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21 mars 2008

DSM : labo recherche bi-polaires pour biopiraterie ADN. Remarquable compte-rendu de l’ouvrage d’Andrew Lakoff — Communiqué par la SIHPP

Remarquable compte-rendu de l’ouvrage d’Andrew Lakoff — Communiqué par la SIHPP

Andrew Lakoff, La raison pharmaceutique, les Empêcheurs de penser en rond

Andrew Lakoff est Professeur de sociologie à l’Université de San Diego (Californie)

RENCONTRE-DÉBAT
Mercredi 26 mars 2008 à 19H00 Amphithéâtre Leroy-Beaulieu
27 rue Saint-Guillaume, Paris VII-ème

La direction scientifique et la Chaire santé de Sciences-Po organisent en partenariat avec les Editions les Empêcheurs de penser en rond, une rencontre-débat autour de la publication de cet ouvrage

Intervenants
Nicolas Dodier, Directeur de recherches à l’INSERM
Bruno Latour, Professeur des Universités, Directeur scientifique de Sciences-Po
Philippe Pignarre, Editeur des Empêcheurs de penser en rond
Didier Tabuteau, Responsable de la Chaire santé de Sciences-Po

En présence de l’auteur


Voici un compte-rendu de l’ouvrage par notre ami Alejandro Dagfal :

RAISON PHARMACEUTIQUE OU BIOPIRATAGE LÉGALISÉ ?

Un anthropologue nord-américain débarque en Argentine à la fin des années 90. À partir de ses recherches dans un ancien hôpital neuropsychiatrique, il dresse un tableau inquiétant du marché mondialisé de la santé et de ses effets sur les « disciplines psy ».

La chasse aux échantillons d’ADN

Lorsque Andrew Lakoff, un anthropologue nord-américain, formé à Berkeley sous la direction de Paul Rabinow, débarque en Argentine à la fin des années 90 pour faire une sorte d’étude ethnographique dans un hôpital neuropsychiatrique, on sent bien qu’il s’agit là d’une rencontre singulière. Le livre issu de cet événement porte donc les traces de cette singularité. Il commence de façon saisissante, en donnant les détails d’une recherche menée par Genset – une entreprise française de biotechnologie – dans le département de psychopathologie de Romero, un énorme hôpital public délabré, pas très loin de Buenos Aires. L’étude a pour but d’identifier les gènes prétendument liés au trouble bipolaire. « Les médecins doivent poser le diagnostic et prélever des échantillons sanguins sur deux cents patients ; en échange, l’entreprise versera cent mille dollars. L’ADN est extrait de ces échantillons dans un laboratoire voisin et envoyé au centre de recherche de la société à Paris. Là-bas, les chercheurs vont tenter de trouver et de breveter des gènes de susceptibilité. » (p. 9).

L’auteur montre brillamment tous les enjeux de cette opération, liée à l’émergence d’un marché mondialisé de la santé ainsi qu’à l’essor des technologies de séquençage de l’ADN. La recherche est menée en Argentine en raison des moindres coûts (en Europe ou aux Etats-Unis, Genset aurait dû partager les droits sur les brevets avec ceux qui font la collecte des échantillons). Néanmoins, les résultats de ces études sont destinés à produire des médicaments adaptés aux consommateurs de soins de santé des pays industrialisés, dont le matériel génétique a une configuration semblable à celle des Argentins. En Amérique du Sud, une poignée de dollars peut suffire pour contourner des contraintes légales impossibles à ignorer dans d’autres régions plus aisées. Ainsi, la source des données est bien en Argentine, mais la cible du marché est dans le Nord développé, où les grands laboratoires pharmaceutiques réalisent la plupart de leurs bénéfices. « C’est un énorme business, à la frontière entre la médecine et le biopiratage », selon l’explication d’un généticien qui a souhaité rester anonyme (p. 56).

L’offre crée la demande

Cependant, le business est plus compliqué que prévu. Les psychiatres argentins, formés dans la tradition européenne, n’ont pas l’habitude de diagnostiquer des cas de « bipolarité », car cette dénomination relève du DSM-IV (un Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux élaboré en 1994 par l’association psychiatrique nord-américaine). Il faut donc passer des annonces dans les grands journaux, en juillet 1998, afin de « faire exister » le trouble bipolaire en Argentine, avant d’être en mesure de recruter des patients. « La campagne de publicité est un succès et amène des consultants à l’hôpital ; fin septembre les psychiatres du service des hommes ont réussi à remplir les deux tiers de leur quota de deux cents patients » (p. 51). De cette manière, Lakoff nous montre l’incidence des industries de la santé sur l’émergence soudaine de nouvelles « maladies », tout en mettant en évidence ce qui se cache derrière ce qu’il appelle « la raison pharmaceutique ». Par ce biais, son livre rejoint le meilleur Philippe Pignarre, celui de Qu’est-ce qu’un médicament ?, Paris, La Découverte, 1997, qui a d’ailleurs traduit l’ouvrage en français.

En effet, lorsque l’auteur analyse les postulats à partir desquels s’organise la rationalité sous-jacente aux différents traitements médicamenteux et aux diagnostics, le livre atteint ses points culminants. Il montre aussi bien les espoirs sans mesure de la psychiatrie biologique que les promesses non tenues de la génétique. En même temps, l’hôpital psychiatrique est dévoilé comme étant un endroit de construction de « liaisons dangereuses » entre les médecins et les laboratoires. Ces derniers y agissent sur les praticiens avec un énorme pouvoir de persuasion (au moyen de récompenses significatives) et de contrôle (grâce à des systèmes informatiques qui surveillent leurs prescriptions de façon détaillée). Le tableau ainsi dressé est des plus inquiétants. Il parvient à exposer, avec une logique sans concessions, dans quelles conditions se construit l’expertise psychiatrique sur les maladies mentales et sur ses formes de guérison.


Le monde à l’envers

Malheureusement, contre toute attente, dès que l’anthropologue nord-américain se met à décortiquer les conflits épistémologiques entre les différents groupes qui cohabitent à l’hôpital, la qualité des ses analyses est bien moindre. Malgré l’inclusion de témoignages très riches, les conclusions qu’il en extrait sont pour le moins douteuses. Soudain, l’hôpital de Romero semble être dominé par une majorité d’analystes lacaniens, ce qui n’a jamais été le cas (même si la psychiatrie argentine reste encore aujourd’hui plus influencée par le freudisme que ses homologues partout ailleurs, la relation de forces est plutôt l’inverse). Ces analystes sont en quelque sorte caricaturés, comme utilisant des formules trop complexes pour les appliquer à des patients souvent illettrés et marginalisés. Face à la raison pharmaceutique, tenue par les psychiatres « scientifiques », les analystes s’accrocheraient à des idées de type religieux, afin de préserver la subjectivité. Même si cela n’est pas complètement faux, au lieu d’opposer science et religion, il aurait été plus juste de contraster deux rationalités différentes : celle des sciences naturelles et celle des disciplines de la signification et des pratiques de la parole.

De manière subtile, petit à petit, l’ouvrage se transforme en un réquisitoire contre la psychanalyse (et tous les discours de la santé mentale qui s’en sont inspirés), ou plutôt un procès dont Lakoff est à la fois le procureur, l’avocat de la défense et le juge. Par ce biais, le livre rappelle le Pignarre du Livre noir de la psychanalyse, qui n’est certes pas le meilleur. Dans ce contexte, on a affaire à une vraie inversion de rôles : les « psychiatres réformistes » sont ceux qui défendent une « biomédecine rationnelle » ( Evidence based Medicine ) contre les « vétérans de la santé mentale » qui, eux, s’accrochent à des formes de traitement non quantifiables, c’est-à-dire, irrationnelles ou religieuses. Même s’il est vrai que, par certains côtés, la psychanalyse est devenue une force conservatrice (ce qui peut être constaté et critiqué, même d’un point de vue anthropologique), c’est bien grâce à elle qu’il reste encore un tant soit peu de place pour les aspects subjectifs de la souffrance dans les systèmes de santé français et argentin. Néanmoins, par opposition à ces « experts récalcitrants » (p. 297) qui s’opposent au changement, entre les lignes, l’auteur finit par montrer sa sympathie pour l’ensemble hétérogène de praticiens qui « intègrent de manière créative les nouvelles techniques à leur travail d’expertise » (p. 298).


Des imprécisions inattendues

Cet ouvrage contient aussi d’autres imprécisions. De façon surprenante et presque naïve pour un travail aussi critique, le DSM est présenté comme étant « fondé sur des traits observables, clairement a-théoriques » (p. 29). Qu’est-ce qu’il y aurait de « a-théorique » dans un DSM qui, entre autres barbaries, pathologise la révolte adolescente en la définissant comme ODD (« oppositional defiant disorder »), catégorie qui sert de base ensuite pour la prescription de neuroleptiques atypiques ? Ne voit-on pas qu’il s’agit là d’un réductionnisme des plus grossiers, qui se cache derrière une prétendue neutralité scientifique ?

Lakoff va souvent bien au-delà de ce que son sujet lui offre, forçant un peu le trait. Par exemple, il donne au lecteur l’impression que l’hôpital dont il s’agit est dans la banlieue proche de Buenos Aires, alors qu’il est a plus de 50 km de cette ville. En fait, l’hôpital est tout près de la ville de La Plata, qui n’est jamais mentionnée. Néanmoins, la grande majorité des professionnels qui travaillent à l’hôpital viennent de La Plata, où ils se sont formés, et non de Buenos Aires. Cela invalide toutes les hypothèses qui essayent d’expliquer ce qui se passe à Romero à partir de la scène intellectuelle de Buenos Aires (la formation universitaire, la configuration particulière des groupes psy, etc.), que l’auteur considère équivalente au « monde psy argentin ».

Sur le plan historique, il y a encore d’autres erreurs et simplifications, le texte prenant par moments un ton presque journalistique, sans citation de sources. Par exemple, en 1966, la dictature d’Onganía n’a pas « fermé les universités » (p. 124), mais elle les a mises sous tutelle. En 1983, la Faculté de Psychologie de Buenos Aires ne rouvre pas ses portes après la dictature (p. 139), car elles n’ont jamais été fermées. D’ailleurs, à l’époque, cette Faculté n’existait même pas en tant que telle, car elle a été créée en 1985, à partir du Département de Psychologie. Il est vrai que, au milieu des années 1980, les analystes lacaniens ont commencé à donner des cours dans ce département (p. 142). Pourtant, ils ne l’ont pas fait dans « le département de [Oscar] Masotta » (le principal introducteur de Lacan en langue espagnole, décédé en 1979). De son vivant, Masotta n’avait eu aucune relation directe avec le Département de Psychologie, où il avait à peine fait quelques conférences.

Il y a encore d’autres imprécisions, qui sont tout à fait pardonnables, d’autant plus que la complexité de la vie politique et intellectuelle de l’Argentine est très difficile à saisir pour un chercheur provenant d’une culture aussi différente. Tout compte fait, si l’on considère les problèmes qu’il soulève, La Raison pharmaceutique reste un livre dense et nécessaire. Même si les réponses qu’il propose sont parfois décevantes.

Alejandro Dagfal


Historien des “disciplines psy”, Alejandro Dagfal est à la fois historien et psychologue. Il a été enseignant dans les universités de Bretagne Occidentale (2003-2004), Lyon I (2004) et La Plata, Argentine (1992-1999 et 2005-2007). Depuis 2005, il est professeur adjoint d’Histoire de la Psychologie à l’Université de Buenos Aires ainsi que chercheur au CONICET (Conseil national de recherches scientifiques). Alejandro Dagfal a publié plusieurs articles sur l’histoire de la psychanalyse et la psychologie en anglais, français et espagnol. Il est docteur en histoire (Paris 7, 2005) et titulaire d’un DESS en Psychologie (Université de La Plata, 1993). Depuis septembre 2007, il est critique d’histoire de la psychanalyse au portail des livres et des idées, https://cifpr.fr/nonfiction.fr