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10 septembre 2008

Les français & leurs psychotropes : comment prendre soin de soi convenablement ? Sandrine Blanchard. Introduction par Philippe Grauer

Sandrine Blanchard. Introduction par Philippe Grauer

Ni la psychothérapie relationnelle ni la psychanalyse, qui prennent en compte la dimension socio affective des maux de nos contemporains, et ne reculent pas devant l’idée que nos maux psychiques font signe, signifient quelque chose qui s’est détraqué dans la mécanique de notre existence — on parle alors de symptôme et non de trouble — ne sont mentionnées clairement par nos experts lorsqu’il s’agit de l’équilibre existentiel et psychique des français et pas seulement de sa médicalisation sous l’appellation de santé mentale.

En quoi au juste consiste donc la palette des alternatives aux psychotropes utilisés à tort et à travers par des généralistes on le comprend aisément débordés par un matériau qu’il faut autant de temps en plus de celui qu’ils ont déjà passé sur les bancs de l’université pour le maîtriser ? le paradigme des réponses possibles se révèle large, avec double alternative, entre traitement au lexomil et automédication à la griffonia d’une part, comportementalisme à protocole et séances de psychothérapie relationnelle ou de psychanalyse, fondées sur la dynamique de la subjectivité, celles-là mêmes que traque la loi Accoyer, d’autre part.

Nous sommes précisément là pour certains (seulement) de « ceux qui en ont marre de prendre des psychotropes et ceux qui ne veulent pas entamer de traitement chimique« . La question se pose, que Foucault pointait en visionnaire, celui qui entreprend une démarche, comme on désigne ce que dans la terminologie médicale inappropriée on appelle patient, et dans l’américaine tout aussi malajustée, client, celui qui va voir quelqu’un, comme on dit, précisément est-il encore quelqu’un, au regard de la médecine organiciste et des psychologues à protocoles comportementalistes ravis à la perspective de ravir le titre générique de psychothérapeute aux praticiens qui l’ont promu et dignement popularisé et encadré ?

Surmédicalisation signifie sous psychothérapisation relationnelle. Ce problème de société passe par la reconnaissance de notre profession, et non la tentative de liquidation à peine sournoise de la psychanalyse et de nos psychopraticiens dûment formés et encadrés.

Notre médecin généraliste, que la loi due au Dr. Accoyer considère de droit divin ou médical comme on voudra comme psychothérapeute au sens générique du terme — en fait il s’agit d’un passe-droit, n’y entend rien dans la demande exprimée sous forme de plainte médicalisée, docteur je me sens très fatigué je n’ai de goût à rien en ce moment ; depuis que mon amie m’a quitté et que mes problèmes au travail s’aggravent j’ai des nausées plutôt le soir, mon dos me fait souffrir et je dors mal. Il a le devoir de soulager et d’administrer la molécule récemment proposée par le visiteur médical, ça marche très bien en ce moment tout le monde en redemande, très efficace contre la dépression du chômeur. Thérapie de cheval rebaptisée psychothérapie.

Que voulez-vous qu’il fasse d’autre ? adresser à un collègue compétent, un psychiatre ? débordé avec liste d’attente. Sans compter que les petits maux psychiques du quotidien encombrent face aux maladies mentales. Le CMP c’est guère mieux. En dehors d’un confrère médecin, à qui adresser de confiance ? pas à la dame psychologue qui reçoit les enfants et les parents le mercredi, non remboursée, ni au machinchosethérapeute dont il ne saurait rien dire après la brève entrevue d’il y a deux ans quand il est venu s’installer à l’autre bout du quartier, et qui tout de même n’est pas médecin. On va traiter ça en un quart d’heure renouvelable comme une maladie psychique réductible par prescriptions.

Il existe pourtant un secteur alternatif, alimenté par nos praticiens libéraux, parfois déjà articulés en réseau avec les généralistes. Professionnels de l’écoute, ils prêtent attention aux gens environ 40 minutes, souvent sur un rythme hebdomadaire, et ne recourent à aucun médicament. Il arrive bien souvent que leurs tarifs, non remboursés, soient modulés selon les revenus de ceux qui s’adressent à eux. Les effets sont désastreux : diminution spectaculaire de la surconsommation médicale, remise sur pied durable, amélioration sensible de la santé dans son ensemble, meilleure résistance aux agressions physiques et psychiques, une désolation pour les firmes pharmaceutiques.

Médicalisons on sera plus tranquilles. Je me souviens de cette épouse ayant perdu son homme très jeune, que le médecin de famille avait médiquée pour parer au plus pressé du deuil, et dont la fille devenue médecin a pris connaissance épouvantée de l’ordonnance indéfiniment renouvelée jusque là, selon la prescription devenue aussi éternelle que le regret du même nom, par sa mère pieusement renouvelée. Non remariée, vie déserte, psychisme dévasté au raygras. En l’honneur de la mémoire de Zarifian, pensons à arrêter le massacre, et à exiger que soit reconnue à notre profession sa capacité déjà bien établie sur le terrain de faire face psycho-écologiquement au malaise dans notre civilisation.

Philippe Grauer


Trop de somnifères, d’antidépresseurs, d’anxiolytiques : les Français accumulent les records de consommation de psychotropes. La formation insuffisante des médecins généralistes est l’une des explications. De plus, ceux d’entre eux qui s’efforcent de trouver auprès d’un service spécialisé ou d’un psychiatre un avis pour évaluer un risque ou la gravité d’un trouble ou pour instaurer un traitement peinent à obtenir un rendez-vous rapide ou les informations souhaitées.  » Le psychotrope a cessé d’être un médicament, pour devenir un produit à traiter les malheurs de la société « , expliquait le professeur Edouard Zarifian. C’est plus vrai que jamais.

Le Monde 10 septembre 2008

Les Français consomment trop de psychotropes. Somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs, dans ce domaine, ils sont les champions d’Europe. A l’origine de plus de 80 % des prescriptions, les médecins généralistes sont souvent mis en cause. Une enquête lancée par le département universitaire de médecine générale de la faculté de Rouen, et qui sera présentée mercredi 10 septembre à Paris lors du Congrès international d’épidémiologie, apporte un éclairage instructif sur les  » obstacles perçus par les médecins généralistes dans la prise en charge des patients dépressifs « .

Stress au travail, problèmes familiaux, troubles du sommeil, fatigue répétée, anxiété, la souffrance psychique et sociale, le  » ça va pas en ce moment docteur  » sont devenus le pain quotidien des généralistes. Réalisée par questionnaire auprès de 2 000 médecins dans quatre régions du Nord-Ouest (Basse-Normandie, Haute-Normandie, Picardie, Nord-Pas-de-Calais), l’enquête révèle que seulement 28 % des généralistes connaissent l’existence des guides de pratique clinique de la dépression, et qu’à peine un praticien sur cinq a effectué un stage de psychiatrie au cours de sa formation initiale. Pour soigner leurs patients, 47 % des médecins disent se heurter à  » l’insuffisance et aux difficultés d’accès des services spécialisés « . Lorsqu’ils ont besoin de l’avis d’un psychiatre pour instaurer un traitement ou évaluer le risque (en particulier suicidaire) et la gravité d’un trouble psychique, plus de la moitié des généralistes peinent à obtenir un rendez-vous rapide et un retour d’information du spécialiste.

Pas étonnant, dans ces conditions, que le médicament soit la principale approche thérapeutique (94,8 % des médecins interrogés déclarent y avoir recours  » souvent  » ou  » toujours « ), suivie, loin derrière, par les thérapies comportementales et cognitives (44,3 %), les psychothérapies conventionnelles (35,7 %) ou les groupes d’entraide (12,6 %).

 » Le recours aux psychothérapies comportementales et cognitives est plus souvent cité par les femmes médecins et par les praticiens ayant eu une formation diplômante ou ayant suivi une formation continue sur la dépression « , précise l’étude.  » La qualité de la prise en charge du patient dépressif passe par une formation adaptée et par l’amélioration des circuits de soins « , insistent les chercheurs. Quant à la prééminence d’une demande de collaboration avec le psychiatre plutôt qu’avec un psychologue,  » elle peut s’expliquer par son absence de prise en charge financière par l’assurance maladie « , rappelle l’étude.

Voilà plus de dix ans que la surconsommation de psychotropes est pointée dans différents rapports officiels. Fin août, ce constat a une nouvelle fois fait la  » une  » des médias. Les chiffres – un Français sur quatre a consommé un psychotrope dans les douze derniers mois – et l’état des lieux – trop de prescriptions se révèlent inadéquates et coûtent une fortune à l’Assurance maladie – sont toujours les mêmes, mais cette fois quinze médecins, dont treize psychiatres, ont signé un appel  » contre l’abus d’antidépresseurs « .

Lancé dans les colonnes de Psychologies magazine , qui  » s’engage  » pour la première fois dans un débat de santé publique, relayé à la  » une  » du Journal du dimanche (deux titres du groupe Lagardère), cet appel a recueilli 491 signatures, parmi lesquelles on trouve des psychologues, des psychothérapeutes, mais quasiment pas de médecins généralistes. Le texte de l’appel dénonce une  » surmédicalisation du mal-être  » et souligne que des  » alternatives non médicamenteuses aussi efficaces existent « .  » Nous sommes face à une sous-estimation et à un manque d’information sur les risques liés à ces produits « , considère le psychiatre William Lowenstein, signataire de l’appel.

 » Il serait temps de passer de l’incantatoire à l’opérationnel « , réplique le docteur Alain Mercier, généraliste et maître de conférences associé à la faculté de médecine de Rouen, initiateur de l’enquête par questionnaire. Oui, ses confrères ont  » une réponse extrêmement médicamenteuse  » aux plaintes psychiques de leurs patients, mais  » on a tort de les stigmatiser « .  » Pour que le problème soit aussi répandu et aussi important, c’est qu’il concerne tout le monde : médecins, patients, industrie pharmaceutique, pouvoirs publics, système de soins . « 

Entre des généralistes qui n’ont ni le temps ni la formation suffisante pour proposer autre chose que du Lexomil ou du Prozac, des patients pour lesquels le médicament s’avère la solution la plus économique financièrement et moralement, une industrie pharmaceutique qui ne relâche pas sa pression marketing, des psychiatres très mal répartis géographiquement et des pouvoirs publics qui n’entendent pas ouvrir le dossier du remboursement des thérapies non médicamenteuses, la consommation de psychotropes a encore de beaux jours devant elle.

 » Les chiffres montrent que le psychotrope a cessé d’être un médicament pour devenir un produit à traiter les malheurs de la société « , expliquait le professeur de psychiatrie Edouard Zarifian (décédé le 20 février 2007), auteur en 1996 du premier rapport pointant les dérives de la consommation de ces produits. Rien n’a changé.


En encadré, ce second article :

Les réponses thérapeutiques au mal-être, au coup de blues, à la déprime ou à la fatigue passagère ne se résument pas aux psychotropes. Il y a d’abord les conseils, plus faciles à dire qu’à faire : manger équilibré, faire de l’exercice physique, prendre du temps pour soi, éviter de fumer dix cigarettes avant d’aller se coucher, ne pas s’angoisser au moindre pépin, etc. Et puis il y a toutes les alternatives aux médicaments, que ce soit dans le champ de la psychothérapie ou dans celui des médecines douces, mais dont l’immense majorité n’est pas remboursée par la Sécurité sociale.  » Bon nombre de patients n’ont pas les moyens d’accéder à un psychothérapeute ou un psychologue « , témoignent plusieurs généralistes.

Selon une étude publiée en juin 2007 par la direction de la recherche de l’évaluation et des statistiques (Drees), 18 % des personnes souffrant d’un épisode dépressif recourent aux médecines douces. Acupuncture, homéopathie, phytothérapie (valériane, passiflore ou aubépine pour mieux dormir, millepertuis pour les déprimes légères), luminothérapie, oligo-éléments peuvent apporter des réponses.

Jean-Pierre Raveneau, directeur de la Grande herboristerie de Paris, constate qu’une part importante de sa clientèle souffre de problèmes  » d’anxiété, de stress ou d’angoisse « .  » Il y a ceux qui en ont marre de prendre des psychotropes et ceux qui ne veulent pas entamer de traitement chimique « , résume-t-il.

Pour les états dépressifs passagers il propose soit du millepertuis, soit, depuis un an, du griffonia. Cette graine de Côte d’Ivoire, préparée sous forme de teinture mère,  » se vend et marche très bien « , assure-t-il. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) n’a  » aucun conseil  » à donner sur le griffonia.  » Elle n’est pas utilisée dans des préparations médicamenteuses et n’a pas fait l’objet de signalement en pharmaco-vigilance. «