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13 mai 2010

À quoi sert Michel Onfray ? Jean-Claude Paye

Jean-Claude Paye

La question essentielle, qui se pose lors de la sortie du dernier livre de Michel Onfray : Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne [1], est celle-ci : quel est le sens de la campagne médiatique destinée à imposer un ouvrage basé sur la falsification des faits comme un « livre évènement » ? Nous n’allons pas reprendre ici les éléments, que nous partageons, de la critique développée par Élisabeth Roudinesco dans « Onfray projette sur l’objet haï ses propres obsessions » [2] . Notre propos n’est pas de défendre la pratique psychanalytique, ni d’ailleurs Freud en tant que tel. Le personnage Onfray est un révélateur de la décomposition sociale actuelle. Dans la post modernité, quelque chose de notre humanité est touché et c’est de cette faiblesse que jouit l’auteur.

Ce cas nous intéresse dans la mesure ou il obéit à une attitude spécifique de notre époque, celle du déni de tout processus de connaissance et de la nécessaire reconnaissance intellectuelle et symbolique qu’il implique. En opposition aux valeurs de la post modernité, il faut accepter que « je est un autre » [3], que tout apport théorique ne se crée pas à partir de soi-même, mais s’inscrit dans un mouvement, dans un rapport à l’autre, dans une relation avec une extériorité. A l’inverse, Michel Onfray est un parfait exemple du mode opératoire, devenu aujourd’hui commun, qui consiste à affirmer que les choses existent puisqu’on les a énoncées.
Dans les propos développés, il nous est signifié que le manque doit être nié et que toute objectivité doit soit s’effacer ou être fétichisée. Celui qui occupe le devant de la scène a donc la capacité de créer une nouvelle réalité devant se substituer aux faits eux-mêmes. Toute possibilité de constitution d’une conscience, qui repose sur la séparation entre extérieur et intérieur, sur la distinction entre les faits et leur image, est ainsi anéantie.

Selon les paroles mêmes de son auteur, l’ouvrage serait le résultat de cinq mois de lecture, pendant lesquels, Michel Onfray aurait lu tout Freud et en aurait tiré un point de vue définitif. Cette prétention contraste fortement avec la multiplicité des débats contradictoires entre les diverses écoles de psychanalyse ou, par exemple, avec le travail de Jacques Lacan qui, après plus de cinquante ans de lecture, en était toujours, lui pauvre humain, à approfondir son interprétation et à faire évoluer ses hypothèses.

Alors que l’exhibition d’une telle toute puissance devrait prêter à sourire, elle est généralement tenue comme une garantie de la qualité de son « travail » et du caractère de « chercheur infatigable » attribué à l’auteur. M. Onfray est présenté comme l’icône de l’incarnation de la vérité comme « toute ». Il s’offre en tant que vérité qui se fait voir, qui ne se présente pas à la raison, mais au regard, à la pulsion scopique. Son livre n’est pas destiné à penser, mais à fournir une jouissance. Il s’agit d’une vérité qui s’énonce sans vouloir se heurter, ni aux faits, ni à une interprétation. Elle n’est pas relative, elle se présente comme la chose absolue. Elle n’a besoin d’aucun support, d’aucune extériorité. Elle est la theoria qui se fait monde et qui jouit d’elle-même. Simplement, Onfray fait une fixation sur Freud qu’il réduit à une image rivale.

Sa « lecture » de Freud présente deux caractéristiques complémentaires. En l’absence de références travaillées, elle ne doit rien à personne, elle ne se fonde formellement que sur elle-même. Il s’agit du travail d’un « self made man ».
Enfin, il s’agit d’une lecture à la lettre. Si Freud a théorisé la pulsion de mort et a montré son rôle dans l’histoire des sociétés humaines, c’est qu’il est un adepte de l’abandon à ce mécanisme pulsionnel. Sa théorisation est ainsi anticipation de la barbarie nazie et porterait une responsabilité des génocides commis. Une identité est établie entre l’énonciation du mot et la chose elle-même. Comme disent les enfants : « c’est celui qui le dit qui l’est ».

Aussi, Freud, en faisant du meurtre du père imaginaire, donnant existence à un père symbolique, un principe fondateur d’une société spécifiquement humaine, aurait assassiné Moïse, le père de la loi judaïque, favorisant ainsi la solution finale des nazis contre le peuple juif. Pour Onfray, la thèse attribuée à Freud selon laquelle : « Moïse n’est pas juif, mais Egyptien et que, par conséquent le peuple juif n’ a été qu’un peuple d’Egyptiens » [4] fleurterait avec l’antisémitisme. Ainsi, toute conception de l’histoire qui veut rompre avec l’essentialisme et la catégorie de race serait en soi antisémite.
Notre philosophe hédoniste veut se soustraire à l’humanité en tant qu’historicité, en tant que devenir. Il s’oppose à la loi symbolique posée par Freud. Aussi, il ne veut pas tuer le père, mais occuper sa place. Grâce au déni de la fonction du père, il n’y a plus de dette symbolique entre les générations, d’articulation entre l’objectivité et la subjectivité. Pour l’enfant tout puissant, les choses n’existent qu’au moment où il les énonce. Ainsi, il est dans l’air du temps, comme rouage d’une machine déjà bien huilée. Historiquement, la psychanalyse a été combattue par les régimes fascistes et nazis, comme « science des juifs », et stigmatisée par la droite catholique, à cause sa référence à la sexualité. Si le philosophe athée et hédoniste se trouve en une telle compagnie, ce n’est pas pour les mêmes raisons.

Dans les États fascistes et nazi, ce qui fait lien entre les hommes est mythique. À l’ordre symbolique, au lien social, doit se substituer l’imaginaire. Dans la post modernité, dont Michel Onfray est un héraut, ce qui explique sa grande médiatisation, tout ordre symbolique, même imaginaire, doit être anéanti. L’enfant tout puissant, figure centrale de cette nouvelle période historique, ne peut connaître aucune limite. La dimension sociale de l’humain est déniée. A l’ordre de l’Ancien testament qui repose sur la gestion de la violence, Michel Onfray oppose une humanité hédoniste, uniquement habitée par la pulsion de vie, orchestrée par un dieu païen prônant une jouissance sans limite. Si on n’est pas aveuglé par cette notion d’un dieu solaire, on retrouve là la spécificité des valeurs de la post-modernité.

Si, depuis toujours, la psychanalyse a été un enjeu de confrontations, les attaques actuelles sont d’un autre ordre. Actuellement, il ne s’agit plus de la confronter, mais de la diaboliser, de la forclore. La Grande-Bretagne, pays aux quatre millions de caméras de surveillance et qui a déjà supprimé l’essentiel des libertés individuelles, est à la pointe de ce combat. Un projet de loi est en discussion visant à empêcher concrètement sa pratique. Cet exemple extrême fait partie d’une tendance générale. Ce livre en est un élément. Pour dénier la psychanalyse, tout est bon : inventer des faits, fabriquer des révélations, privilégier la rumeur face au réel. Dans cette entreprise, l’auteur est assuré d’obtenir tout le soutien nécessaire.

Ce qui est dérangeant dans la psychanalyse, c’est qu’elle repose sur le manque, qu’elle montre à l’homme que sa condition l’empêche d’être le tout. Dévoilant sa castration à l’individu, elle fait de la reconnaissance de celle-ci, la condition de l’émergence d’une parole. A l’opposé de M. Onfray, elle nous montre que l’existence d’une société humaine repose sur l’interdiction de l’inceste, non pas du corps à corps dans lequel on est habitué à la penser, mais dans la séparation de l’individu d’avec la mère symbolique, aujourd’hui l’État maternel. Les concepts élaborés par la psychanalyse sont un instrument indispensable pour faire face au déni de l’humain. Ils nous sont nécessaires pour sortir d’un processus de régression qui nous ramène au stade le plus primaire du narcissisme, celui de l’auto-érotisme, dans lequel Onfray veut s’enfermer.

L’assurance présentée par l’auteur est celle d’un concessionnaire du monopole de la parole que s’est octroyé la machine étatique à produire des images. Toute exigence d’éléments réels, destinés à étayer les propos de l’auteur, est retenue, par lui, comme insulte et rejetée au nom de la place de la victime qu’il s’est réservée. Sacralisé, il peut éviter toute confrontation.

Pour faire face au discours développé dans ce livre et surtout à la campagne médiatique qui le promotionne, il ne suffit pas de remettre les faits dans leur contexte. Afin de ne pas être parlé par les images présentées (Freud cocaïnomane, immoral, plagiaire, infidèle, fasciste, incestueux, soumis à l’argent…) et afin de s’attaquer aux fétiches exhibés comme preuves, il faut reconquérir le territoire du langage et renverser le règne de l’image.
Actuellement, la décomposition du rapport social est telle que l’installation d’une structure politique démocratique passe par le rétablissement d’un ordre symbolique. Ce ne sont pas uniquement nos libertés qui sont attaquées, mais ce qui fait de nous des humains. C’est cette position de faiblesse qui autorise, aujourd’hui, l’enfant tout puissant à exprimer son mépris de tout ce qui pourrait limiter sa jouissance.

La spécificité de la psychanalyse, c’est justement de montrer qu’il n’y a d’Homme que parlant et cela au moment ou on nous intime de nous taire et de nous abandonner. Afin de recomposer un langage, la psychanalyse est indispensable. Ceci explique l’interrogation de Roudinesco :« Pourquoi tant de haine ? ».
Jean-Claude Paye

Sociologue. Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007.