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14 octobre 2013

L’économie de la cruauté n’est pas en crise par Mario Cifali

Il pourrait s’agir d’un vieux dialogue entre René Major et Jacques Derrida, aucun livre de Major n’étant sorti récemment, mais comme ça dit « le mérite de l’ouvrage de René Major, qui traite de la cruauté des rapports entre les puissants et les faibles, les dirigeants et les dirigés, dans le sillage de la fouille freudienne et derridienne, » on ne sait plus où on est.

Notre confrère Le Temps n’a pas fait tout son travail que voulez-vous. La SIHPP nous le répercute, sans davantage de précision mais c’est moins grave nous ne sommes que des amateurs, en attendant c’est plutôt percutant, voilà, lisez ceci.

PHG


par Mario Cifali

L’économie de la cruauté n’est pas en crise

par Mario Cifali

Le Temps (Genève), 30 septembre 2013

Les spectres de la cruauté politique, de l’esprit mercantile, juridique et religieux, que le philosophe Jacques Derrida et le psychanalyste René Major étudient, ne cessent d’inquiéter quiconque est soucieux de l’avenir de l’humanité, attendu qu’en un seul homme tous les hommes sont inclus.

Si un ordre juridique totalitaire, souverain et universel triomphait de notre liberté, quelle serait notre destinée ? À n’en pas douter, nous deviendrions victimes d’un principe hostile à la vie, d’un attentat meurtrier, comme l’écrit Nietzsche dans sa Généalogie de la morale.

[Image : Sans titre]

À l’évidence, cette prémonition de l’éminent philosophe n’est pas vaine mise en garde. Elle cerne la sombre réalité qui n’est pas loin de se concrétiser, au point que certains penseurs se demandent si le quidam n’a pas raison de défier la violence du bureaucrate légaliste : « Mais pourquoi donc ne fais-tu pas l’amour avec la loi ? ».

totalitarisme de nouvelle mouture

Un péril, un totalitarisme de nouvelle mouture, un nivellement débilitant frappe non seulement l’Europe et les USA, mais le monde entier : c’est la montée en puissance d’un souverainisme étatique, juridique, mercantile, sociétal et moral, qui viole l’intimité des êtres et les contraint à une transparence, là où, pour un psychanalyste, il n’y a qu’opacité, qu’énigme de soi au cœur de l’existence singulière.

À défaut de prendre conscience des méfaits de la cruauté, des perversités patronnées par les puissants investisseurs (on en dénombre à peu près un millier dans le monde), qui fabriquent une terre de sang et de cendres, notre civilisation est rendue malade par des crises à répétition, par des tragédies individuelles et collectives qui peuvent conduire au pire.

Voyons ! De quel démon les hantises de notre civilisation sont-elles le fruit amer, de quelle mémoire douloureuse le symptôme ? Elles sont la marque d’une situation périlleuse, partout générée par la cruauté, arrimée – Freud le démontre très bien – aux outrages d’une pulsion sacrificielle.

autant Derrida que Major

Il y a une réalité traumatique, résultat du réel qui ne cesse de se mettre en croix, que la psychanalyse ne peut taire, au risque sinon d’être jugée immorale. Elle se doit d’interroger le sens corporel et psychique de la jouissance sadomasochiste qui compose l’univers du faire souffrir ou le laisser souffrir autrui, voire se faire souffrir ou se laisser souffrir, disent autant Derrida que Major.

Elle se doit, oui, d’interroger les pratiques abusives d’un État créancier, d’une oligarchie de dirigeants politiques et économiques qui, en Europe et ailleurs, condamnent les citoyens à faire les frais d’une dette qu’ils n’ont pas contractée.

Pour le moins obscène, cette situation est typique d’un marché de dupes, d’une responsabilité transférée. Elle est similaire au renversement du tour de passe-passe propre au christianisme. Au nom du père, le fils se sacrifie pour sauver l’humanité du péché, de la déchéance que le père et ses suppôts ont eux-mêmes engendrée.

symptôme haïssable

De cette situation inique, la guerre économique est le symptôme haïssable. Un exemple suffit pour l’épingler. Les capitaines des pays riches ne se privent pas d’exploiter les pauvres des pays défavorisés. Conjoncture détestable qui pousse au crime. À preuve, les innombrables immolations et suicides, faits de colère et révolte des démunis, voire de certains nantis.

À grande échelle, la cruauté économique n’est possible que parce sévit l’immoralité froide d’un système sadomasochiste aux multiples visages. Elle n’est possible que parce que la majorité des États marchands la cultive, fût-ce en se parant des attributs de la belle âme. « L’homme n’est ni ange ni bête. Qui fait l’ange, fait la bête » observe Blaise Pascal.

la terre peut nourrir tous les hommes, mais elle ne peut satisfaire leur cupidité

La cupidité, l’avidité, la voracité, l’égoïsme de l’Homo oeconomicus figurent en première ligne dans la foire d’empoigne des affaires d’argent qui jouissent de la misère matérielle et psychique des humains. C’est Gandhi qui disait : « La terre peut nourrir tous les hommes, mais elle ne peut satisfaire leur cupidité ».

qu’est-ce que « croire », qu’est-ce que « acheter ?

Les crises actuelles, dont nous pâtissons tous, sont l’événementiel sordide d’une économie générale du sacrifice qui oppose les sacrificateurs ou sacrifiés, les abuseurs aux abusés. L’hubris qu’elles renferment implique de marcher sottement dans le coup et les coûts : croire à ce que l’on nous fait croire, acheter ce que l’on nous fait acheter, sans se poser la question de qu’est-ce que « croire », qu’est-ce que « acheter ». À ce plan, il n’y a pas de banalité du mal économique, si ce n’est au motif de l’ignorance consentie.

Le mérite de l’ouvrage de René Major, qui traite de la cruauté des rapports entre les puissants et les faibles, les dirigeants et les dirigés, dans le sillage de la fouille freudienne et derridienne, c’est de démontrer comment l’économie des échanges mercantiles autant que celle de l’inconscient sont interdépendantes. Comprendre que l’une et l’autre sont façonnées par une parole arrimée aux désirs corporels, prendre conscience qu’il s’agit d’une politique des pouvoirs et savoirs, d’une gouvernance qui dépend de la vie psychique, est une démarche essentielle.

Au cœur de l’économie de la cruauté agit la violence commerciale et financière d’un État souverainiste : le « monstre froid », disait Nietzsche. En elle, la plus démoniaque des énergies est à l’œuvre : celle née de l’humus sadique anal, suggérait le psychanalyste Jacques Lacan, celle qui s’emploie à produire de la souffrance, celle de la pulsion de mort en son versant le plus obscur.

appeler progrès le nivellement mortel qui ratiboise les humains

Le drame sacrificiel généré par les entreprises mondialisées, assujetties au dollar, conformes à un immoralisme juridico-bureaucratique d’esprit totalitaire, c’est que l’on se mette tous à penser, agir et parler de la même manière, c’est que l’on en vienne à appeler « progrès » le nivellement mortel qui ratiboise les humains.

Concurrence, compétitivité, croissance et crise, sont les maîtres mots d’une action obscène, d’une politique à la solde d’une économie de la cruauté qui use et abuse du vivant terrestre ; – politique audible à longueur de journée dans nombre de discours économiques, programmatiques, et même religieux, dont les médias se font l’écho.

ne pas rester prisonnier d’une neutralité silencieuse

Ouvrir les yeux, ne pas rester prisonnier d’une neutralité silencieuse, combatte la félonie politique et économique, refuser de s’agenouiller devant les diktats des puissants, défendre la liberté de conscience, c’est le devoir humaniste. S’opposer à la brutalité, dénoncer la nocuité inhumaine c’est, plus que jamais, une exigence vitale.

Non sans raison la fouille psychanalytique s’échine à penser le tragique qui sacrifie sans état d’âme.