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14 octobre 2011

Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie Élisabeth Roudinesco chronique Laure Murat

Élisabeth Roudinesco chronique Laure Murat

L’Homme qui se prenait pour Napoléon, de Laure Murat : l’Histoire en délires

Critique | LE MONDE DES LIVRES | 13.10.11 , daté du 14 octobre. La Une.

Par Élisabeth Roudinesco

Laure Murat, L’homme qui se prenait pour Napoléon. Pour une histoire politique de la folie, Gallimard, 367p., 24,90 €.

Tous les médecins de l’âme se sont posés la question de savoir si les troubles politiques jouaient un rôle dans l’éclosion du délire et dans l’apparition de la folie. C’est dans cette perspective que les fondateurs français de la psychiatrie, Philippe Pinel et Etienne Esquirol, tous deux héritiers des Lumières, de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration, ont abordé cette question à travers leurs écrits et leur pratique clinique. Quant à Laure Murat, elle revisite à son tour cette problématique de façon résolument nouvelle dans cet essai fort bien documenté et appuyé sur des archives inédites.

Elle compare en effet les élaborations théoriques et cliniques des deux aliénistes et de leurs successeurs avec les discours des aliénés célèbres ou anonymes. D’un côté comme de l’autre, les paroles, les concepts, les diatribes, les engagements s’enchevêtrent. Les savants et les fous sont persuadés, les premiers que les troubles liés aux violences politiques de l’époque se retrouvent dans les délires et les seconds que ces mêmes troubles sont à l’origine de leur destin glorieux ou malheureux.

Aussi bien retrace-t-elle l’itinéraire du Marquis de Sade, haï de tous les régimes et enfermé contre son gré à Charenton, en 1803, pour ses vices et ses écrits alors qu’il n’était pas fou, et, a contrario, celui de Théroigne de Méricourt, internée à la Salpêtrière au lendemain de la Terreur, après qu’elle eut sombré dans une mélancolie profonde, consécutive à l’effondrement de son idéal révolutionnaire qui avait fait d’elle l’une des pionnières du féminisme.

A quoi Laure Murat ajoute l’une des grandes figures paradigmatiques de l’univers asilaire post-impérial et toujours présent dans la conscience collective moderne : « l’homme qui se prend pour Napoléon, monomane coiffé d’un bicorne, la main dans sa redingote grise et le regard braqué sur un horizon de gloire. » Et elle cite un rapport d’Alphonse Esquiros rédigé en 1847 : « L’année où l’on ramena à Paris le cercueil de Napoléon, écrit-il, le docteur Voisin constata à Bicêtre l’entrée de treize à quatorze empereurs (…) Cette présence de Napoléon parmi nous, les images, les signes extérieurs dont on entoura sa mémoire et qui semblaient pour ainsi dire multiplier sa figure, tout contribua à créer dans cet événement une cause particulière d’aliénation mentale. »

Si chaque maison de fous héberge ses dieux, ses rois, ses reines, ses empereurs, ses ministres et ses courtisans, cela signifie bien que le discours de la folie – celui des fous et celui des savants – va de pair avec une organisation de l’asile et de la clinique qui ne fait que refléter l’ordre social dont il est issu. Et pour montrer que cette concordance existe, Laure Murat reprend à son compte, pour en analyser les effets, la thèse balzacienne selon laquelle en coupant la tête du roi les révolutionnaires auraient mis fin à l’autorité patriarcale et à toute une représentation de la société centrée sur la figure de dieu le père.

Et d’ailleurs, souligne-t-elle avec subtilité, la naissance de la psychiatrie coïncide avec l’invention de la guillotine dont le spectre demeure présent au coeur de l’œuvre et de la pratique de Pinel. Traumatisé par l’exécution de Louis XVI à laquelle il avait assisté le 21 janvier 1793, celui-ci en avait conclu qu’à dater de jour la France entière avait «perdu la tête» et que les aliénés étaient les plus touchés. En témoigne cet horloger, traité par lui, et devenu fou à cause du «mouvement perpétuel» de la guillotine. Il affirmait avoir perdu sa véritable tête au profit d’une autre de substitution qui ne lui convenait pas.

Si les fondateurs de la psychiatrie cherchaient à restaurer la figure de l’autorité patriarcale en inscrivant le fou dans la dépendance du savant, nouveau consolateur des passions d’une époque, leurs successeurs n’eurent de cesse de poursuivre cette entreprise notamment entre 1840 et 1870.

On sait qu’à partir des années 1860, sous l’influence du darwinisme, le discours psychiatrique épousa de plus en plus les principes répressifs du nouvel ordre bourgeois au point de définir la notion même de révolution comme un acte de terreur et de folie. Les foules, comme l’indique Laure Murat, furent alors stigmatisées pour leur «hystérie» tandis que se profilait la montée d’un antisémitisme qui allait faire du Juif comme de l’homosexuel un dégénéré. Quant à l’aliéné, réduit à ses comportements, il fut assimilé à un déviant dangereux et de plus en plus incurable. D’où la transformation de l’asile en une vaste institution d’observation : un lieu de mort et de misère, sans échange thérapeutique, et qui ne sera mis en cause qu’après 1905, avec l’abandon progressif de la doctrine de la dégénérescence et sous l’influence d’un nouveau dynamisme fondé sur l’apport de Freud.

À cet égard, on lira avec intérêt les belles pages que Laure Murat consacre à la Commune et à ses pétroleuses désignées comme des monomanes syphilitiques : « En cela, les aliénistes confortent l’opinion bourgeoise prompte à assimiler la Commune à un acte de démence. » Et elle ajoute, citant Jules Vallès, qu’il faudra bien « un jour renverser les maisons de fous comme celles des rois ».

L’ouvrage s’achève sur une visite effectuée par l’auteur à l’hôpital de Charenton, rebaptisé Esquirol en 1973, et devenu de nos jours une sorte de dépôt où sont hébergés en silence des patients hébétés, soumis à des traitements chimiques. Dans une niche, au centre de tous les regards, se dresse une statue d’Esquirol protégeant de son manteau un aliéné étendu à ses pieds : mémorial muet de ce que fut, dit-elle, « la période la plus brillante de la psychiatrie française ».

Au terme de ce parcours, on ne peut que se rappeler l’injonction de Bertrand Barère, le 23 Messidor an II, annonçant tout à la fois la création de l’asile et l’espoir de sa disparition future. Comme si la Révolution s’était donné pour tâche de faire parler le délire plutôt que de le taire. Car on sait bien que l’effacement de ses traces menace une société bien plus qu’elle ne la protège.

Tel est le message délivré par ce beau livre érudit et original.