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15 janvier 2013

Mariage : le combat perdu de l’Église Danièle Hervieu-Léger, Le Monde 13 janvier 2013

les mêmes contre les mêmes sur un siècle de distance

par Philippe Grauer

l’antique malédiction

Aucune des trois religions monothéistes d’origine méditerranéenne n’était obligée de combattre d’arrière garde contre le mouvement irrépressible de pénétration des idées démocratiques dans la sphère de l’intime, modernisant la famille occidentale et commençant au niveau de l’institution même à nous libérer de la vieille malédiction contre Sodome et Gomorrhe qui rappelons-le tout de même a conduit les homosexuels aux côtés des juifs dans les camps nazis pas du tout par hasard côté figure de haine de l’autre traité comme ferment de décomposition et de dégénérescence.

plasticité des modèles anthropologiques

Les modèles anthropologiques sont multiples et variables on le sait en sciences humaines, et les Torquemada qui nous prédisent l’apocalypse de la civilisation par généralisation de l’inceste et pourquoi pas la réintroduction du cannibalisme pratiquent tout de même il faut le dire une stratégie de l’épouvantail qui effraie de nos jours davantage les jardiniers que les moineaux, mais qui compte encore sur le sillage de millénaires d’oppression pour nourrir la confusion et susciter des réactions de peur à base d’homophobie masquée.

entre dogmatiques il faut bien s’entraider

Une des curiosités de l’affaire est la conjonction entre le discours chrétien rétrograde et le psychanalytique dogmatique soit disant apolitique, fortement minoritaire au sein de la psychanalyse qui ne pratique tout de même pas quotidiennement dans sa masse le gargarisme au symbolique suractivé.

une pensée critique libératrice

Comme le rabbin Dalsace les chrétiens détiennent avec Danièle Hervieu-Léger des capacités de pensée critique plus fine et plus lucide, mieux structurée également, qui autorisent les religieux à se démarquer d’un embarquement derrière des banderoles approximatives.

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Danièle Hervieu-Léger, Le Monde 13 janvier 2013

Le combat perdu de l’Église

Le discours hostile de l’Église sur le  » mariage pour tous  » confirme son inadaptation aux nouvelles voies de la famille

par Danièle Hervieu-Léger

[Document : Sans titre]

« expertise en humanité »

Dans le débat sur le mariage pour tous, il n’est pas étonnant que l’Église catholique fasse entendre sa voix. Le soin qu’elle prend d’éviter toute référence à un interdit religieux l’est davantage. Pour récuser l’idée du mariage homosexuel, l’Église invoque en effet une anthropologie que son « expertise en humanité » lui donne titre à adresser à tous les hommes, et non à ses seuls fidèles. Le noyau de ce message universel est l’affirmation selon laquelle la famille conjugale – constituée d’un père (mâle), d’une mère (femelle) et des enfants qu’ils procréent ensemble – est la seule institution naturelle susceptible de fournir au lien entre conjoints, parents et enfants, les conditions de son accomplissement.

le modèle qu’elle a elle-même produit

En dotant cette définition de la famille d’une validité « anthropologique » invariante, l’Église défend en réalité un modèle de la famille qu’elle a elle-même produit. Elle a commencé de mettre en forme ce modèle dès les premiers temps du christianisme, en combattant le modèle romain de la famille qui s’opposait au développement de ses entreprises spirituelles et matérielles, et en faisant du consentement des deux époux le fondement même du mariage.

référence indépassable de toute conjugalité humaine

Dans ce modèle chrétien du mariage – stabilisé au tournant des XIIe-XIIIe siècles –, le vouloir divin est supposé s’exprimer dans un ordre de la nature assignant l’union à la procréation et préservant le principe de la soumission de la femme à l’homme. Ce serait faire un mauvais procès à l’Église que d’occulter l’importance qu’a eue ce modèle dans la protection des droits des personnes et la montée d’un idéal du couple fondé sur la qualité affective de la relation entre les conjoints. Mais la torsion opérée en en faisant la référence indépassable de toute conjugalité humaine n’en est rendue que plus palpable.

ce que les anthropologues décrivent au contraire comme la variabilité des modèles

Car cette anthropologie produite par l’Église entre en conflit avec tout ce que les anthropologues décrivent au contraire de la variabilité des modèles d’organisation de la famille et de la parenté dans le temps et l’espace. Dans son effort pour tenir à distance la relativisation du modèle familial européen induit par ce constat, l’Église ne recourt pas seulement à l’adjuvant d’un savoir psychanalytique lui-même constitué en référence à ce modèle.

l’ordre sacré de la « nature »

Elle trouve aussi, dans l’hommage appuyé rendu au code civil, un moyen d’apporter un surplus de légitimation séculière à son opposition à toute évolution de la définition juridique du mariage. La chose est inattendue si l’on se souvient de l’hostilité qu’elle manifesta en son temps à l’établissement du mariage civil. Mais ce grand ralliement s’explique si l’on se souvient que le code Napoléon, qui a éliminé la référence directe à Dieu, n’en a pas moins arrêté la sécularisation au seuil de la famille : en substituant à l’ordre fondé en Dieu l’ordre non moins sacré de la « nature », le droit s’est fait lui-même le garant de l’ordre immuable assignant aux hommes et aux femmes des rôles différents et inégaux par nature.

combattre la problématique moderne de l’autonomie de l’individu-sujet

La référence préservée à l’ordre non institué de la nature a permis d’affirmer le caractère « perpétuel par destination » du mariage et d’interdire le divorce. Cette reconduction séculière du mariage chrétien opérée par le droit a contribué à préserver, par-delà la laïcisation des institutions et la sécularisation des consciences, l’ancrage culturel de l’Église dans une société dans laquelle elle était déboutée de sa prétention à dire la loi au nom de Dieu sur le terrain du politique : le terrain de la famille demeurait en effet le seul sur lequel elle pouvait continuer de combattre la problématique moderne de l’autonomie de l’individu-sujet.

convergence de trois mouvements

Si la question du mariage homosexuel peut être considérée comme le lieu géométrique de l’exculturation de l’Église catholique dans la société française, c’est que trois mouvements convergent en ce point pour dissoudre ce qui restait d’affinité élective entre les problématiques catholique et séculière du mariage et de la famille.

1- ordre de la nature / ordre biologique

Le premier de ces mouvements est l’extension de la revendication démocratique hors de la seule sphère politique : une revendication qui atteint la sphère de l’intimité conjugale et familiale, fait valoir les droits imprescriptibles de l’individu par rapport à toute loi donnée d’en haut (celle de Dieu ou celle de la nature) et récuse toutes les inégalités fondées en nature entre les sexes. De ce point de vue, la reconnaissance juridique du couple homosexuel s’inscrit dans

le mouvement qui

– de la réforme du divorce à la libéralisation de la contraception et de l’avortement, de la redéfinition de l’autorité parentale à l’ouverture de l’adoption aux célibataires –

a fait entrer la problématique de l’autonomie et de l’égalité des individus dans la sphère privée.

Cette expulsion progressive de la nature hors de la sphère du droit est elle-même rendue irréversible par un second mouvement, qui est la remise en question de l’assimilation, acquise au XIXe siècle, entre l’ordre de la nature et l’ordre biologique. Cette assimilation de la  » famille naturelle  » à la  » famille biologique  » s’est inscrite dans la pratique administrative et dans le droit.

2- la science conteste l’objectivité de ces « lois de la nature »

Du côté de l’Église, le même processus de biologisation a abouti, en fonction de l’équivalence établie entre ordre de la nature et vouloir divin, à faire coïncider de la façon la plus surprenante la problématique théologique ancienne de la « loi naturelle » avec l’ordre des « lois de la nature » découvertes par la science. Ce télescopage demeure au principe de la

sacralisation de la physiologie

qui marque les argumentaires pontificaux en matière d’interdit de la contraception ou de la procréation médicalement assistée. Mais, au début du XXIe siècle, .

3- « ordre » ou système complexe

La nature n’est plus un « ordre » : elle est un système complexe qui conjugue actions et rétroactions, régularités et aléas. Cette nouvelle approche fait voler en éclats les jeux d’équivalence entre naturalité et sacralité dont l’Église a armé son discours normatif sur toutes les questions touchant à la sexualité et à la procréation. Lui reste donc, comme seule légitimation exogène et « scientifique » d’

un système d’interdits qui fait de moins en moins sens dans la culture contemporaine

, le recours intensif et désespéré à la science des psychanalystes, recours plus précaire et sujet à contradiction, on s’en rend compte, que les  » lois  » de l’ancienne biologie.

montages sous caution psychanalytique

La fragilité des nouveaux montages sous caution psychanalytique par lesquels l’Église fonde en absoluité sa discipline des corps est mise en lumière par les évolutions de la famille conjugale elle-même. Car l’avènement de la  » famille relationnelle  » a, en un peu plus d’un demi-siècle, fait prévaloir le primat de la relation entre les individus sur le système des positions sociales gagées sur les différences  » naturelles  » entre les sexes et les âges.

Le cœur de cette révolution, dans laquelle la maîtrise de la fécondité a une part immense, est le

découplage entre le mariage et la filiation

, et la pluralisation corrélative des modèles familiaux composés et recomposés. Le droit de la famille a homologué ce fait majeur et incontournable : ce n’est plus désormais le mariage qui fait le couple, c’est le couple qui fait le mariage.

vieux temps trois mouvements

trois mouvements

:
– égalité des droits jusque dans l’intime, déconstruction de l’ordre supposé de la nature, légitimité de l’institution désormais fondée dans la relation des individus.
une exigence irrépressible : celle de la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe, et de leur droit, en adoptant, de fonder une famille.

trois vieux argumentaires

– fin de la civilisation, perte des repères fondateurs de l’humain, menace de dissolution de la cellule familiale, indifférenciation des sexes, etc.

contre la professionnalisation des femmes et le divorce

Ces trois mouvements – égalité des droits jusque dans l’intime, déconstruction de l’ordre supposé de la nature, légitimité de l’institution désormais fondée dans la relation des individus – cristallisent ensemble en une exigence irrépressible : celle de la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe, et de leur droit, en adoptant, de fonder une famille. Face à cette exigence, les argumentaires mobilisés par l’Église – fin de la civilisation, perte des repères fondateurs de l’humain, menace de dissolution de la cellule familiale, indifférenciation des sexes, etc. – sont les mêmes que ceux qui furent mobilisés, en leur temps, pour critiquer l’engagement professionnel des femmes hors du foyer domestique ou combattre l’instauration du divorce par consentement mutuel.

l’Église a déjà perdu

Il est peu probable que l’Église puisse, avec ce type d’armes, endiguer le cours des évolutions. Aujourd’hui, ou demain, l’évidence du mariage homosexuel finira par s’imposer, en France comme dans toutes les sociétés démocratiques. Le problème n’est pas de savoir si l’Église « perdra » : elle a – beaucoup en son sein, et jusque dans sa hiérarchie, le savent – déjà perdu.

la singularité irréductible de chaque individu

Le problème le plus crucial qu’elle doit affronter est celui de sa propre capacité à produire un discours susceptible d’être entendu sur le terrain même des interrogations qui travaillent la scène révolutionnée de la relation conjugale, de la parentalité et du lien familial. Celui, par exemple, de la reconnaissance due à la singularité irréductible de chaque individu, par-delà la configuration amoureuse – hétérosexuelle ou homosexuelle – dans laquelle il est engagé.

l’adoption comme paradigme de toute parentalité

Celui, encore, de l’adoption, qui, de parent pauvre de la filiation qu’elle était, pourrait bien devenir au contraire le paradigme de toute parentalité, dans une société, où quelle que soit la façon dont on le fait, le choix d' » adopter son enfant « , et donc de s’engager à son endroit, constitue le seul rempart contre les perversions possibles du  » droit à avoir un enfant « , qui ne guettent pas moins les couples hétérosexuels que les couples homosexuels.

fin de la civilisation ou du catholicisme ?

Sur ces différents terrains, une parole adressée à des libertés est attendue. Le mariage homosexuel n’est certainement pas la fin de la civilisation. Le fait qu’il puisse constituer, si l’Église n’a pas d’autre propos que celui de l’interdit, un jalon aussi dramatique que le fut l’encyclique Humanae Vitae en 1968 sur le chemin de la fin du catholicisme en France n’est pas une hypothèse d’école.

Danièle Hervieu-Léger

Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), sociologue.

Elle a dirigé, de 1993 à 2004, le Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux (CNRS/EHESS) et a présidé l’EHESS de 2004 à 2009.

Danièle Hervieu-Léger a publié de nombreux ouvrages, dont  » Vers un nouveau christianisme, éd. Cerf, 2008), Le Retour à la nature, éd. de l’Aube, 2005, et Catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003.-

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