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12 octobre 2010

Luc Ferry : aimer plus que jamais

12 octobre 2010
Entretien avec Luc Ferry
 » Nous aimons plus que jamais « 

Votre livre porte un titre inattendu : La Révolution de l’amour. Enfin, pas tout à fait inattendu pour ceux qui vous ont suivi puisque vous avez déjà publié, en 2007, Familles je vous aime. Selon vous c’est l’amour, désormais, qui anime non seulement notre vie intime, mais notre vie intellectuelle et politique. A l’humanisme des Lumières aurait succédé l’humanisme de l’amour…

L’amour existe depuis toujours, mais l’invention du mariage d’amour est, sur le plan sociétal, l’événement majeur des deux derniers siècles en Europe. Qu’est-ce que le mariage d’amour ? C’est le mariage choisi par les enfants et non pas imposé par les villages et les parents. Ce mariage d’amour est né de l’émancipation de l’individu que le salariat a induit, sans le vouloir, par rapport à l’emprise des villages. Cet éloignement par rapport au village, c’est aussi, curieusement, ce qui a permis en Europe la laïcité. Car c’est aussi un éloignement par rapport au poids social des religions. La laïcité n’est pas née en France de l’histoire des idées. Elle est née de l’histoire de la famille moderne et de l’histoire du salariat. On s’est arraché au village, on a pris une distance par rapport au curé.

La conséquence de tout cela, nous dites-vous, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est prêt à mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour des idées, alors qu’on ne renoncerait à aucun sacrifice pour ses proches, ses enfants.

L’invention du mariage d’amour a eu pour conséquence l’amour des enfants comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Au Moyen Age, la mort d’un enfant était moins grave que la mort d’un cochon ou d’un cheval. Montaigne écrit à un de ses amis une phrase que je cite :  » Mon cher ami, j’ai perdu deux ou trois enfants en nourrice « . Mais cet amour des proches, loin de pousser à l’individualisme et au repli sur soi, a pour conséquence, au contraire, l’ouverture au collectif et au politique.

Ce qui se passe aujourd’hui est passionnant : nous vivons la liquidation de toutes les figures traditionnelles du sacré, au sens étymologique du terme. Le sacré n’est pas le religieux opposé au profane. Des valeurs sont sacrées quand je pourrais me sacrifier pour elles, donner ma vie pour elles. Dans l’histoire de l’Europe, il y a trois figures du sacré collectif. On est mort pour Dieu, ce sont les guerres de religion, la Saint-Barthélemy et autre ; on est mort pour la patrie (la dernière guerre mondiale a fait 53 millions de morts), et on est mort pour la révolution (en gros, le communisme a fait 120 millions de morts dans le monde). Je prétends que, sous l’effet de l’histoire de la déconstruction au XXe siècle, ces trois figures du sacré ont été liquidées en Europe.

Pour vous, Dieu n’existe pas, mais vous défendez l’idée de transcendance. Qu’est donc cette transcendance sans Dieu ?

Quand vous aimez vraiment quelqu’un, que ce soit sous la forme de l’amour passion, ou que ce soit l’amour des enfants, vous vous vivez dans l’amour l’épreuve de la sacralisation de l’autre. Il devient sacré au sens où vous pourriez à la limite donner votre vie pour lui s’il était menacé. Vous faites donc l’épreuve d’une transcendance de l’autre, mais cette transcendance vous ne la ressentez pas dans le ciel des idées ou dans la religion, vous ne la ressentez nulle part ailleurs qu’en vous-même. Partout, dans toutes les langues, elle est là, cette métaphore du coeur. C’est cela que j’appelle, en suivant Husserl, la transcendance dans l’immanence. C’est une transcendance laïque en quelque sorte.

Si notre vie est fondée sur l’amour, comme elle ne l’a jamais été, et si Dieu est plus absent que jamais, le deuil de l’être aimé devient insupportable…

Oui, nous aimons plus que jamais. C’est le tragique de la condition de l’homme moderne. Le grand thème de la philosophie grecque a été de dire que la vie bonne est la vie qui accepte la mort, qui a vaincu les peurs, et qui est capable de vivre au présent. Le sage est celui qui n’a plus peur de la mort et celui qui est capable de se réconcilier avec l’être. Spinoza, Nietzsche reprendront cela. Vous trouvez là la première grande définition de la spiritualité laïque, la première grande définition de la vie bonne qui ne passe ni par la foi ni par Dieu.

Après la guerre de Troie, Ulysse va mettre dix ans à rentrer chez lui car il a crevé l’oeil d’un cyclope, fils du terrible dieu Poséidon. Lequel va essayer de lui faire oublier le sens de sa vie, le sens de son voyage, qui va de la discorde et de la guerre à l’harmonie et à la paix, à Ithaque. Ulysse met le pied sur une île où se trouve une divinité sublime, Calypso, Elle tombe, raide, folle amoureuse de lui. Si tu restes avec moi, lui dit-elle, je te donnerai la jeunesse et l’immortalité. Promesse chrétienne avant la lettre. Ulysse refuse cette promesse alors qu’il a vu la mort de près et visité les enfers. Il quitte la nostalgie et renonce à une fausse espérance, pour choisir le présent. Il pense qu’une vie de mortel réussie est préférable à une vie d’immortel ratée. C’est le début de la philosophie.

Propos recueillis par Robert Solé

La Révolution de l’amour. Pour

une spiritualité laïque,

de Luc Ferry, Plon, 476 p., 21,90 ¤.

© Le Monde

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