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9 avril 2020

ATTENTION AU MOT « MACRONOVIRUS »

par Élisabeth Roudinesco

Commentaire de Philippe Grauer : un curieux cas de lexicopathologie


Attention, le macronovirus sort d’un laboratoire antisémite. Ne contribuer sous aucun prétexte à répandre ce mot.

un curieux cas de lexicopathologie

par Philippe Grauer

Attention, le Macronovirus sort d’un laboratoire antisémite. Ne contribuer sous aucun prétexte à répandre ce mot.

En matière sociologique les métaphores biologiques sont légions, la société étant comparée à un organisme. À protéger d’envahisseurs pullulants, rats, cafards, ou de maladies comme le cancer.

Il se trouve que la métaphore virale appartient à l’équipement de base du discours antisémite, représentant le juif comme microbe, bacille, virus, menaçant de mort épidémiologique le corps social qu’il envahit invisiblement. Or, métaphore pour métaphore, voici qu’il se trouve que la polémique coronarienne est en train de contracter sans s’en rendre compte la peste brune.  Le pouvoir aux prises avec la crise sanitaire en cours se voit critiqué de toutes parts, et ma foi en démocratie c’est monnaie commune. Puis quelqu’un parle de Machinchosevirus. Où est le mal ?

C’est que le Macronovirus s’est vu récemment lancer par un laboratoire lexicographique antisémite. Ensuite, ça court tout seul ces petites bêtes-là. Ça se met à prendre. Et la thématique du Macronovirus va diffuser le discours de haine antisémite — véritable, lui —, de façon aussi invisible que la soi disant invisibilité toxique juive imaginaire dont il remet en circulation la criminelle thématique.

lanceuse d’alerte

Auteure du Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009), par ailleurs traînée en justice par l’extrême droite après son épinglage de l’antisémitisme masqué des écrits d’un chercheur du nom de Bénesteau, Élisabeth Roudinesco se trouve en position de lanceuse d’alerte qualifiée sur ce genre d’opération.

Il convient de ne pas laisser se répandre un discours meurtrier opportuniste à partir d’un terme polémique pas si innocent qu’il peut en avoir l’air. Alors, critiquons Macron à loisir, mais, vigilance stylistique impérative : zéro emploi du terme Macronovirus !

« Macronovirus » un mot rouge-brun

Dans un texte daté du 15 mars, publié sur le site conspirationiste, Égalité et Réconciliation, signé de Felix Niesche et intitulé Macronovirus, on trouve une attaque contre Macron qui rappelle le style des pamphlets bien connus de l’entre-deux-guerres, consacrés au péril juif. Selon cette tradition, le Juif est assimilé à un microbe invisible qui s’installe au cœur des nations civilisées pour les détruire.

Et c’est bien de cette rhétorique, perceptible au premier coup d’œil, que s’inspire l’auteur du texte : « Les grands havres protecteurs, écrit-il, les Hôtels Dieu, les hospices, les grandes léproseries ont été bradés aux spéculateurs, aux banques, aux assurances, à Big Pharma », et encore, à propos de Macron : « Ce laquais arrogant d’un capitalisme sénile et d’une République bonapartiste faisandée (…) Le macrovirus n’est pas tombé sur nous par hasard (…) Les uns pourront aller à la Mosquée, apprendre le maniement des armes spirituelles pour les futurs Jihad contre la Russie. Les autres pourront sortir de leur isolement pour aller à l’isoloir, et s’y choisir un parasite parmi tous ceux que d’autres lui auront préalablement trié (…) Sortirons nous de cette macropandémie décimés, asservis, misérables ? »

Né en 1955, l’auteur de ce texte est bien connu pour faire partie de la nébuleuse des rouges-bruns. Comme son ami Alain Soral, polémiste d’extrême-droite, ami de Dieudonné, fondateur du mouvement Égalité et Réconciliation, et de la maison d’édition Kontre Kulture, qui édite aussi bien Les protocoles des sages de Sion que des ouvrages hostiles au sionisme,  aux vaccins, aux « mensonges » des démocraties ou des DVD destinés éduquer les masses contre les puissants de ce monde,  il considère donc que Macron est le nouveau responsable de tous les virus qui affectent la vraie France, celle d’avant, celle qui souffre, cette France étouffée par des mafieux qui se sont emparés de l’appareil d’État pour faire régner une terreur virale sur le bon peuple. Telle est la signification de ce virus propagé par Macron, sa bande, ses banques et son Big Pharma : un Macronovirus.

L’ennui, c’est que le terme Macronovirus commence à se répandre. On le trouve notamment sur le site Pole emploi CGT Grand-Est  dans une déclaration du 27 mars 2020, dont le style ressemble à celui de Felix Niesche : «  Derrière le Coronavirus, le Macronovirus attaque nos libertés et le droit du travail ». On peut y lire que la « République est bafouée, que les débats sont confisqués par des élus sourds à la démocratie ». En bref, un dictateur s’est emparé du pouvoir en France. Il profité du virus pour envoyer les salariés au casse pipe. On trouve ce terme également sur le site Rouge Cerise, blog de la section Oswald Calvetti du Parti communiste français (29 janvier 2020), à propos d’une manifestation : «  Atteints par des macronovirus et des patronovirus,  les médias ont couvert d’un silence assourdissant la préparation de cette huitième journée d’action contre la retraite à points. »

La thématique du Macronovirus a été  reprise dans un compte Twitter du même nom où l’on peut lire  ceci (6 mars 2020) : « La Macronie est pire qu’une plaie, c’est un virus ». Mais elle circule aussi dans des envois privés, à travers des listes et des blogs, qui diffusent, par bribes, le texte de Niesche, parfois sans comprendre de quoi il s’agit.  Parmi eux, des militants de la CGT, des indignés d’extrême-gauche, des polémistes, des psychanalystes, des sociologues, des chercheurs, etc.

barrière sanitaire impérative

Il est donc urgent de dresser une barrière sanitaire contre l’utilisation de ce terme. On peut, en France, haïr le personnage de Macron, on a le droit de tout écrire contre ce gouvernement, contre sa façon de gérer la crise sanitaire, on a le droit d’accuser toujours « l’Autre » d’être coupable de toutes les souffrances endurées, on a le droit de chercher des « bouc-émissaires », de s’en prendre à son voisin, d’affirmer que la France est une République bananière, gérée par des assassins qui ordonnent des « sélections » entre les vieux, les riches, les pauvres, les jeunes, le peuple, les élites, comme sur la rampe d’Auschwitz. On a le droit de rechercher en permanence l’âne de la fable de La Fontaine : cela s’appelle la liberté d’expression et il faut la défendre. Mais il me semble urgent de dresser une barrière sanitaire contre certains mots issus de la tradition de Drumont, des anti-dreyfusistes et de Je suis partout.

Macronovirus fait partie cette tradition


Attention, le Macronovirus sort d’un laboratoire antisémite. Ne contribuer sous aucun prétexte à répandre ce mot.

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