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19 avril 2010

Jeux de cirque Roland Gori — présenté par Philippe Grauer

Roland Gori — présenté par Philippe Grauer

précédé de

Charge creuse

par Philippe Grauer

Relevons un peu le débat. On décèle si peu de pensée dans la pensée de Michel Onfray qu’on se trouve un peu perdu devant les abîmes de creux provocateur où il nous convie à assister en public à son « déniaisement » de Freud, qui visiblement le laisse publiquement prétentieusement toujours aussi niais.

Ce creux recélerait-il la capacité d’impact à la percussion que procurent les charges creuses ? Non, si les médias ne remplissaient ce vide du gaz toxique de l’opération scandaleuse — au demeurant un simple effet marronnier — consistant à faire vendre ce qui va choquer. La stratégie du pervers on le sait consiste à profiter de l’effet de choc produit sur son interlocuteur pour le déstabiliser par une sorte de commotion qu’on nomme aussi sidération, lequel s’accompagne d’une incapacité momentanée de penser.

Le vide précisément sidéral de la pensée de Onfrey possède apparemment cette propriété. Notre société marchande ne marchande pas son appui à de tels phénomènes, car sa logique est de vendre, du bobard, du scandaleux, du parfum bon marché à l’odeur de péché, de l’extrême droite déguisée en ultra gauche (1), peu importe, il faut vendre, vendre, vendre. En quoi on peut l’analyser comme perverse, la question des valeurs, pas seulement celles de la Bourse, ne l’intéressant que par rapport à la loi du profit tout cru. Onfrey grossier peut rapporter gros.

Une levée de boucliers internautiques témoigne de la vitalité de notre société dans son tissus de civilisation. Le temps du retour du Céline manière Siegmarigen n’a pas sonnée. Les cloches qui se font entendre sont celles dont l’intelligentsia sonne Onfrey sur internet.

Le son, et le ton juste sont données par ceux qui maintiennent la dignité de la pensée dans ce pays. Gori est de ceux-là, une multitude d’autres se joignent au concert de protestations, prenez connaissance du dossier, ne nous laissons pas manipuler par les marchands de papier sale.

Philippe Grauer


JEUX DE CIRQUE

par Roland Gori

Désespoir et jeux de crique

Les français manquent cruellement d’espoir, de confiance dans l’avenir et craignent pour le pain quotidien de leurs enfants. Selon certaines enquêtes un français sur deux craint de se retrouver SDF, plus de deux français sur trois pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire que le leur. C’est une crise dans le ciel de la démocratie qui tel le nuage de l’éruption volcanique obscurcit l’horizon de nos contemporains. Jaurès n’a cessé de nous mettre en garde : le pire pour une démocratie, c’est son manque de confiance en elle-même. Mais à défaut de pain, notre « société du spectacle », friande, avide d’émotions collectives marchandises, nous offre des jeux de cirque, des combats de gladiateurs bien saignants, une sorte de télé-réalité tel aujourd’hui le « déniaisage » de Michel Onfray par Le livre noir de la psychanalyse, ce pot-pourri de textes hétéroclites qui nous invitait il y a cinq ans à « vivre, penser et aller mieux sans Freud ». Quel programme !

Chacun a l’auteur qu’il mérite

J’avoue pour ma part avoir d’autres œuvres littéraires comme sources de fantasmes érotiques. Mais à chacun les siennes. À chacun son auteur aussi, dès lors que son œuvre tombe dans le domaine public sans que pour autant il ne doive être nécessairement traîné dans la boue. Le Kant de Michel Onfray n’est pas le mien, pas davantage que son Nietzsche. Et encore moins son Freud. Chacun a l’auteur qu’il mérite, comme aurait pu dire Mme de Staël.

Tapage médiatique

Le problème est pour moi dans cette affaire le « tapage médiatique » dont elle fait l’objet par la promotion d’un brûlot d’un auteur récemment « déniaisé » de la séduction freudienne. Cette mise en scène médiatique vient enfumer le paysage philosophique et culturel des débats d’idées, des exigences sociales et des priorités politiques que pourtant la situation actuelle exige. Beaucoup de bruit pour rien…, voilà qui est important.

Audimat et chiffre de ventes

Important en tant que symptôme de notre civilisation. Important comme révélateur de cette réification des consciences propre à nos sociétés dans lesquelles la forme marchande est la seule forme qui détienne une valeur, fixée par un prix, pour pouvoir exercer une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie sociale et culturelle. Or que valent les propos de Michel Onfray sur Kant ou sur Freud en dehors de l’audimat que ses éditeurs suscitent et que sa posture médiatique produit ? N’est-ce pas d’ailleurs au nom du « chiffre de ventes » de ses ouvrages que le Président Sarkozy l’avait sollicité pour débattre au moment de la campagne présidentielle.

Subjectivité fantômatique

Le problème du fétichisme de la marchandise et de son spectacle est un problème spécifique du capitalisme moderne et de la société qu’il formate. Cette universalité de la forme marchande et de la société du spectacle est présente de pied en cap dans la structure et la fonction de la mise en scène médiatique et promotionnelle du livre d’Onfray. La « dislocation » de l’œuvre freudienne et de la figure de Freud ne saurait être culturellement efficace hors les effets de cette promotion marchande et spectaculaire. Rien de neuf ne s’y trouverait qui n’ait déjà été dit. De quelle pratique thérapeutique pourrait s’autoriser Michel Onfray pour juger de l’efficacité de la méthode psychanalytique ? De quels travaux d’exégèse historique pourrait-il s’autoriser, si ce n’est de ceux qui ont barboté dans le marigot du Livre noir ou dans les Mensonges freudiens de Benesteau ? L’efficacité de cette dislocation ne saurait donc procéder que de l’objectivation marchande dont un auteur comme Georg Lukacs naguère nous avait appris qu’elle s’accompagnait presque toujours d’une « subjectivité » aussi « fantomatique » que la réalité à laquelle elle prétend. Tel est le mythe freudien propre à un auteur « déniaisé » par « ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse».

Une pensée réifiée

La vérité n’a plus chez Onfray le statut de « cohue grouillante de métaphores » que Nietzsche nous invite à dénicher dans chacune de nos théorisations, mais le principe moral et transcendantal, au nom duquel il « déboulonne » et répudie les premiers émois de sa pensée adolescente par le truchement de la figure de Freud. C’est ici le spectacle d’une pensée réifiée dont le savoir est « mis hors d’état de comprendre la naissance et la disparition, le caractère social de sa propre matière, comme aussi le caractère social des prises de position possibles à son égard et à l’égard de son propre système de formes. »

Propos de coulisses de match

Un dernier point. À lire « la réponse de Michel Onfray » à Élisabeth Roudinesco suite à l’analyse critique du livre, on ne peut que constater que le niveau est tombé très bas, très bas au-dessous de la ceinture. Quand je dis au-dessous de la ceinture, je n’évoque en rien cette sexualité que Freud élève à la dignité d’un concept à partir d’une méthode, sexualité qu’il inscrit dans la généalogie de l’éros platonicien ; je parle tout simplement du sexe et de ses positions que les propos graveleux des hommes convoquent à la fin des agapes, dans les coulisses des matchs sportifs ou dans l’excitation des salles de garde.

Une « pensée » pas trop avancée

Si on veut bien après Freud, considérer que les commentaires d’un rêve appartiennent au texte même du rêve, on mesure dès à présent le niveau de réflexion philosophique de l’ouvrage de Michel Onfray qu’une stratégie éditoriale réussie a porté à l’avant scène médiatique.

Dégradation intellectuelle

Si l’on devait mesurer la valeur de la réflexion intellectuelle et philosophique d’une société à la stature des concepts qu’elle construit et aux commentaires critiques des œuvres qui l’ont précédée, on pourrait légitimement s’inquiéter de la dégradation intellectuelle de la nôtre.

Roland Gori

Le 18 avril 2010