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20 janvier 2017

Autisme – les mondes à l’envers d’Henri Rey-Flaud par Élisabeth Roudinesco

Dans « L’Autiste et son miroir », le psychanalyste parcourt l’univers des inversions mentales dans toutes ses manifestations créatrices. À bien les considérer, les mondes à l’envers, ça vous retourne.


par Élisabeth Roudinesco

LE MONDE DES LIVRES | 19.01.2017 à 09h09 |

Henri Rey-Flaud, L’Autiste et son miroir. Alice parmi nous, Campagne première, 226 p., 21 €.

Auteur de plusieurs livres sur l’autisme, Henri Rey-Flaud a toujours évité d’entrer dans la bataille sans fin opposant les fanatiques de la persécution maternelle et les dénonciateurs de la prétendue criminalité freudienne. Loin des polémiques, ce psychanalyste s’attache, une fois de plus, à décrire avec tendresse et émotion l’univers mental inversé et tellement étrange des personnes autistes qui parlent le langage du mimétisme et de l’écholalie, répétant mécaniquement, en écho ou en miroir, une phrase de l’interlocuteur.

Utilisant témoignages, histoires ordinaires et fictions – cinéma, peinture et littérature –, Rey-Flaud étend son étude de l’inversion autistique à d’autres inversions : gauchers, dyslexiques, personnages atteints de binocularité, de bégaiement ou de strabisme. Il en fait les émules d’Alice, magnifique héroïne de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles, 1865) : « La mise en lumière du “monde à l’envers” des enfants gauchers, dyslexiques ou autistes découvre ainsi une part oubliée de l’humanité que la vie a rendue captive de l’étrange contrée (…) dans laquelle Lewis Carroll avait plongé Alice. »

une érudition époustouflante

En effet, de l’autre côté du miroir traversé par Alice, tout est nonsense. Pour atteindre une destination, il faut reculer au lieu d’avancer. Et, de même, il faut courir afin de demeurer à la même place. Chaque personnage évolue sur un échiquier géant, chacun se doit d’utiliser les mots comme bon lui semble, chacun a le devoir de poser des énigmes que nul ne saurait résoudre.

Alice est donc « parmi nous », partout où l’on accepte de la voir et de l’entendre. Tel est le message de cet ouvrage d’une érudition époustouflante que l’on peut lire en tous sens, depuis le début jusqu’à la fin ou selon un autre itinéraire, et qui se présente comme un catalogue des situations les plus improbables. Découpé en six parties et cent quarante-cinq chapitres, il mêle des histoires issues de plusieurs cultures et attitudes vitales, y compris celles des animaux légendaires, réels ou en peluche.

Rainer Maria Rilke, poète du retournement

Tout au long de cette « vie mode d’emploi » des mondes à l’envers, on découvre donc les aventures du buvard de Cosette (dans Les Misérables, d’Hugo, 1862), de la prière en cuillère de Charlotte, du regard du Cyclope, d’Odilon Redon (1914), du ­héros maléfique de La nuit du chasseur, de Charles Laughton (1955), des femmes africaines et de leurs enfants dans le dos, du peintre absent (Van Eyck) mais tout entier présent dans son tableau, etc.

Toujours pudique et rigoureux, Rey-Flaud laisse néanmoins entendre qu’il n’est pas étranger lui-même à cette traversée du miroir dont le troisième passager, assis à ses côtés et en face d’Alice, n’est autre que l’auteur de la Huitième élégie de Duino, Rainer Maria Rilke (1923), poète du retournement et du dernier regard sans cesse attardé :

Qui nous a bien retournés que de la sorte
Nous sommes, quoi que nous fassions, dans l’atitude
Du départ ? Tel celui qui, s’en allant, fait halte
Sur le dernier coteau d’où sa vallée entière
S’offre une fois encore, se retourne et s’attarde
Tels nous vivons en prenant congé sans cesse.

Un beau livre, très surprenant.