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7 mai 2016

La fonction phorique par Pierre Delion

La recherche en psychothérapie institutionnelle, une source vivante d’inspiration pour le psychopraticien relationnel en ville

Par Philippe Grauer

La recherche en psychothérapie institutionnelle, une source vivante d’inspiration pour le psychopraticien relationnel en ville

La psychothérapie institutionnelle, à la base de notre propre discipline, continue de chercher et découvrir, à force de réflexion fondée sur une clinique restée originale et fertile, en ces temps de DSM et psychocognitivisme fonctionnant comme les bases principielles de supermarchés du soin psy, alimentés par les superettes de la médecine généraliste prescriptrice de molécules obturatrices des déchirures psychiques.

On connaît le rôle de chercheur et de découvreur de Pierre Delion, en particulier dans le soin aux enfants autistes, et sa place dans le combat pour empêcher qu’on arrache si l’on peut dire, le domaine de l’autisme aux psychiatres psychanalystes au motif hélas avéré que beaucoup de sottise dogmatique a par le passé entaché leur pratique dans ce domaine. Comme on sait, Pierre Delion a notamment obtenu de poursuivre sur son lieu de recherche et de travail l’application aux soins prodigués de l’enveloppement humide. Cette méthode à laquelle nous initions nos étudiants, devenue repoussoir et synonyme de torture aux yeux d’associations de parents pas forcément au fait de pratiques éprouvées comme très humaines au contraire, aisément manipulés par des idéologues comportementalistes.

personnes en souffrance de portage

Donc il existe encore des zones de créativité psy relationnelle. Réjouissons nous en et nourrissons en notre réflexion et notre pratique. Certes les affections sévères que décrit ici Pierre Delion sont plus lourdes que ce que nous rencontrons habituellement en cabinet, et requièrent l’énergie conjointe d’un collectif intelligent, rigoureux et sensible. Il n’est pourtant pas dit que nous n’ayons pas affaire plus souvent qu’à notre tour à des personnes en souffrance de portage, qu’il faudra bien de la sorte, à partir de nos (presque) seules ressources, soutenir et contenir en cabinet. Sachant et ayant compris de quoi il s’agissait et comment cela nous concernait directement, dans un accompagnement sévèrement impliquant. Voici un bel exemple de recherche psychiatrique susceptible d’heureusement inspirer notre travail au quotidien.

On pourrait encore croiser les catégories que désigne ici Pierre Delion avec l’amae nippon. Nous apprécions particulièrement la traduction de holding par portage, en ces temps où l’exotisme d’un mot réputé intraduisible nous porte à penser comme impensable dans notre langue, dans la langue de tout le monde et de tous les jours (celle que se plaisait à écrire Freud), des notions parfaitement traductibles, pour peu que l’on s’exerce à faire reculer la paresse de penser – expression qu’on ne trouverait pas chez Bion, mais dont les "éléments bêta bizarres" gagneraient à recevoir à leur tour une traduction élégante. Ce serait dommage qu’après avoir jargonné Lacan on se mît à jargonner Bion. Cela dit, précisément armé d’une haute technicité théorique et méthodologique, le texte de Pierre Delion reste lumineux.


par Pierre Delion

18 mars 2016

variations sur les fonctions phorique, sémaphorique, métaphorique et sur la psychothérapie en institution

Les systèmes de soins qui ont été mis au point pour accueillir les bébés, les enfants et les adolescents qui ont manqué de fonction phorique dans leurs interactions précoces, souvent malgré eux, tout enfermés qu’ils sont souvent dans l’auto-agrippement à leurs colères vaines, à leurs récriminations infécondes, ou à leurs impasses intersubjectives, doivent être pensés à l’aune de ce manque fondamental chez eux. C’est dans cette perspective que j’ai depuis longtemps soutenu l’idée que la continuité des soins, traduction en termes de possibilisation (1)) de la relation transférentielle, devait bénéficier d’une réflexion métapsychologique sur les différentes formes de transfert en fonction des psychopathologies de chacun des sujets souffrants. Et partant, des différentes formes d’institutions, entendez « constellations transférentielles (2)», en capacités pour les recevoir et les transformer.

au patient de se mouler dans le protocole défini « en général » pour la souffrance standard qu’il présente

Les soignants des équipes de pédopsychiatrie qui accueillent des bébés et des adolescents ne peuvent faire l’économie d’une telle réflexion, sous peine de devoir imposer aux patients qu’ils prétendent soigner une fonction phorique inefficace. Ce ne serait pas à l’équipe soignante de s’adapter aux souffrances psychiques de chaque patient, mais au patient de se mouler dans le protocole défini « en général » pour la souffrance standard qu’il présente. Aussi, pour porter l’enfant sur nos épaules psychiques tout le temps nécessaire mais « juste ce qui suffit » comme le propose Hélène Chaigneau(3), est-il intéressant de compléter cette première fonction phorique d’une deuxième et d’une troisième qui la dialectise.

La fonction phorique est un concept tiré par H. F. Robelet(4) du Roi des Aulnes de M. Tournier(5) qui concerne tout ce qui de l’homme, le met ou le laisse dans un état de dépendance tel qu’il a un besoin incontournable de l’autre pour être porté par lui, soit physiquement, c’est le cas du bébé qui ne peut encore marcher tout seul, soit psychiquement, et c’est le cas de beaucoup de personnes psychotiques qui ont longtemps, voire toujours, besoin de portage pour pouvoir suivre leur destin pulsionnel. Ce concept rejoint bien sûr celui de Winnicott de holding, que j’ai proposé de traduire(6) par fonction phorique. « Les soins maternels, dans leurs menus détails, juste avant et immédiatement après la naissance, constituent un environnement qui contient (holding environment). Cela comprend la préoccupation maternelle primaire qui permet à la mère de donner un soutient nécessaire au moi de son bébé. La tenue physique et psychique dont le bébé a besoin, continue d’être importante tout au long de son développement, et l’environnement contenant ne perd jamais de son importance pour personne (7)»}. Lorsque cette tenue « psychique et physique » vient à manquer, il revient alors aux institutions de proposer de tels praticables(8) (Oury) comme cadre phorique sur lesquels vont venir se jouer les autres fonctions sémaphoriques et métaphoriques.

Cette première fonction consiste à proposer un espace, physique et surtout psychique, dans lequel les signes de la souffrance psychique du patient qui n’ont pas de sens déchiffrable (on parle des insensés), vont pouvoir être accueillis et transformés par les soignants, où ce qui est non-lieu va pouvoir devenir événement. Une institution digne de ce nom propose des espaces d’accueil et d’observation de la souffrance psychique, comme autant de lieux entourés dans le temps et dans l’espace par un cordon sanitaire constitué des appareils psychiques des soignants, qui peuvent, dans les bons cas, former un « collectif(9) » selon le concept développé par Jean Oury. Alors « faire institution » devient-il possible…

autant d’occasions d’exercer un portage de la souffrance psychique

Ces limitations concrètes par le prétexte de l’activité thérapeutique, par la permanence de son horaire, de sa fréquence, ses faibles variations dans le processus du soin d’un enfant, sont comme autant d’occasions d’exercer un portage de la souffrance psychique de l’enfant, une fonction phorique. En rester là serait déjà utile, mais ne requiert que les compétences du monde de l’aide à autrui. Par contre, mettre son appareil psychique de soignant à la disposition de cette souffrance qui s’y exprime de différentes manières est une réponse subjectale au processus transférentiel qui cherche à s’y déployer. Cette fonction que je qualifie de sémaphorique(10) (je deviens porteur des signes de souffrance psychique du patient qui ne peut toujours l’exprimer par le langage articulé dans un parole), peut s’apparenter au contre-transfert et aux contre attitudes produites par les soignants en relation avec les phénomènes transférentiels dont ils sont sujets.

Chacun des soignants peut travailler pour lui ces aspects de son aventure professionnelle sur le mode de la supervision individuelle ou groupale, et cette approche est non seulement nécessaire mais extrêmement formatrice. Dans d’autres cas, tels que ceux de pathologies graves de la personnalité, il peut être intéressant de recourir à des approches institutionnelles, telles que celles qui ont été décrites par Tosquelles avec sa « constellation transférentielle » ou par Racamier(11) avec son rappel de la recherche menée à Chesnut Lodge par Stanton et Schwarz. Cette troisième fonction que je nomme la fonction métaphorique est une façon institutionnelle de faciliter le travail de transformation des « éléments bétas bizarres » (Bion) qui envahissent souvent le champ transférentiel de personnalités pathologiques, notamment psychotiques et border line.

double accueil

Avec l’enfant, l’équipe soignante va organiser ses espaces d’accueil de telle sorte qu’il soit, dès la première rencontre, dans la capacité de travailler dans une clinique transférentielle. Les signes, les symptômes, les indices de souffrance psychique de cet enfant peuvent être apparentés à ces « éléments bêta bizarres », qui cherchent un conteneur pour y rencontrer une fonction contenante, la « fonction alpha maternelle », appareil à penser les « non-encore-pensées ». Les soignants se trouvent dans la position d’occuper cette place d’appareil collectif à penser les non-pensées des enfants autistes et psychotiques, et leur fonction consiste à accueillir l’enfant dans sa singularité de sujet, c’est l’accueil du transfert, et à l’accueillir aussi avec ses « signes objectifs » (de maladie), c’est l’accueil diagnostique.

Un risque existe de répondre en « fonction oméga », c’est à dire de projeter en lui ses propres éléments bétas bizarres, ce qui reproduirait pour l’enfant, le type de relation qu’il a instauré précédemment dans sa famille. Pour G. Williams, la fonction oméga est une introjection pathologique : « Alors que l’introjection de la fonction alpha aide à établir des liens et à organiser une structure, l’introjection de la « fonction oméga » produit l’effet inverse, elle perturbe et fragmente le développement de la personnalité » (12). Ce type d’introjection peut conduire l’enfant à se « défendre » en présentant des troubles graves tels que l’anorexie mentale ou le reflux gastro-œsophagien du nourrisson(13).

reconstruire sa narration en première personne

Ce faisant, une institution devient un espace d’accueil de la souffrance psychique qui tente de s’ajuster à chaque patient au niveau pertinent, et permet aussi bien au bébé avec ses parents, qu’à l’enfant ou l’adolescent, d’y rencontrer à nouveau les objets perdus-trouvés-créés à partir desquels il pourra reconstruire sa narration en première personne.

La fonction phorique est donc une sorte de philosophie du soin qui consiste à accueillir l’autre et à la porter tout le temps nécessaire, jusqu’à ce qu’il puisse se porter lui-même, physiquement et psychiquement. Ce qui implique une capacité à assumer la séparation de part et d’autre le moment venu, lorsqu’une séparation est envisageable. Cette présentation contient évidemment l’idée que certains patients prisonniers de processus psychopathologiques archaïques, peuvent avoir besoin de cette fonction toute leur vie durant. Dans de tels cas cliniques, il n’est pas trop d’une équipe soignante pour assumer une telle charge dans la durée. Ce qui amène évidemment à des réflexions nécessaires sur le plan institutionnel, car le type de transfert à l’œuvre dans de telles circonstances demande à être travaillé avec des instruments institutionnels spécifiques, mis au point par les acteurs du mouvement de la psychothérapie institutionnelle. Ce sont les concepts de constellations transférentielles, de réunion d’équipe, de libre circulation de la parole et des espaces, d’instauration de hiérarchies subjectales, et de rapports complémentaires.

En effet, sous peine de reconstituer l’asile, il n’est pas pensable que l’équipe soignante ne se soucie que d’elle-même et n’envisage pas un rapport au monde basé sur une ouverture de principe, articulé sur une pratique de complémentarité avec tous les partenaires nécessaires à maintenir la vivance du patient dans un environnement ouvert et respectueux des singularités de chacun.

éviter la reconstitution de scénarios d’emprises

La fonction phorique engage donc une pensée du soin en articulation avec la cité (telle qu’elle a pu être mise en place dans le cadre de la psychiatrie de secteur « à la française »), de façon à éviter la reconstitution de scénarios d’emprises que de tels types de transfert peuvent rejouer à l’insu des personnes qui travaillent avec et autour du patient en question.

Lorsque la fonction phorique s’exerce de façon pertinente auprès d’un patient, alors ses capacités d’accéder à un travail psychothérapique se potentialisent, et facilitent ainsi les conditions de possibilité d’avancer sur la séparation-autonomisation, même si elle n’est la plupart du temps, que relative. Il en va de la fabrication d’une nouvelle métapsychologie du transfert autour des personnes présentant ces pathologies archaïques fortement teintées de dépendance.

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