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14 octobre 2008

Autisme à nouveau Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo. Avant-propos de Philippe Grauer

Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo. Avant-propos de Philippe Grauer

Nous allons bientôt remplacer l’analyse de l’ouvrage de Henri Rey-Flaud sur la question de l’autisme, par celle d’un texte capital de Irving Yalom, enfin traduit en français, paru le 16 octobre aux éditions Galaad, Psychothérapie existentielle.

Il demeure que l’autisme reste un enjeu capital de la pratique clinique contemporaine, et de la lutte sans merci que les écoles se livrent, avec tendance nette d’une neuropsy scientiste à occuper l’ensemble du terrain.

On lira avec intérêt la contribution que nous vous présentons, aux couleurs de l’InterCoPsycho, d’une psychologue freudienne établissant que si l’on part de l’hypothèse d’une stratégie de contournement du langage on peut concevoir d’engager une stratégie d’accès à l’autre barricadé. Là encore, là comme ailleurs, difficile de faire l’économie d’une clinique de l’intersubjectivité.

Philippe Grauer


La pratique psychanalytique auprès des personnes autistes serait désuète, nous dit on, en regard de facteurs génétiques ou réductrice car elle maintiendrait, selon certains, la thèse de Bettelheim, « la mère frigidaire ». Figer le débat actuel de l’accueil des autistes à une guerre de chapelle sur une pertinence des causes en jeu est une erreur. Par ailleurs, la position de Bettelheim à l’endroit des mères est à nuancer car comme nous le rappelle J. Berger dans son ouvrage Sortir de l’autisme , lui-même insistait sur le fait que « ce n’est pas l’attitude maternelle qui produit l’autisme mais la réaction spontanée de l’enfant à cette attitude. » (p.67)

La mise en cause d’un parent est le résultat d’une lecture colportant une rumeur quand certains souhaitent réduire la psychanalyse à la thèse de cette cause erronée.

La littérature contemporaine se référant à la psychanalyse est éloignée de cette conception, il suffit pour s’en convaincre de lire J. Lacan ou encore E. Laurent ou J.-C. Maleval par exemple pour saisir que le ressort de leurs avancées se situent sur d’autres axes : un refus du sujet d’entrer dans le langage vécu comme mortifère et dangereux et une invention auto thérapeutique permettant de manière active de suppléer à cette défense.

Si les avancées génétiques trouvent un jour le gène cause de l’autisme, ce qui n’est pas encore le cas, une impasse de taille se maintiendra, car les chercheurs de cette potentielle trouvaille n’indiquent en rien la façon d’assurer un mieux être dans la vie quotidienne du sujet.

Les avancées neuro-biologiques en cours développent la thèse d’une plasticité neuronale. Nous pouvons nous en réjouir car elle introduit la notion de variabilité et d’évolution là où le scientisme actuel résonne avec déterminisme Elle déloge ceux qui se réclameraient du mauvais gène ou de la mauvaise mère d’un programme de rééducation pré-déterminée en fonction d’un défaut à éradiquer. Toutefois, si cette découverte de la plasticité cérébrale nous sort de l’impasse d’une réification d’une cause maligne, elle n’indique pas pour autant une voie dans l’approche éducative ou thérapeutique à entreprendre

La psychanalyse se décale d’une entreprise morale car depuis Freud, elle se diffère de la religion et de la faute judéo-chrétienne. Cependant, elle ne méconnaît pas le roman de l’humanité qui se construit sur la culpabilité. Elle ne se réclame ni d’une raison psychologique ou d’une raison génétique. Elle accueille celui qui s’adresse à elle pour loger son insupportable. De ce dépôt, le sujet peut passer de l’horreur du sentiment d’être victime de son destin au gai savoir de l’invention dont il peut se faire responsable.

La clinique et la recherche

La psychanalyse s’intéresse également à l’articulation de la clinique et de la théorie. Elle étudie des concepts d’autres théories que la sienne, elle n’est pas isolée sur son île que certain aimerait appeler chapelle. Ces praticiens lisent TEACH, ABA, sont formés à l’histoire de la psychiatrie, E. Roudinesco témoigne régulièrement de la rigueur épistémologique qui est en cours dans ce champ.

Ainsi ces derniers travaux émettent cette hypothèse : l’autiste refuse à s’engager dans la prise de parole, et déploie des processus suppléants à cet impossible. Pour cela, il élit un objet comme nous l’enseigne Temple Grandin qui part pour elle de la manipulation du sable qu’elle faisait glisser dans ses mains à la machine à serrer. Quand l’objet se complexifie, il constitue une image du corps et de met en route une animation libidinale.

Cet objet a également une fonction d’index et de sériation du monde, il traduit le langage par un codage. En lisant, l’œuvre de Donna Williams, nous pouvons saisir que sa compulsion à apprendre le bottin téléphonique par liste alphabétique lui a permis une classification du vocabulaire pou utiliser la parole sans être en danger. Ce système de codage inventif est particulier à chacun. Tamet, autiste savant démontre dans son livre qu’il a indexé chaque mot d’une couleur et d’un chiffre pour user de la conversation avec dextérité, il peut apprendre une langue étrangère en une semaine.

La vivacité de ces inventions toujours singulières nous démontre la lourdeur et le carcan des programmes comportementalistes lorsqu’ils sont dispensés sans s’intéresser à l’enjeu pour l’autiste qui est de se défendre de la parole et de l’indexer par listes alphabétiques, chiffres et nombres, images, etc.

Les programmes Teach ou Pecs imposent l’image, l’icône, comme méthode. Ils étaient sur une piste, mais de manière aveugle. Ils n’ont pas saisi le ressort en jeu. La rééducation est identique pour tous puisqu’ils ne prennent pas en compte la particularité du mode de suppléance. Ils font de l’autiste un débile à modeler ou à dresser.

Nous avons accompagné des enfants autistes qui refusaient l’image, privilégié l’alphabet pour l’un, les couleurs pour l’autre. Les enfants autistes peuvent apprendre de manière originale la lecture, le calcul –avec goût. Ce pas de côté est possible grâce à la conversation inter-disciplinaire. Ces échanges professionnels s’effectuent dans des espaces institutionnels où la méthode n’est pas le maître à bord. Dans ces lieux, y travaillent des professionnels formés à la psychopathologie clinique, à la pédagogie, à l’éducation. Dans ce cas, la condition d’accueil du soin ou l’éducation est de prendre en compte la particularité et l’invention de la personne. Les professionnels sont formés à leur discipline, peuvent proposer des ponts inattendus : pour l’un les règles de grammaire en couleur, pour un autre la lecture chantée… Le clinicien favorise l’accompagnement dans la recherche de la logique de l’enfant.

Nous sommes très pessimistes sur l’assurance de la continuité de cet accueil professionnalisé car préférer une méthode « le kit de l’autiste » délivré en 3 jours à des bénévoles gonfle la chimère de l’économie de marché.

Les conséquences ?

Le psychanalyste converse avec les autres disciplines car l’éducatif, le pédagogique sont nécessaire à l’ouverture au monde.

Il se fait aussi partenaire des parents qui vivent avec leur enfant et savent leur goût pour la musique, les bandes dessinées, etc., mais aussi ce qui déclenche des crises de violence.

Au-delà du refus du langage, il s’agit d’être attentif au mode d’adresse supportable, nos recherches actuelles s’engagent également sur ce vecteur : comment parler la langue de l’enfant pour éviter les crises sources d’enfermement. Privilégier les objets, la chanson, la comptine, voies indirectes pour ne pas les confronter à la prise de parole directe angoissante pour eux.

Tant qu’il existera encore des chercheurs en clinique, en pédagogie, etc., qui pourront communiquer et former des étudiants à ces disciplines, les avancées en termes de prises en charges pourront être remarquables.

Il serait pervers de faire croire que tous ces échanges se réduisent à une lutte de pouvoir. Il y a au fond un enjeu de taille dont le principe est éthique : l’institution au service du particulier.

Dès lors, le débat sur l’autiste est une question citoyenne sur la qualité de l’éducation dispensée aux personnes qu’elles soient autistes ou non. Il est de notre ressort d’interroger des méthodes tortionnaires de dressage (40 heures de rééducation imposées à l’enfant autiste), les droits de l’enfant y sont bafoués…

Penser que le diagnostique précoce viendrait résoudre cette position citoyenne est aussi illusoire car, s’il est corrélé à l’application d’une méthode de dressage aveugle, nous pouvons craindre le pire…

Comme nous le rappelle J. Berger : « Nommer sans enfermer » est la condition nécessaire pour que l’inventivité ait encore une place.

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