, le et se transformer en entrant en contact avec. Technique et non méthode, application d’un bouddhisme de qualité hérité de Thich Nhat Hanh, à ce qu’on pourrait appeler la gestion du stress, la pleine conscience est en elle-même intéressante, mais pleinement hors sujet comme « école de psychothérapie ». Que dire de ces techniques (car il ne s’agit strictement pas de méthodes) illuminatives, sinon que de telles pratiques, à caractère fortement spiritualiste (pourquoi pas mais ne relevant pas de la psychothérapie[16]), convenablement pratiquées, nécessitent qu’on y consacre des pans entiers de son existence ? et encore une fois qu’il s’agit d’une activité à proprement parler voisine, non psychothérapique en soi. Bouddhistisez-vous tant que vous voudrez, partez en retraite vous recentrer sur vous-même, ça peut être super, mais ne vous imaginez pas que ce faisant vous vous psychothérapisez. Il convient au chercheur de distinguer les domaines.

effet discriminant par amalgame

Il reste que cet ensemble disparate ne saurait être réputé en tant que tel « apporter le bonheur aux personnes en souffrance. » C’est radicalement inexact pour la gestalt-thérapie, et l’ensemble des méthodes regroupées dans le cadre de la psychothérapie relationnelle (quoique non désigné dans l’article). C’est hors sujet pour le développement personnel, qui ne relève aucunement de la psychothérapie, c’est avéré avec certaines pratiques méditatives qu’on pourrait appeler psychiatro-méditatives, qui se posent comme voies d’accès au bonheur. L’effet discriminant par amalgame fausse la présentation du champ de la psychothérapie relationnelle, qui quoique formellement non évoqué, reste partiellement visé du fait de la présence en liste de la gestalt-thérapie.

de 700 à 20 : que compte-t-on ? 

Si nous nous résumons, d’abord la psychothérapie si elle est commune, l’est aux quatre champs disciplinaires et non quatre moins un, le relationnel, car la psychologie humaniste américaine a produit un champ psychothérapique distinct du psychanalytique, que nous avons désigné depuis le début du siècle psychothérapie relationnelle. Ensuite l’argument comptable mythico-médiatique des 700 ne tient pas la route, car si l’on compte sérieusement on ne saurait dépasser la vingtaine au total, et sans doute la moitié de ce chiffre, pour dénombrer les méthodes dignes de ce nom relatives à la psychothérapie non psychanalytique. De plus « les écoles de psychothérapie » ne sauraient en aucun cas constituer un mélange hétéroclite du point de vue classificatoire, fagotant pêle-mêle l’hypnose, dont le gradient relationnel reste problématique, la gestalt-thérapie, relationnelle, les TCC, non relationnelles, dont la psychologie humaniste est clairement l’antagoniste, le développement personnel, qui n’est strictement pas une psychothérapie, et la méditation guère davantage, sauf que maniée comme à titre d’antistress de sensibilité neurocognitiviste, elle peut se voir qualifiée de technique ancillaire. Sans compter « l’analyse relationnelle », qui n’existe pas, et qui, si elle existait sous sa dénomination de psychothérapie relationnelle n’a pas valeur d’une école mais d’un champ disciplinaire, donc rien à faire ici.

pas d’opération embrouillamini qui nous confonde avec ceux dont nous nous sommes depuis  50 ans disjoints

Une autre interprétation de l’exposition par l’auteure d’un fatras psy destiné à exprimer la nausée devant l’imposture, eut consisté à entendre que tout le monde se prétendant psy à bon compte, il peut se créer par centaines des soit-disant psychothérapies qui n’en sont strictement pas, ce qui brouille la figure. Il s’agit du champ de la charlatanerie avec la Duschmolthérapie. Incommensurable évidemment. Contre quoi nous avons, fait vérifiable, nous étant regroupés et intervalidés rigoureusement, trouvé la parade depuis 1981, consistant à dégager un champ propre et à le recommander, plutôt que partir en vaine guerre contre un amoncellement d’entités improbables qui, combattues, trouveraient en plus le prétexte de se proclamer persécutées. Nous avons même au SNPPsy en son temps proposé au ministère de la Santé de faire ensemble le ménage en publiant un code de bonne conduite et d’orientation à l’intention des usagers. Opération AFNOR. Cris d’orfraie des psychologues-psychanalystes. Bon on oublie, d’ailleurs le Ministère a fini par refuser, à la FF2P qui avait pris le relais. On s’occupe seulement de bien faire les choses, tranquillement, et de le faire savoir. Mais de grâce pas d’opération embrouillamini qui à chaque fois nous confonde avec ceux dont nous nous sommes depuis bientôt un demi siècle, disjoints, ce qui tout de même constitue un fait connu.

Pour conclure ce méchant procès, ce qui a concurrencé la psychanalyste prise dans les glaces de ses rigidifications idéologico-dogmatiques, ça n’est pas la méchante concurrence de milliers de fausses thérapies, mais bien l’apparition d’un quatrième pôle psy, sérieux, organisé, crédible, novateur, plus vivant plus proche des gens, et pour finir, dans un climat agonistique, pas trop hostile à la psychanalyse. Inutile de confondre les gens sérieux avec les charlatans, une grande historienne comprendra cela aisément.

oui notre nom de métier confisqué, notre autoréglementation vs. leur cadre réglementé

Cela dit, oui, si nous suivons plus avant Élisabeth Roudinesco, en effet, ceux qui prétendent à la psychothérapie relationnelle sans être psychologues, ceux formés en reconversion dans nos écoles, s’appellent dorénavant a) psychopraticiens (en un seul mot), couverture FF2P ; b) psychopraticiens relationnels, couverture AFFOP-SNPPsy, les deux à titre autoréglementé. Exerçant de toute façon « hors du cadre réglementé », parfaitement exact. Ils peuvent par contre exercer au sein d’un cadre autoréglementé, mais à part le fait capital de se sentir soutenus par les représentants de leur profession, ça ne leur apporte pas la légitimité hospitalière du cadre réglementé. À considérer le train où vont les choses, est-ce bien inquiétant ? il est des cas où mieux vaut ne pas se voir embarqué dans un cadrage administratif scientiste et une pratique sociale éventuellement douteuse. Par contre, ils peuvent prétendre, sortant d’une bonne école, et il y en a quelques unes, qu’ils savent bien leur métier. Dont ils répondent aux cinq critères, ça fait toujours davantage que les deux que nomme l’auteure de l’article relativement à la psychanalyse, et ça satisfait aux exigences de Philippe Grosbois dans un article célèbre sur l’imposture institutionnelle des psychologues.

Enfin à la question des effectifs manque un poste, le nôtre. À part à titre d’épouvantail par amalgame, nous figurons dans cet article comme grands absents. Au moment de la crise dite d’Accoyer, nous comptions à peu près le même effectif global, psychothérapie relationnelle y compris sa section relation d’aide, que la psychanalyse. Cela a probablement peu bougé. Cela donne entre 5500 et 7 500 comme effectif pour notre quatrième discipline.

un savoir précieux

Mises à part nos réserves, la triste description que produit Élisabeth Roudinesco de la façon extravagante dont sont traitées les souffrances psychiques de nos contemporains nous semble parfaitement exacte. L’organisation en archipels communautaires s’ignorant mutuellement que décrit l’autrice concernant la psychanalyse vaut partiellement pour la psychothérapie relationnelle, regroupée néanmoins sous l’égide de deux fédérations dont une abrite un syndicat, qui travaillent à rester en relation. La dégradation de la condition économico-sociale des psychanalystes voit sa correspondance dans l’univers de la psychothérapie relationnelle. On n’y gagne pas toujours des fortunes, et nombreux sont les anciens qui travaillent à mi-temps. Cela dit, ceux qui connaissent bien leur métier semblent se tirer honorablement d’affaire. Sachant que l’ensemble des catégories qui s’adressent à nous souffre financièrement, nous sommes nombreux à ajuster nos tarifs à leur situation. Et il est constant que la crise frappe nos écoles, qui peinent à recruter suffisamment pour transmettre un savoir précieux qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

pour une nouvelle psychothérapie humaniste

La psychanalyse en France, a cru jouer malin en participant d’enthousiasme à l’interdit d’appellation qui visait à nous éliminer, à son corporatiste bénéfice. Le résultat, annoncé dès 2004[17] par l’auteure de l’article que nous commentons ici, fut qu’elle a creusé sa propre tombe dans une opération dont elle n’a pas saisi la dimension politique la visant elle, visant sa propre liquidation institutionnelle. Il reste aux psychanalystes intelligents, et il s’en trouve quelques uns, à comprendre, oubliant le temps du mépris qui fut le leur si longtemps, qu’ils constituent avec nous le bloc interdisciplinaire d’une psychothérapie (ils sont bien devenus « psychothérapeutes » !) de la dynamique de subjectivation, qui continue en des temps de tendance contraire d’être plus que jamais utile et nécessaire. Cela irait dans le sens du plaidoyer d’Élisabeth Roudinesco pour une nouvelle psychothérapie humaniste.

envoi

Cela dit, tant que nos collègues psychiatres et psychologues auront à cœur de nous ignorer, et d’éliminer les psychanalystes de l’université, venir leur demander de (re?)devenir humanistes, reprenant à leur compte 50 ans de notre combat, c’est sympa mais qu’attendre d’eux dans l’immédiat ?  enfin, on peut toujours espérer, et prendre position. Éternel retour, il reste piquant de voir l’historienne de la psychanalyse plaider pour une résurgence de l’humanisme qui représente la base même de notre pratique, et qui fut il y a 60 ans le mot d’ordre de protestation contre d’autres comportementalistes, et d’autres psychanalystes en voie de fossilisation, plus tard accusés eux d’avoir dévié la pratique psychanalytique en thérapie du bonheur.


[1] On va le dire comme ça, mais qui n’évolue pas en psychanalyse histoire de rester vivant ?

[2] Bien entendu il y eut de glorieuses exceptions, qu’on songe au Devereux du Winter Veterans Hospital de Karl Menninger à Topeka, et à Kohut, sans compter l’Ego psychology bête noire de Lacan, qui intéressait bien Devereux, précisément.

[3] Ellenberger appartient au mouvement, avec Rollo May, Ernst Angel, il publie Existence, a new dimension in Psychiatry and Psychology, l’ouvrage qui contribue en 1958 à introduire la psychologie existentielle aux États-Unis.

[4] Il se trouve que je me trouve alors auprès de Georges Lapassade et Michel Lobrot, et du Groupe de pédagogie institutionnelle (GPI), ce sera bientôt l’introduction de Kurt Lewin et de la psychothérapie institutionnelle à Paris 8–Vincennes, mais on ne saurait tout citer ici de cette éclosion flamboyante. Une autre fois, un chapitre sur ce moment d’histoire.

[5] Apparition du terme en 1967 chez Maslow, commentant un ouvrage de Gardner Murphy datant de 1958, Human Potentialities.

[6] Cette référence durera seulement quelques années, mais elle a compté, comme fer de lance.

[7] 26 juillet 1981.

[8] Évidemment, après le nazisme, la psychanalyse n’est plus beaucoup présente en Allemagne et en Autriche.

[9] Première tentative avec le PSY’G en 1966, qui regroupe en même temps des psychanalystes et des psychologues. Mais le SNPPsy demeure alors l’unique syndicat de l’unique Profession psychothérapeute.

[10] Sorte d’héritière du courant humaniste sous bénéfice d’inventaire. Difficile de livrer tous les détails. Nous renvoyons à notre ouvrage écrit à quatre mains avec Yves Lefebvre, La psychothérapie relationnelle, Enrick éditions, 2018.

[11] Nicolas Duruz, Traité de psychothérapie comparée, Genève, 2002, 425 p.-

[12] Pnl•, sophrologie existentielle •, GT ••• , psychocorporel •••••, analyse transactionnelle •••••••, psychosynthèse••, Rogers••••, psychosmatique relationnelle, Thérapie de la motivation, Vittoz, Sophia-analyse, SCalcom, Savoir-psy, Elkaïm, Isthme, Tempérance, Dôjô, SFU. Un mélange parfois baroque. Mais peu nombreux.

[13] Avec toutes les réserves qui s’imposent, la méditation se voyant proposée comme produit de remplacement (technique) en matière de psychothérapie, à ceux que le service des TCC apparaît comme vraiment trop court. Autre débat. La méditation, en soi, ne relève pas du domaine psychothérapique.

[14] Nous reportons ici pour mémoire un § de définition qu’on trouve à une entrée de notre glossaire en ligne.

Toute psychothérapie comporte

– une théorie générale du psychisme humain

– en relation avec une anthropologie

– un arrière-plan philosophique

– un système de valeurs, en rapport avec l’éthique

– une psychopathologie [certaines écoles y répugnent, comme à un mélange des paradigmes contaminateur de l’alter par l’ortho]

– une théorie de la relation (qui comporte la question du transfert)

– une théorie de l’inconscient ou des faits psychiques inconscients

– une théorie énergétique psychique ou pulsionnelle

– une méthodologie à engager pour aider par le moyen de la parole (la dimension psychocorporelle fait émerger une parole)

– une théorie de la régression

– une théorie des émotions et de la catharsis

– une théorie de l’avènement de la signification (question de l’herméneutique)

– une théorie de la mise en récit

– une théorie du changement.

[15] Dont par exemple la gestalt-thérapie, l’analyse bioénergétique, la psychothérapie de groupe.

[16] Oui je sais, la psychothérapie transpersonnelle combine les deux champs. Précisément, cette exception ne va pas de soi.

[17] Élisabeth Roudinesco, Le patient, le thérapeute et l’État, Fayard, 2004, 179 p. On y retrouve à certains endroits le raisonnement incorrect à partir du pêle-mêle que nous critiquons ici. Mais l’ensemble reste un texte lucide et fort, à l’heure où il était de mode chez les psychanalystes de hurler avec les loups qui allaient bientôt se retourner contre eux. Il faut ajouter que Jacques-Alain Miller joua alors notre cause l’associant à la sienne ornée elle d’une capitale, en créant avec le SNPPsy, l’AFFOP et la FF2P, la Coordination psy. Qui s’éteignit bien entendu une fois la cause « entendue ». Alliance de circonstance, bienvenue sur le moment.


par Élisabeth Roudinesco — historienne et collaboratrice du Monde des livres

Tribune : LES PSYCHANALYSTES ONT CONTRIBUÉ À LEUR PROPRE DÉCLIN

on ne parle plus que des psys

Depuis la mort de Jacques Lacan, en 1981, dernier grand penseur du freudisme, la situation de la psychanalyse s’est modifiée en France. Dans l’opinion publique, on ne parle plus que des psys. Autrement dit, le terme de psychanalyse employé par Sigmund Freud en 1896 pour désigner une méthode de cure par la parole centrée sur l’exploration de l’inconscient, et qui, par extension, a donné naissance à une discipline, n’est plus guère différencié d’un ensemble constitué, d’une part, par la psychiatrie (branche de la médecine spécialisée dans l’approche des maladies de l’âme) et, de l’autre, par la psychologie enseignée à l’université (clinique, expérimentale, cognitive, comportementale, sociale, etc.).

les écoles de psychothérapie : apporter le bonheur aux personnes en souffrance

Quant au terme de psychothérapietraitement fondé sur la puissance du transfert – il est commun à la psychiatrie, à la psychologie clinique et à la psychanalyse. Les écoles de psychothérapie, qui s’en réclament, se sont développées, tout au long du XXsiècle, en de multiples appellations : de 400 à 700 dans le monde. Parmi celles-ci : hypnothérapie, Gestalt-thérapie, analyse relationnelle, thérapies comportementales et cognitives (TCC), développement personnel, méditation, etc. On en trouve périodiquement la liste dans les revues de psychologie. Leur caractéristique est de prétendre apporter le bonheur aux personnes en souffrance.

Souffrances

Soumis à une réglementation depuis mai 2010, les praticiens de ces écoles sont aujourd’hui contraints d’obtenir un diplôme universitaire (master de psychologie clinique) pour utiliser le titre de psychothérapeute. Si ce n’est pas le cas, ils se désignent comme « psychopraticiens [en un seul mot] hors cadre ».

effectifs

Il y a aujourd’hui en France 13 500 psychiatres, 27 000 psychologues cliniciens et environ 5 500 psychanalystes, presque tous titulaires d’un diplôme de psychologue clinicien. Estimons à 5500/7500 le nombre de psychopraticiens. Le titre de psychanalyste n’étant pas réglementé, seules les écoles psychanalytiques (régies par la loi de 1901) peuvent se prévaloir d’une formation qui repose sur deux critères : avoir été soi-même analysé puis supervisé par un pair pour mener des cures.

psychotropes

D’après plusieurs statistiques, 4 millions de Français sont en état de souffrance psychique mais seulement un tiers d’entre eux – dont 70 % de femmes – viennent consulter un psy. De nouvelles définitions ont surgi pour qualifier le malaise qui accompagne la crise des sociétés démocratiques, minées par la précarité, l’inégalité sociale ou la désillusion : dépression, anxiété, stress, burn-out, troubles du déficit de l’attention, TOC, désordres bipolaires ou borderline, dysphories, addictions, etc. Ces termes englobent ce qu’on appelait autrefois les psychoses (folie), les névroses (hystérie et autres variantes), les variations de l’humeur (mélancolie), les perversions. Aussi bien ces souffrances sont elles désormais traitées par des psychotropes prescrits autant par des psychiatres que par des généralistes : anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, consommés de façon extravagante.

psychiatrie

Dominée par la psychopharmacologie, la psychiatrie – puissante dans tous les Centres hospitalo-universitaires (CHU) – n’a plus l’aura qu’elle avait par le passé puisqu’elle a abandonné l’approche plurielle et dynamique de la subjectivité – psychique, sociale, biologique – au profit d’une pratique reposant sur une description des symptômes : réduction de la pensée à une activité neuronale, du sujet à un comportement et du désir à un taux de sérotonine. En témoignent les différentes versions du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM) qui annexe comme pathologie la condition humaine elle-même : timidité, peur de mourir, crainte de perdre un travail ou un proche, etc. On ne compte plus le nombre de collectifs qui, à coups de pétitions, contestent ce Manuel et réclament, comme dans le Manifeste pour un printemps de la psychiatrie, publié dans L’Humanité le 22 janvier, un retour à une psychiatrie dite « humaniste ».

« La psychanalyse n’est plus portée par le savoir psychiatrique et n’occupe plus la place qui avait été la sienne en France dans la culture littéraire et philosophique depuis les surréalistes jusqu’aux structuralistes en passant par les marxistes et les phénoménologues »

déclin de la psychanalyse

Au cœur de ce dispositif, la psychanalyse est entrée dans une interminable phase de déclin. Elle n’est plus portée par le savoir psychiatrique et n’occupe plus la place qui avait été la sienne en France dans la culture littéraire et philosophique depuis les surréalistes jusqu’aux structuralistes en passant par les marxistes et les phénoménologues. Les ouvrages des praticiens sont rédigés dans un idiome peu compréhensible. Destinés à ­l’entre-soi, ils ne dépassent pas un tirage de 700 exemplaires. En conséquence, les éditeurs de littérature générale ont fermé ou réduit à la portion congrue les collections de psychanalyse qui avaient fleuri pendant trente ans : Seuil, Gallimard, Aubier, Presses universitaires de France, Payot.

Les classiques – Freud, Melanie Klein, Sandor Ferenczi, Winnicott, Lacan, Dolto, etc. –, diffusés en poche, continuent à se vendre de façon régulière. Du coup – et à quelques exceptions près – la production contemporaine s’est réfugiée chez Erès, maison d’édition toulousaine, fondée en 1980 et dont les ouvrages et les revues – diffusés à moins de 500 exemplaires – s’adressent à un public de professionnels de la santé mentale, de la pédagogie, de la petite enfance. Aussi bien les psychanalystes sont-ils regardés, désormais, non pas comme des auteurs ou des intellectuels, mais comme des travailleurs de la santé mentale.

archipel de communautés

Répartis en dix-neuf associations où les femmes sont majoritaires, les psychanalystes forment un archipel de communautés qui, bien souvent, s’ignorent entre elles. Ils organisent des colloques, apprécient la vie associative, aiment voyager et vouent une vraie passion à leur métier. L’écart entre les générations s’est accentué au point que toute la clientèle privée est captée par les seniors, âgés de 60 à 85 ans, au détriment des jeunes (30-40 ans) qui travaillent pour de bas salaires, dans des institutions de soins (centres médico-psychologiques, centres médico-psychopédagogiques, hôpitaux de jour, etc.)

Ces derniers ont de grandes difficultés à financer leur cure. Pour se faire connaître du public, ils créent des sites avec photographies de leurs divans et de leurs fauteuils, prix négociables et liste des thérapies possibles. La clientèle se fait rare : la psychanalyse attire de moins en moins de patients. Mais, paradoxalement, l’attrait pour son histoire, pour ses ­archives et pour ses acteurs est en hausse, comme si la culture freudienne était devenue un objet muséographique au détriment de sa pratique clinique.

« Humiliés par le succès des immondes brûlots contre Freud, les psychanalystes ont déserté les batailles publiques, méprisant toute entreprise qui chercherait à les critiquer »

Les plus puissantes associations – entre 200 et 800 membres – sont divisées en trois branches : une première (dite freudienne orthodoxe) groupée autour de la Société psychanalytique de Paris (fondée en 1926), une deuxième où se retrouvent toutes les obédiences strictement lacaniennes (créées entre 1981 et 1994) et une troisième, éclectique (1994-2000), qui rassemble toutes les tendances du freudisme.

mariage homosexuel, autisme

Attaqués de toutes parts pour leur dogmatisme et leur difficulté à modifier leurs cursus de formation, les psychanalystes ont en outre contribué à leur propre déclin en adoptant majoritairement, depuis 1999, des positions indignes contre le mariage homosexuel, puis en s’affaiblissant dans des querelles interminables sur l’autisme. Humiliés par le succès des immondes brûlots contre Freud, ils ont déserté les batailles publiques, méprisant toute entreprise qui chercherait à les critiquer.

Auteur d’une enquête sur L’Autodestruction du mouvement psychanalytique (Gallimard, 2014), Sébastien Dupont en a fait les frais : « Dès qu’on émet une critique, on tombe sous le joug d’un chantage à l’antifreudisme. » Enfin, nombre de psychanalystes se livrent périodiquement, dans des médias de mauvais goût, à leur sport favori : allonger sur le divan les hommes politiques. Emmanuel Macron est désormais leur cible préférée : « Il n’a pas résolu son œdipe, il a épousé sa mère, il n’a pas de surmoi, il est narcissique. »

Territoire

Pendant des décennies, la psychanalyse a été enseignée dans des départements de psychologie au titre d’une approche psychopathologique du psychisme. Attaché à un enseignement de la discipline hors des écoles psychanalytiques, Roland Gori, aidé par Pierre Fédida (1934-2002), a occupé, jusqu’en 2009, une place majeure dans la formation des cliniciens d’orientation freudienne, notamment par le recrutement d’enseignants-chercheurs au sein de la 16section du Conseil national des universités (CNU). Hélas, ses héritiers n’ont pas réussi, comme lui, à se faire respecter par leurs adversaires, lesquels veulent désormais les chasser de leur territoire, au nom d’une prétendue supériorité scientifique de la psychologie. Et ils profitent de la prochaine fusion entre Paris V-Descartes et Paris VII-Diderot pour agir en ce sens

démantèlement

C’est ainsi que l’UFR d’Études psychanalytiques de Paris VII-Diderot, immense bastion freudien fondé en 1971 – 36 titulaires, 270 doctorants, de nombreux chargés de cours, 2 000 étudiants – est désormais menacé de disparition. Trois professeurs de la 16section du CNU ont démissionné de leur poste en affirmant que plus aucune approche dynamique et humaniste n’était possible dans le cadre d’une évolution scientiste de la psychologie (lettre du 21 décembre 2018). Une fois encore, un collectif a dénoncé une tentative de meurtre de la psychanalyse. Une fois encore, des appels au sauvetage se multiplient.

Ne pas désespérer

Il faut dire que si les enseignements cliniques de Paris-VII sont d’un excellent niveau et que des colloques obtiennent un franc succès – comme les EG-psy-radicalisation sur le djihadisme (18 décembre 2017) – il n’en va pas de même des tentatives de « modernisation » de la psychanalyse à coups de « queer » et de « décolonial ». Comment ne pas se tordre de rire à l’annonce d’un tel programme (15 décembre 2017) ? : « Si donc la psychanalyse se positionne comme l’envers de la raison cartésienne (…) dans quelle mesure saisit-elle l’ethnocentricité de ses propres outils ? » Ou encore : « Qu’apporte la considération du genre et de la colonialité à la psychanalyse, dans sa conception des rapports de minorisation et d’altérisation ? »

Il ne faut pourtant pas désespérer quand on sait que des milliers de cliniciens français, formés dans le sérail d’un freudisme intelligent, consacrent leur temps à soigner des enfants en détresse, des malades mentaux en perdition ou des familles meurtries.

Élisabeth Roudinesco est historienne (HDR), chercheuse associée à l’UFR GHES-Paris-VII-Diderot et collaboratrice au « Monde des livres ». Dernier ouvrage paru : Dictionnaire amoureux de la psychanalyse (Plon-Seuil, 2017).

Élisabeth Roudinesco (historienne et collaboratrice du Monde des livres)

 

 

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