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17 juillet 2016

L’auteur de l’attaque s’est converti au djihadisme, pas à l’islam Par Jean-Pierre Filiu – Le Monde 17 juillet 2016.

Une autre fin du monde est possible

Par Philippe Grauer

Ce que la terminologie d’une crise en cours peut véhiculer de présupposés, voyageant idéologiquement incognito et in-cogito. Un réseau sémantique complexe qui mérite qu’on le détaille.


Une autre fin du monde est possible

Résumé : ce que la terminologie d’une crise en cours peut véhiculer de présupposés, voyageant idéologiquement incognito et in-cogito. Un réseau sémantique complexe qui mérite qu’on le détaille.

les mots pour le dire

De quoi les vocables qui nous atteignent et que nous véhiculons, reprenons, repassons, qui transitent par nous, avec leur charge émotionnelle par les temps affectés qui courent parlent-ils ? comment s’organise à partir d’une terminologie problématique notre discours et nos dialogues ? selon quels systèmes de présuppositions implicites, qui pourraient finir, falsifiés par des manipulateurs, en d’obscurs lieux communs idéologico politiques ? Quels termes risquons-nous d’employer distraitement là où il convient de se montrer exigeant et soigneux des mots pour le dire.

djihadisme ni radical ni musulman

Jean-Pierre Filiu nous invite à identifier le djihadisme comme ni radical ni musulman mais comme secte millénariste. Cette analyse en termes de discours politico religieux permet de commencer à distinguer ce que ressassent des vocables mal définis. Parvenus à saturation, ils ne constituent plus qu’un seul discours, le médiatique. Homogène mais du fait de son indifférenciation, propre seulement à la consommation. Tenant à l’écart la réflexion, portant, elle, sur de la différence critique.

ne pas oublier le fascisme

L’analyse de Filiu s’efforce de clarifier les évidences médiatiques. Deux autres termes sont également utilisés, qu’il ne mentionne pas. Théofasciste (Roland Gori) et islamofasciste (Fehti Benslama y recourt parfois). Les mouvements fascistes du XXème siècle étaient souvent d’inspiration auto pseudo religieuse (culte du chef) même si paganistes d’aspect – on a appelé les SS l’ordre noir. Avec le franquisme et le Cristo rey, repris plus tard par des fascistes libanais, nous avons connu une sorte de théo fascisme d’inspiration chrétienne. Dans tous ces montages la religion habillait, légitimisait, un totalitarisme anti Lumières, déshonorant au passage ceux des religieux qui compromirent en vain le nom du Seigneur avec une politique d’oppression pas trop "religieuse".

de la Terreur révolutionnaire aux Terroristen

Reste le concept de Terreur. Ce fut la France, en 93, "L’année terrible", qui l’inventa. Passés le Comité de Salut public, Valmy, la guillotine, les colonnes infernales, l’œuvre considérable de la Convention et l’épopée napoléonienne, le terme, désignant un politique d’État d’exception de la République assiégée entreprenant dos au mur de terroriser ses ennemis intérieurs, disparut avec la chose. Traumatisme durable, ayant deux siècles plus tard inspiré le soviétisme. Continuant de terrifier à distance tous ceux qui redoutaient désormais le désordre, social et politique. Les Communards que l’on fusilla en masse témoignent de la grand Peur de la Province profonde emblématisée par le souvenir des excès des massacres de Septembre.

En tout cas dans l’immédiat, finie la Terreur. Fin XIXème, les manieurs de bombes à clous furent les anarchistes. On avait changé d’époque. On ne retrouve le terme que bien plus tard avec la Résistance utilisé pour requalifier les héros de l’armée des ombres en Terroristen (combattants irréguliers face à l’organisation terroriste d’État du nazisme ayant aboli l’État de droit et la citoyenneté par la violence), et c’est l’Affiche rouge. C’est le moment du retournement sémantique du terme. Un terroriste c’est le combattant d’une juste cause décrié par ses ennemis.

Ainsi par retournement de l’Histoire, à peine morte la Bête le 8 mai 1945, les indigènes qui l’avaient mise à genou au Mont Cassin déclenchent les guerres de libération anticoloniales, et voici l’Algérie fourmillant de terroristes traqués par les terroristes de la guerre précédente ayant fourni les cadres de l’armée coloniale. Les attentats à l’aveugle à des terrasses de cafés suscitent la question de l’éthique de la  guerre juste du pauvre contre le riche surarmé – à l’armée tortionnaire. Évidemment, terrasses contre Sétif, il y a de quoi philosopher. Camus s’y emploie, et Sartre, et nombre d’intellectuels. Ce fut le temps de la sale guerre, restée un demi siècle sans nom, mais non sans protestation, une guerre à terroristes et contre-terroristes, ayant accouché dans la douleur de l’État algérien.

Terreur en chaîne

En Israël, pour rester géopolitiquement à proximité, les premiers terroristes furent les juifs (Irgoun). Vite oubliés puis supplantés par les mouvements de libération palestiniens. Irruption aux Jeux de Munich, le terrorisme refait spectaculairement surface internationale. Pendant qu’en Irlande, à jeu égal, deux communautés s’entre terrorisent.

Bush II l’Incendiaire

Formés par les services secrets américains en Afghanistan envahi par l’Union soviétique, Al Qaïda stupéfie le monde le 11 septembre. Bush qualifie le mouvement de terroriste et se déclare en guerre. C’est le concept de guerre qui s’élargit. Comment un État peut-il conduire une guerre contre une entité non étatique ? Bref ça ne s’arrange pas et, incendiaire en Irak Bush II déclenche l’horreur généralisée actuelle au Moyen Orient, qui voit naître le mythe du néo "Califat". Voici le terrorisme devenu une doctrine idéologique impulsant une politique totalitaire d’habillage religieux, que Filiu dénomme secte. Appliqué à toute la région la Syrie étant entrée dans la danse avec un gouvernement n’hésitant pas à massacrer son peuple avec des méthodes fascistes mais sans le mot, régionalement nationalismes et sentiments religieux armés jusqu’aux dents pataugent dans l’horreur de la terreur systématique au quotidien. Une fois la machine infernale lancée, presque tout le monde s’y met. Dont la fameuse secte.

Mondialisation oblige, ça commence à déborder des frontières. Comme toujours en pareil cas les réfugiés trouvent difficilement refuge, les victimes se voient confondues avec leurs bourreaux, et les incendiaires continuent de semer la terreur et, comme la radio des mille collines au Rwanda, de lancer des appels globalistes au meurtre contre les "mécréants".

on n’est plus chez soi

Le monde libre, expression à définir, véhiculant les valeurs conjointes de démocratie, d’oppression économique et d’État de droit, participant aux opérations militaires moyen-orientales, se voit agresser en qualité de belligérant à coup d’attentats terroristes conçus comme devant le déstabiliser et susciter des guerres civiles s’appuyant sur ses minorités post coloniales intégrées. La France frappée accumule les minutes de silence et les autels couverts de fleurs, à un rythme qui ne permet pas qu’on se remette de l’événement précédent avant le suivant. Ça bouscule, et certains politiciens locaux comptent bien là-dessus. Jusqu’à présent la guerre pour nous c’était ailleurs. À présent c’est un peu, un tout petit peu, relativement à l’intensité moyen-orientale, chez nous. Une Troisième guerre mondiale serait-elle déclenchée sans déclaration ? les partisans de la secte apocalyptique à formatage islamofasciste aimeraient nous le faire croire.

Voici que les convulsions du monde arabo musulman en crise se propagent par voie de mondialisation. Comme on commence à l’entendre dire on n’est plus chez nous : théorie du grand remplacement – l’exact inverse des valeurs de libération de la Révolution. L’idée étant que ça fasse engrenage. En tout cas assez pour donner à redouter des pouvoirs européens proches du fascisme. On appellera ça la Menace.

anti Lumières

Au XXème siècle on a beaucoup surfé sur la monstrueuse vague d’un autre Grand remplacement – sur le modèle souvenons-nous du génocide des Arméniens. Ça c’est de la Terreur de masse d’État, du même type que celle que développeront les régimes totalitaires. Au message fondamental des Lumières et de la Révolution, l’universalisme et le cosmopolitisme, qui ont valeur de mondialisation positive, on voit s’opposer le repli sur soi nationaliste fondé sur la peur et la haine, au principe du refus, de la discrimination puis de l’expulsion de l’autre et plus si affinités meurtrières. Le combat devient idéologique, le nationalisme, ce poison qui ruina l’Europe au XXème siècle, revient. Avec pour corolaire le sécuritarisme qui menace nos cervelles d’abord, nos institutions ensuite.

mort haine cruauté

La pulsion de mort, le discours de haine et l’inflation de la cruauté, nous connaissons. Nous savons qu’il s’agit d’entités liberticides et hautement toxiques à la pratique d’une psychothérapie humaniste et relationnelle. Nous savons qu’il n’y a pas une minute à perdre pour aider. À éprouver puis élaborer, discriminer & comprendre. À ne surtout pas ignorer la charge fasciste de la situation, notamment en commençant par l’appeler par son nom. À faire face aux bouffées émotionnelles manipulables, aux suicides ivres de désir de mort extensif. À dégonfler les poches d’angoisse et aider à les contenir. À redéployer la solidarité et la conviction universaliste. Jour et nuit debout face à la Terreur blanche, pour sauver et maintenir partout la vie et le Principe espérance.

dévoiler l’Apocalypse

Un graffiti de Nuit debout je crois a récemment retenu l’attention d’un journaliste : une autre fin du monde est possible. À celle de la destructivité nihiliste "radicale" nous pouvons proposer celle de l’accomplissement en nous et alentour de notre humanité. Aux figures d’Apocalypse de type  Termine à tort à nous d’opposer celle de la générosité universaliste humaniste. Si la partie dit que les meilleurs gagnent nous avons nos chances, à condition de ne pas chômer car la danse macabre qui commence n’est pas aisée à enrayer.

Pour y parvenir nous avons besoin de concepts et mots justes. Mieux nous comprendrons mieux ajustée se trouvera notre réplique. Face à la barbarie rien ne vaut la civilisation et l’intelligence, la reprise de la lutte contre le fanatisme et le retour au visage de l’autre homme, mon prochain qui m’invite par sa fragilité à faire envers lui sans relâche assaut d’humanité.

Lire également

 Fehti Benslama, "Les médias ne devraient pas publier les photos du tueur", 17 Juillet 2016.
 Philippe Grauer, « L’affaire Érostrate », 17 Juillet 2016.


Par Jean-Pierre Filiu – Le Monde 17 juillet 2016.

Le massacre de Nice illustre à quel point nos conceptions de la " radicalité " nous empêchent de penser correctement le djihad qui frappe la France et les alliances qu’il suscite.

Une « radicalisation très rapide », cela s’appelle une conversion

les mots pour le dire

Les heures qui ont suivi la tragédie de Nice ont vu les dirigeants chercher leurs mots pour caractériser l’auteur de l’attentat : « terroriste » assurément, mais « islamiste » pour les uns, pas forcément pour les autres, avec la même incertitude pour « radical ». Et puis est tombée la revendication du carnage par Daech, le bien mal-nommé « État islamique », et le ministre de l’Intérieur a pu enfin décrire un terroriste « radicalisé très rapidement ».

conversion plutôt que radicalisation

Plutôt que le terme de « radicalisation », dont on voit qu’il obscurcit autant qu’il éclaire, j’ai proposé dès mars dernier dans une tribune au « Monde » d’utiliser le mot de « conversion ». Le basculement « très rapide » renvoie à l’intégration dans une secte, Daech, qui prône la religion jihadiste, avec le salut assuré pour ses seuls fidèles et les pires tourments prédits, et parfois infligés, à ceux qui sont désignés comme adversaires.

combat apocalyptique

Cette secte millénariste affirme l’imminence de la Fin des Temps, du fait de la multiplication de signes prophétiques sur la terre de Syrie (en arabe bilad al-Cham). C’est sur cette terre qu’a déjà commencé l’ultime bataille, entre les localités de Dabiq et d’A’maq (Dabiq est le nom du magazine en ligne de Daech et A’maq celui de son « agence de presse » où a, entre autres, été revendiqué le carnage de Nice). Les fidèles qui périront dans ce combat apocalyptique auront le privilège de racheter les péchés de 70 de leurs proches au Jugement dernier.

converti à la secte

Mohamed Lahouaiej Bouhlel n’avait de musulman que le prénom. Il ne respectait aucune des prescriptions canoniques de l’Islam, que ce soit la prière, le jeûne, la charité ou le pèlerinage. Sa consommation d’alcool était apparemment problématique. Le tueur de Nice ne s’est donc pas « radicalisé » dans l’Islam, il s’est converti à la secte jihadiste. Converti comme des centaines d’autres Françaises ou Français, dont Daech se charge de déconstruire l’éventuel bagage culturel et religieux pour y substituer le credo de la secte.

fondamentalisme / Islam politique (radicalisme)

C’est en 1987 que Bruno Etienne, avec son livre « L’Islamisme radical », popularise une catégorie au fond fourre-tout de « radicalité » : s’agit-il d’appliquer l’Islam à la racine, dans une forme de fondamentalisme, ou bien de tirer d’une religion un programme d’action politique ? Les recherches ultérieures et l’évolution des pays arabo-musulmans ont clarifié la distinction entre l’Islam politique, d’une part, et le salafisme de type littéraliste, d’autre part.

clivage tripartite du champ islamiste

L’invasion du Koweït par l’Iraq de Saddam Hussein en 1990 et l’appel saoudien à une intervention des États-Unis pour l’en chasser clive jusqu’à aujourd’hui le champ islamiste : les tenants de l’Islam politique, au premier rang desquels les Frères musulmans, fustigent alors le recours à Washington, tandis que les salafistes se rallient à leurs parrains du Golfe et en sont généreusement récompensés. Mais un troisième courant, ultra-minoritaire, condamnant les uns et les autres, prône un djihad révolutionnaire à l’encontre des régimes en place.

un « djihad » révolutionnaire globalisé

Ce jihadisme a donc pour priorité la prise du pouvoir dans les pays arabes. Il devient « global » en faisant de la planète entière une « terre de jihad », alors que quatorze siècles de pratique islamique avaient ancré le jihad dans un territoire précis à conquérir ou à défendre. Cette mutation s’opère en Afghanistan, avant que ce « jihad global » ne se leste d’un message apocalyptique sur les terres d’accomplissement des prophéties que sont l’Irak, et plus encore la Syrie.

cinq catégories

On voit combien l’expression d’« islamisme radical » rend mal compte de la réalité de la secte djihadiste, qui divise le monde en cinq catégories : les « Musulmans », terme réservé aux seuls membres de la secte, les « Apostats », soit tous les Sunnites, les « Hérétiques », soit les Chiites et autres familles de l’Islam, et enfin « les Juifs et les Croisés ». C’est bien pourquoi les Musulmans, et avant tout les Sunnites, sont partout en première ligne face aux sectateurs de Daech qui leur dénient leur identité même de Musulmans.

choix des termes justes

Le choix des termes justes va de pair avec la définition des alliances stratégiques dans ce combat de longue haleine contre le monstre djihadiste.