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9 septembre 2011

Le XXIe siècle est d’ores et déjà lacanien

Trente ans après sa mort, le psychanalyste suscite de nombreuses publications. S’en détachent un inédit, des réflexions de Jean-Claude Milner et un hommage de notre collaboratrice Élisabeth Roudinesco.

Catherine Clément

Bientôt notre propre commentaire. PHG


Par Catherine Clément

philosophe et romancière

© Le Monde


« L’amour, l’amour, que ça communique, que ça flue, que ça fuse, c’est l’amour, quoi. L’amour, le bien que veut la mère pour son fils, l'(a)mur, -il suffit de mettre entre parenthèses le a pour retrouver ce que nous -touchons du doigt tous les jours, c’est que, même entre la mère et le fils, le -rapport que la mère a avec la castration, ça compte pour un bout.Pour se faire une saine idée de l’amour, il faudrait peut-être -partir de ce que, quand ça se joue, mais sérieusement, entre un homme et une femme, c’est toujours avec l’enjeu de la castration. C’est ce qui est châtrant. Ce qui passe par ce défilé de la castration, nous essayerons de l’approcher par des voies qui soient un peu rigoureuses. Elles ne peuvent être que -logiques, et même topologiques. Ici, je parle aux murs, voire aux (a)murs, et aux (a)murs-sements. » Je parle aux murs, pages 103-104.


À sa mort, le vieux psychanalyste était presque un trésor national vivant. De loin, dandy foutraque adulé ou haï, célèbre pour ses cigares tordus, son nœud pap’ et le public people se pressant à son séminaire ; de près, un corps saisi de pensée. Place à la voix. On écoutait cette lente parole entrecoupée de soupirs, débobinant des phrases en quête de chute, piégées dans une grammaire exacte, mais dure à suivre. Alors Lacan revenait sur ses pas, tirant ses auditeurs le long d’un fleuve dont seule sa logique connaissait le cours. Nous, bateaux ivres ; lui, le hâleur. Résultat ? Une pensée couteau suisse. On l’a sur soi, elle sert à tout.

Dans la moisson de textes qui saluent sa mémoire, deux sont de lui, édités par Jacques-Alain Miller. Inédits, les deux datent de 1971-1972. Le premier est le livre XIX du Séminaire et s’intitule… Ou pire – points de suspension signifiant le vide, et Lacan pouvant toujours « faire pire ». Ce texte est lui-même flanqué de conférences titrées Je parle aux murs (ceux de la chapelle de l’hôpital Sainte-Anne, autrefois  » asile clinique  » où les murs jouaient leur rôle). « Chiure, regard, voix. »
Deux textes de même époque aux allures de synthèse. Point de départ : Il n’y a pas de rapport sexuel, phrase en italiques et sursauts dans la salle.  » Il suffirait de baiser un bon coup pour me démontrer le contraire « , lâche-t-il. Non, Lacan ne nie pas la petite différence organique –  » Hourra « , lâche-t-il sombrement -, préfigurée comme  » valeurs sexuelles  » homme et femme par les parents, mais voilà, «  le sexe ne définit nul rapport chez l’être parlant « . Pourquoi ? Parce qu' » être parlant  » introduit une brisure, Spaltung selon Freud, une fente par où l’inconscient gicle. Dans le coït ou la copulation (pas de sentiment), chacun pour soi et pas de rapport. L’ordre du sexe relève du semblant, semblants de rôles sexués d’avance. Les femmes ? Elles sont la discordance que Lacan appelle le  » pas-tout « , réfutant Aristote pour avoir pensé ensemble l’Un et l’Être, le Tout. Or fondre deux en un est impossible et les femmes sont  » pas-toutes  » –  » éternelle ironie de la communauté  » disait Hegel, voire pestes. Et l’amour ? On ne parle que de ça, il est même fait pour ça. L’amour, c’est le supplétif.

D’abord plus aisé, Je parle aux murs reprend la théorie lacanienne des quatre discours, dont trois sans échappatoire. Le discours du maître rejoint le discours du capitalisme ( » C’est mieux foutu, vous êtes plus couillonnés « ) ; le discours de l’universitaire, carapace de semblant de savoir ( » Vous y êtes à plein tube, en croyant faire l’émoi de Mai « ) ; le discours de l’hystérique (séduction prédatrice pour régner sur un maître) ; enfin, peut-être le seul à libérer de l’asservissement psychique, le discours analytique fait de l’analyste un objet insaisissable que Lacan a appelé l’objet petit-a. Cet objet partiel sort du corps,  » chiure, regard, voix  » ; il se fait substitut, tétine ou psychanalyste. Un  » objet dont il n’y a pas d’idée « , cela sert de levier à l’histoire du désir et cela vous dépouille de vos répétitions. Selon l’éthique lacanienne, la psychanalyse est une  » prophylaxie de la dépendance « .

Ce résumé perd la drôlerie de Lacan. Ainsi des peauciers du front du hérisson, de la différence entre l’homme et le homard, des étudiants qui font de l’auteur-stop et – je n’y résiste pas –  » au niveau du réel, il n’y a pas d’Auvergnats « … Car Lacan redoutait le racisme dont il prophétisait le retour. Manque forcément aussi, dans ce résumé, une foisonnante érudition appuyée sur la pratique du latin et du grec, augmentée de Leibniz, de la topologie, du japonais, grâce à une cohorte d’aides invisibles dont, pour le chinois, François Cheng. Manquent enfin les cruels coups de griffe aux collègues, à Ricoeur, Sartre, Anzieu, Beauvoir – et Freud si nécessaire. Dans un résumé de Lacan, manque la vie.

Alors précisément, sa vie. En voici deux, Lacan, envers et contre tout, d’Élisabeth Roudinesco ; Vie de Lacan, de Jacques-Alain Miller, premier fascicule d’une série sur le modèle des Lettres à l’opinion éclairée de 2002, ébouriffantes d’intelligence et de gaieté. Deux témoins privilégiés : l’une parce que, fille de Jenny Aubry, psychanalyste d’enfants, elle a connu Lacan petite, l’autre parce qu’il est son gendre et le légataire de son œuvre. Parcourant le XXe siècle, Roudinesco y situe Lacan dès l’enfance, s’attarde sur la vie amoureuse de son objet, décrit une pensée mouvementée et tire à la sanguine le portrait de Lacan en libertin grandiose, rapportant son désir des femmes à la possession de L’Origine du monde, le tableau de Courbet,  » la chose génitale « , disait Charcot… Si elle croque à belles dents l’homme privé, c’est en historienne, superbement, que Roudinesco met en perspective le siècle de Lacan et le nôtre,  » d’ores et déjà lacanien « . Loin d’une simple psychologie médicale, nous dit-elle, et fondée sur la nécessité de la transgression, la pensée de Lacan est la seule en psychanalyse qui se confronte à Auschwitz et réinterprète la pulsion de mort. Psychiatre, le docteur Lacan resta populaire auprès des  » médecins des fous « , à la fois  » penseur des Lumières sombres  » et grand clinicien.

S’il a passé le plus clair de sa vie à élucider l’œuvre, Jacques-Alain Miller s’est longtemps tu sur l’homme qu’il côtoya seize ans, par respect pour le vœu de Lacan : que sa personne ne cache plus sa pensée. Peine perdue, le dandy écrase tout. Et Miller s’élance sur la piste de l’homme avec fougue et brio, sa marque de fabrique. Le Lacan de Miller est un révolté au désir hors normes, coup-de-poing américain en poche, qui veut tout tout de suite, trépigne pour obtenir, qui brûle les feux rouges et, s’il ne conduit pas, fonce à pied tête baissée parce qu’il hait le signal Stop !, brave la loi tant qu’il peut, comparable à Naomi Campbell moins la drogue. De sa propre existence, il disait :  » Une vie passée à vouloir être Autre malgré la loi.  » Sur son lit de mort, trois mots :  » Je suis obstiné. »

 » Jardin à la française « 

Roudinesco et Miller se croisent sur bien des points. L’excès, la démesure, le non-conformisme de la grande bourgeoisie, le charme et la brutalité. Le Lacan de Miller est plus tendre, plus aimant ; le livre de Roudinesco, nourri à l’amour vache, rend justice à un homme qu’elle admire et discute. Ces deux-là sont passionnés de Lacan.

Jean-Claude Milner aussi, mais autrement. Clartés de tout est d’un chercheur qui ne veut strictement rien savoir de l’homme privé. Mais alors, quelles lumières ! Un exemple. Milner, qui fut linguiste, décrypte la position de Lacan sur les langues. En 1953, neuf ans après la défaite du nazisme, le premier discours de Rome, célèbre pour son affirmation du  » retour Freud « , s’adressait aux psychanalystes de langue romane. A l’époque, l’allemand vaincu, langue natale de la psychanalyse, cédait devant l’anglais, langue de la marchandisation propre à dévoyer l’entreprise freudienne. Aux Etats-Unis, c’était fait. Pour retourner à Freud, Lacan le mit au cordeau ; de la jungle freudienne,  » j’ai fait un jardin à la française « , disait-il. Mais pour cela, rappelle Jean-Claude Milner, Lacan a recours à la  » langue dialectique « , une langue française qu’il se voit contraint de tourmenter, car le français classique ne peut rien dire de freudien. Tard dans sa vie, il n’a plus le temps, il joue aux mots-valises, se sert des homophonies, des sens opposés et, en hâte, brise la langue. L’obscurité vient.

À Miller, il disait : « J’ai 5 ans. » Sale gosse génial ! Pour moi, en 1962, inoubliable Lacan du séminaire sur l’angoisse, troublant professeur de discorde à Sainte-Anne, obstinément sérieux parmi les fous.


Bibliographie

De Jacques Lacan

Le Séminaire livre XIX… Ou pire, Seuil,  » Champ freudien », 256 p., 23 €.

Sur Jacques Lacan

Le Théorème du Surmâle. Lacan selon Jarry, de Paul Audi, Verdier, 214 p., 16 €.
Le Malentendu des sexes. Freud, Lacan et l’amour, de Juan Pablo Lucchelli, Presses universitaires de Rennes, 240 p., 18 €.

Vie de Lacan, écrite à l’intention de l’opinion éclairée, de Jacques-Alain Miller, éd. Navarin, 24 p., 5 €.

– « Pourquoi Lacan », numéro 9 de la revue Le Diable probablement sous la direction d’Anaëlle Lebovits-Quenehen, Verdier, 176 p., 15 €.

– Signalons également la parution, le 13 octobre, d’un autre inédit de Jacques Lacan, « La Troisième », conférence à Rome en 1974, dans un numéro spécial de la revue La Cause freudienne, « Lacan au miroir des sorcières », sous la direction de Nathalie Georges-Lambrichs, éd. Navarin, 16 €.