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9 mars 2007

Coup de cœur pour Irving Yalom Pascale Senk

Pascale Senk

Le thérapeute Julius Hatzfeld apprend que ses jours sont comptés. Qu’est-ce qui apaisera son angoisse ? La philosophie ou son métier ?

Les sermons sur la vie et sur la mort, Julius les connaissait aussibien que n’importe qui. Il était d’accord avec les stoïciens, pour qui « dès notre naissance, nous commençons à mourir », et avec Epicure, qui disait : « La mort n’est rien pour nous, car quand nous sommes, la mort n’est pas là et, quand la mort est là, nous ne sommes plus. » En tant que médecin et psychiatre, il avait susurré ces mêmes paroles de consolation aux oreilles des mourants.

Bien que convaincu que ces sombres réflexions fussent utiles à ses patients, jamais il n’avait envisagé qu’elles pussent le concerner lui. Et ce, jusqu’à ce moment terrible, quatre semaines plus tôt, qui fit basculer sa vie.

Ce moment était parvenu après le check-up de routine auquel il se soumettait tous les ans. Son médecin interniste, Herb Katz, vieil ami et ancien condisciple de la faculté de médecine, venait juste de terminer sa consultation. […] « J’aimerais que tu voies un dermatologue pour ces taches. […] Ce n’est probablement rien du tout, mais je préférerais tout de même qu’il vérifie. D’accord, cher ami ? » Ce n’est probablement rien du tout, mais je préférerais tout de même qu’il vérifie. […] Et aujourd’hui, rétrospectivement, Julius voyait dans cette phrase, dans cet instant précis, le moment où sa vie insouciante s’achevait et où la mort, jusqu’ici ennemi invisible, surgissait dans toute son effroyable réalité. Oui, la mort s’était bel et bien installée, elle ne le quitta plus une seule seconde et toutes les horreurs qui allaient suivre n’étaient que des post-scriptum prévisibles. […] »

Une nuit qu’il ne trouvait pas le sommeil et qu’il cherchait à tout prix Un réconfort, Julius parcourut fiévreusement sa bibliothèque. Aucun des ouvrages écrits par ses pairs ne lui parut répondre, ne fût-ce que de loin, à ses attentes. Rien qui pût lui indiquer comment mener sa vie ou tout simplement donner un sens aux derniers jours qu’il lui restait à vivre. Alors son œil tomba sur une édition toute cornée d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche. Ce livre, Julius le connaissait bien pour l’avoir étudié à fond, des dizaines d’années plus tôt, alors qu’il écrivait article sur l’influence, aussi déterminante que méconnue, de Nietzsche sur Freud. Pour lui, Zarathoustra était un très grand livre qui, plus que tout autre, apprenait le culte et la célébration de la vie. Oui, elle était peut-être là, la clé qu’il cherchait. Trop tourmenté pour reprendre le texte dès le début, il feuilleta les pages au hasard et se concentra sur les quelques passages qu’il avait soulignés à l’époque. « Et qu’au lieu de dire : « — Cela fut », on dise : « — C’est ce que j’ai voulu » — voilà ce que j’appellerais la rédemption. »

Julius comprit les paroles de Nietzsche comme une injonction à choisir sa propre vie, à la vivre plutôt que d’être vécu par elle. Autrement dit, il lui fallait aimer son destin. Il y avait surtout cette question maintes fois posée par Zarathoustra : serions-nous prêts à recommencer, encore et pour toujours, la vie que nous avons vécue? Curieux exercice intellectuel. Et pourtant, plus il y songeait, plus il y trouvait de réponses : le message de Nietzsche était de vivre notre vie de telle sorte que nous accepterions de la recommencer éternellement. Il continua de feuilleter les pages, puis s’arrêta sur deux passages très distinctement soulignés de rosé fluorescent : « Consommez votre vie » et « Mourez au bon moment ». Ces mots firent leur effet. Vivez votre vie à fond, et alors, mais seulement alors, mourez. Ne laissez aucune vie non vécue derrière vous. Julius comparait souvent les propos de Nietzsche à un test de Rorschach : ils offraient tellement de prises possibles que c’était l’état d’esprit du lecteur qui déterminait ce qu’il en retiendrait. Or, aujourd’hui, il les lisait à travers un tout autre prisme. La présence de la mort le conviait à une lecture nouvelle, plus éclairée : page après page, se faisait jour une pertinence panthéiste dont il n’avait, jusqu’ici, pas fait grand cas. Quand bien même il exaltait une splendide solitude, quand bien même il exigeait l’isolement pour pouvoir accoucher de grandes idées, Zarathoustra n’en restait pas moins tendu vers l’amour et l’élévation des autres hommes, les aidant à se parfaire et à transcender, et partageant avec eux la sagesse. « Partager sa sagesse », cela fit mouche. »

Il avait déjà révélé l’existence de son cancer à de nombreux amis et à ses patients individuels mais, curieusement, son coming out auprès du groupe le préoccupait profondément — ce qu’il pensait être lié à la relation amoureuse qu’il entretenait avec ce groupe. Pendant vingt-cinq ans, chaque séance collective avait toujours été pour lui un motif d’excitation. Le groupe n’était pas simplement un rassemblement d’individus : il avait une existence propre, une personnalité bien trempée. […]

Le groupe exigeait de lui plus d’énergie qu’aucune autre de ses activités quotidiennes et Julius avait vraiment tout fait pour qu’il tienne debout. Tel un providentiel bateau de sauvetage, il avait transporté une horde d’êtres tourmentés vers des rivages plus sûrs et plus heureux. Combien ? Étant donné que le voyage durait en moyenne deux ou trois ans, Julius dénombrait au moins une centaine de passagers. De temps à autre, des souvenirs d’anciens patients revenaient le caresser, des fragments d’un échange, l’image brumeuse de tel visage ou de tel incident. C’était triste à dire, mais ces miettes de souvenirs étaient tout ce qu’il restait d’une époque riche et trépidante, tout ce qu’il restait d’épisodes débordants de vie, de sens et d’émotion ».

C’est donc l’esprit agité et taraudé par toutes ces idées que Julius entra dans la salle de réunion à 16 : 30. Les membres étaient déjà assis, plongés dans des feuilles de papier qui disparurent en un clin d’œil aussitôt qu’il fit son entrée. Bizarre, pensa-t-il. Était-il en retard ? Il consulta sa montre : non, 16 : 30 pile. Il n’y pensa plus et commença la lecture du texte qu’il avait préparé.

« Bon. Eh bien, allons-y. Comme vous le savez tous, je n’ai pas l’habitude d’ouvrir les séances mais aujourd’hui je ferai une exception parce qu’il y a quelque chose que je dois vous annoncer, quelque chose de difficile à dire. Voilà. Il y a environ un mois, j’ai appris que j’avais un sérieux… Je vais être direct : plus qu’un sérieux cancer, un cancer mortel de la peau, un mélanome malin. Je croyais être en bonne santé, mais il est apparu lors de mon dernier examen médical de routine… »

Julius s’arrêta. Quelque chose clochait. Le langage gestuel des membres et les expressions de leurs visages n’étaient pas normaux. Leur posture n’était pas la bonne : ils auraient dû être tournés vers lui, concentrés sur lui. Au lieu de quoi, personne ne le regardait en face, personne ne croisait son regard, tous les yeux étaient fuyants, distraits, sauf ceux de Rebecca, qui étudiait en douce la feuille de papier posée sur ses genoux. « Qu’est-ce qui se passe? demanda Julius. J’ai l’impression qu’il n’y a aucun contact entre nous. Vous avez tous l’air préoccupé par autre chose, aujourd’hui. » […]

Tout le monde était assis en silence, jusqu’à ce que Tony se décide à parler.
« Bon, il faut que je vous dise quelque chose. […] Voilà mon problème : pendant que vous parliez à l’instant, je savais déjà ce que vous alliez nous dire sur votre… santé. Il m’était donc difficile de vous regarder et de faire semblant d’entendre quelque chose de nouveau. Et pourtant, il m’était impossible de vous interrompre pour vous dire que j’étais déjà au courant.

— Comment ça? Comment saviez-vous ce que j’allais vous dire? Mais enfin qu’est-ce qui se passe aujourd’hui? […]

—Julius, excusez-moi, laissez-moi vous expliquer, répondit Gill. Eh bien, Philip nous a tout raconté sur, disons… votre santé et votre myélome malin.

— Mélanome », corrigea Philip à voix basse. […] Cloué sur place, Julius s’enfonça dans son fauteuil. « Je… euh… je ne sais pas quoi dire… Je me sens pris de court, comme si j’avais un grand scoop à vous annoncer et qu’on me coiffait au poteau, en plus à propos de ma propre vie — ou plutôt de ma mort. » Se tournant vers Philip et ne s’adressant qu’à lui seul :

« — Est-ce que vous vous êtes demandé une seconde comment je pourrais éventuellement réagir face à cela ? » […] Julius se sentait mal. Il n’arrivait pas à décrocher le moindre sourire. Pourtant il se ressaisit et poursuivit. « Bien, je ferai de mon mieux pour parler de tout cela. […]

— Julius, est-ce que vos jours sont vraiment en danger? demanda Bonnie. Les informations que Philip a téléchargées… Toutes ces statistiques fondées sur les différents stades d’évolution du mélanome…

— À question directe, réponse directe : oui, mes jours sont définitivement en danger. Il y a de bonnes chances pour que cette chose finisse par m’avoir. Je sais que ce n’est pas une question facile à poser et j’apprécie votre franc-parler, Bonnie, parce que je suis comme la plupart des gens qui ont une maladie grave : je ne supporte pas que les gens prennent des pincettes. Je crois que ça ne ferait que m’isoler et me faire peur. Je dois m’habituer à ma nouvelle réalité. Cela ne me fait pas plaisir… mais ma vie d’être humain en bonne santé et insouciant, eh bien, cette vie-là est définitivement en train de s’achever. »