par Philippe Grauer
Adieu Anne-Lise ! Cette vieille dame chaleureuse si bien enracinée dans l’existence s’en va. Petit à petit les derniers protagonistes de l’apocalypse hitlérienne partent, nous laissant le souvenir de leur bonne présence, et leur témoignage. Elle consacra sa vie d’après (Auschwitz) aux plus mal en point, consciente qu’au cœur de la pire détresse le moindre petit geste comme celui du chef de gare oubliant son sandwich pouvait sauver bien des choses, et bien des vies.
Quand Jeanine Chasseguet-Smirgel et Bela Grunberger, sous le pseudonyme courageux de Roger Stéphane, publièrent leur petite infamie psychanalytique sur Mai 68 intitulée L’univers contestationnaire, adossée au grand silence de leurs collègues (la psychanalyse comme grande muette), Anne-Lise, femme de cœur, se fit véhémente. Nous sommes quelques uns à nous en souvenir.
Le Monde.fr | 07.05.2013 à 18h45
par Élisabeth Roudinesco
Née à Berlin, le 16 juillet 1921, Anne-Lise Stern est morte à Paris le 6 mai 2013, date de l’anniversaire de la naissance de Freud.
Anne-Lise Stern occupait une place presque mythique dans le champ psychanalytique français. Fille juive de la psychanalyse et de la langue allemande, rebelle à toute forme de savoir institué, mais travaillant sans cesse au cœur des institutions, elle transforma son expérience de la déportation en une « deuxième naissance », refusant de voir dans la « grande Histoire » racontée par les historiens, ce qu’elle considérait avant tout comme une réalité psychique. La mémoire plutôt que l’histoire, le récit plutôt que la reconstitution des faits.
Naître, c’est naître après, disait-elle, c’est-à-dire après Auschwitz. Aussi bien devint-elle psychanalyste selon une perspective qui consistait toujours à faire du savoir transmis ou appris « un savoir déporté ». C’est d’ailleurs sous ce
Psychiatre freudien et marxiste, Henri Stern, le père d’Anne-Lise, s’exila en France en 1933 puis fut analysé par René Laforgue. Il rejoindra les maquis à Albi puis entrera dans la Résistance. Nommé médecin aux Armées après la capitulation, il retourna en Allemagne pour effectuer plusieurs visites dans les camps d’extermination. A son retour, il rédigea un étonnant rapport sur le comportement des déportés face à leurs bourreaux. Quant à Anne-lise, elle se lia d’amitié avec Eva Freud, fille d’Oliver Freud, lui-même fils de Sigmund Freud et réfugié dans le midi de la France. En 1944, Eva mourut des suites d’une septicémie consécutive à un avortement, faute d’avoir pu se faire soigner dans un hôpital.
De retour à Paris, Anne-Lise fut arrêtée après une dénonciation puis déportée le 13 avril 1944 vers Auschwitz-Birkenau. Envoyée à Bergen-Belsen puis à Theresienstadt, elle sera libérée pour retrouver Paris, le 2 juin 1945. C’est en 1953 qu’elle rejoignit l’équipe de Jenny Aubry. Elle la suivra en différents lieux : à la Polyclinique du Boulevard Ney, puis à l’Hôpital des Enfants-Malades. Au contact des enfants abandonnés, psychotiques ou atteints de maladies incurables, elle eut la conviction qu’il existait un lien profond unissant l’épreuve de la Shoah aux expériences les plus extrêmes de la détresse infantile, ce qui la conduisit à prendre en cure les cas les plus difficiles.
Entre 1969 et 1972, elle participa à l’expérience du Laboratoire de psychanalyse, situé à la Bastille, avec notamment Renaude Gosset et Pierre Alien. En ce lieu original et sans attaches avec le savoir médical, furent accueillis des patients de toutes origines, quels que fussent leurs moyens financiers. Elle donna au Laboratoire le montant des réparations versées par l’Allemagne à sa mère morte l’année précédente en dédommagement de la perte du cabinet médical de son père. Par la suite, elle s’occupera de patients toxicomanes, avec Claude Olievenstein, à l’hôpital de Marmottan.
À la publication de L’Univers contestationnaire (Payot, 1969), rédigé par Jeanine Chasseguet-Smirgel et Bela Grunberger, et dans lequel les étudiants de mai – y compris Daniel Cohn-Bendit – étaient traités péjorativement de » nouveaux chrétiens « , incarnant la religion du Fils, portant atteinte à l’autorité de Dieu-le-père, et donc au judaïsme, seule religion légitime à leurs yeux, Anne-lise publia une lettre (3 juin 1969) dans Le Nouvel Observateur, accompagnée de son numéro de déportation : » Comment dire ma révolte, mon dégoût, mon sentiment d’impuissance (…) beaucoup de collègues psychanalystes, non des moindres, les partagent mais renoncent à les dire, pour d’excellentes raisons. Je ne peux pas, je ne dois pas. «
En 2003, lors d’une conversation avec Nadine Fresco et Martine Leibovici, chargées de réunir ses textes pour le Savoir-déporté, sa voix s’altéra, non pas à l’évocation des camps mais à propos d’un événement singulier « quand elle parla d’une gare où s’était arrêté le convoi conduisant les déportés, affamés, vers le camp de Theresienstadt, à la fin de la guerre. Sur le quai, le chef de gare allemand avait laissé son casse-croûte en évidence, puis s’en était éloigné sans rien dire. » Telle était bien Anne-Lise Stern toujours émue aux larmes quand surgissait d’un coup et façon imprévisible, un souvenir » déporté « , touchant à son identité profonde de femme juive et allemande.