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1 février 2020

LA RÉPLIQUE DE MILA ET LE « GRAND REMPLACEMENT »

par Philippe Grauer

intimidation terroriste

Examinons un point de droit et d’expérience de la funesterie consistant à intégrer une partie même minime de l’intimidation d’inspiration terroriste que le fanatisme islamofasciste s’efforce d’instiller dans la conscience des citoyens français.

En France, depuis le Voltaire d‘écrasons l’infâme et du chevalier de La Barre — et de l’européen Lessing de Nathan le sage, le grand mouvement de disjonction religion/politique, qui aboutira à la loi de 1905 du petit Père Combes, a accompli au service de la société française et européenne, mais aussi de la sensibilité mondiale d’un processus de globalisation en marche depuis la révolution industrielle anglaise, en France et dans le monde donc, le principe de laïcité a accompli un progrès remarquable en disjoignant l’intrication nationalisme/foi religieuse. Cela permet à tout citoyen de penser et s’exprimer sans la moindre restriction, en matière de religion, devenue un sujet comme un autre, et non un territoire sacré (interdit de toucher, donc de critiquer Dieu). Soyons clair si quelqu’un entreprend de s’en prendre à Allah, comme à n’importe quelle divinité — et Dieu sait s’il y en a ! et ceci dans les termes les plus vigoureusement excessifs de la génération nique-ta-mère, ma foi (!) il en a le droit strict, et nous avons le devoir de le soutenir sans la moindre réserve. Devoir car c’est notre droit d’expression qui est en cause, notre humanité propre.

fini le règne du blasphème dans le cadre de la citoyenneté moderne

Nous vivons en France au XXIème siècle, deux siècles et demi après la Révolution française, et un bon siècle après la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Rappelons que l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme garantit la liberté de croyance et que la notion de blasphème comme faute ou délit a disparu du droit moderne. La notion a également disparu des références onusiennes.

Notre droit républicain s’oppose fondamentalement au droit religieux qui prévoyait il y a des siècles de faire hacher menu par le bras séculier appelé en renfort qui oserait s’en prendre à Dieu. Le droit religieux, dans les théocraties ou systèmes politiques à composante théocratique (Israël, démocratie théocratique, un horrible mélange, n’est pas toujours exempté de ce travers, qui pose problème avec une certaine conception du sionisme[1]) notamment, actuellement en vigueur au Moyen Orient, punit ou fait punir le blasphème, comme en France et en Europe avant la Révolution. Le blasphème est un concept de droit religieux, qui légifère sur la liberté de penser et d’expression, pour la restreindre par l’intimidation et la menace de mort, rien que ça, voir Charlie. Il constitue une atteinte vitale, un attentat moral (et physique si affinité islamofasciste) au principe de liberté. Un concept d’un autre âge (moyenâgeux disons nous dans notre référence au triomphe des Lumières et à la philosophie de l’Histoire romantique) au moment où des intégristes rétrogrades prônent le retour à un Allah du premier millénaire (exception faite de l’expérience andalouse, interrompue par la barbarie chrétienne), faute de capacité d’entrer dans la modernité et d’y adapter leur religion. C’est leur problème, cela n’a jamais à devenir le nôtre. Les prétendus « blasphémateurs » sont les intellectuels et artistes exprimant une parole libre, dont le cas Salman Rushdie[2], objet d’une fatwa (appel public au meurtre) de l’iman Khomeyni, illustre emblématiquement le principe de persécution religieuse.

deux conceptions du sacré

Nous ne concevons pas le sacré (interdit de toucher à) de la même manière. Nous autres républicains, ne saurions admettre qu’on touche à la liberté. Les islamofascistes ne sauraient admettre qu’on touche à leur Dieu passéiste. Deux sacrés se confrontent. Deux systèmes de valeurs se combattent. En démocratie par le débat, en régime de type fasciste par l’intimidation terroriste. La chrétienté, après d’effroyables guerres de religion et une Révolution finalement incarnée dans un régime républicain environ un siècle après son surgissement, a fini par trouver son compte dans le divorce français entre religion sphère privée et politique sphère publique, exprimé en termes de laïcité. Nous avons gagné, et jamais plus en France des tenants obscurantistes d’un cléricalisme d’un autre âge soutenu par des pétrodollars vivant mal sa crise actuelle, n’imposeront à la patrie des droits de l’Homme une telle régression. Les nazis l’ont tenté, ça n’est pas une référence, et ils l’ont payé cher.

face à l’islamofascisme

Le rapport de forces continue. Les musulmans français devenus une force politique à la suite d’un réveil du religieux post colonial, naviguent à vue sur ce terrain agonistique à dimension internationale. Les républicains (dont naturellement de très nombreux citoyens français musulmans) doivent tenir bon dans l’épreuve de force. Car face à l’intégrisme islamofasciste c’est l’ensemble des valeurs républicaines qui est menacé. En l’occurrence la moindre défaillance constitue une brèche à colmater sans délai. Faute de quoi c’est l’ensemble du tissu républicain qui se détricote. Quand on voit comment sous l’influence des Frères musulmans l’Égypte post nassérienne a replongé dans le voile, on mesure qu’il y a à craindre. Quand on voit le prix à payer en Pologne par les femmes pour une rétrogradation violemment régressive négociée avec la puissance catholique ultra conservatrice locale, on mesure que décidément rien n’est jamais acquis. Nous vivons une période de crispation nationaliste et religieuse réactionnaire mondiale dure. La crise de conscience européenne dont parlait Husserl lors de la montée des fascismes reprend. Avertissement d’incendie.

nos valeurs psys

Nous autres psychopraticiens relationnels avons besoin pour continuer d’exercer et soutenir nos valeurs, diffusées par nos écoles, de soutenir clairement et résolument les principes démocratiques et laïcs faute de quoi nous dépérissons.

statut de la provocation

Un dernier point, le criminel argument « avouons que les Charlie ne l’avaient pas volé » conjoint au « qui sème le vent récolte la tempête« , digne du nazisme[3]. J’ai rencontré des amis, libéraux par ailleurs, prônant l’autocensure. Prenez donc soin de la sensibilité de vos adversaires, un peu de tact que diable ( ! ). Traduction historique : n’agacez pas le Monsieur Hitler de Chamberlain. Sauf que le nazisme n’est pas un Monsieur, mais un monstre. N’entrez jamais dans le processus de l’autocensure face à la terreur. C’est par là que les terroristes commencent par gagner, et quand ils ont commencé, ils s’apprêtent à en finir. C’est pour cela que je les nomme islamofascistes. Pour attacher le grelot.

provocation… du réflexe républicain

Mila s’exprime comme elle l’entend, mode ado-réseaux, et la ministre de la justice n’a pas à ménager la sensibilité des ennemis jurés de la liberté d’expression. Parler comme l’a fait la Garde des Sceaux « d’atteinte à la liberté de conscience » manifeste le degré de confusion dans lequel cherchent à nous attirer ceux qui prônent la réintroduction rampante en France d’un droit d’Ancien Régime. Nous n’avons pas guillotiné Louis XVI en vain tout de même ! le pauvre, il serait mort pour rien ? Pour reprendre le propos de Talleyrand, plus qu’une erreur, c’est une faute. Vite excusée par la fatigue, mais cela eu dû donner lieu à une explication « pédagogique » comme disent les politiques, de la part de l’intéressée, prenant la responsabilité de rattraper clairement ses bourdes. Bravo Mila ! de voici propulsée de la réseausphère à la barbare (à ton âge on peut avoir des mots crus, à la réflexion ça vaut mieux que les mots pesés qui disent des conneries), à la fachosphère. Ton propos n’a en rien à se voir adouci pour ménager la sensibilité criminelle de ceux qui te menacent de mort, et avec toi menacent de mort notre République. S’ils ne sont pas contents c’est pareil. Leur problème, en aucune façon le nôtre. C’est à nous de faire la loi, pas à « l’infâme ». Les auteurs de menaces doivent être activement poursuivis. En parlant comme elle parle Mila ne provoque que le bon réflexe. Le réflexe républicain.

lire également l’article de Caroline Forest dans Marianne

solidarité responsable

À moins que cela nous entrons dans le cercle infernal qu’un auteur politiquement et idéologiquement condamnable car actionnant le réflexe de rejet de l’étranger et de l’autre racisé, a tristement popularisé sous l’évocation du spectre du Grand remplacement. Genre à fascisme fascisme et demi. Nous serons « remplacés » quand la peur au ventre nous n’oserons plus agir et nous exprimer librement, paralysés par la menace islamofasciste intériorisée. Style pour ne pas aller au-devant des emmerdements, commençons par fermer nos gueules. Le début de la défaite. Le fascisme ne triomphe que par le jeu de notre abandon par lâcheté, du soutien de nos principes et valeurs. Que par le jeu d’une insuffisance de solidarité responsable.

mais pas coupable

Comme l’avait bien vu déjà Freud, c’est en nous que tout cela, le combat politique, se passe d’abord. Puis entre nous aussi quand nous nous soutenons, solidairement, comme il convient de soutenir Mila, et de rectifier sans complaisance les propos de la ministre, certainement fatiguée, mais dont le lapsus en dit long sur notre capacité d’auto intimidation face au monstre qui roule ses gros yeux de haine. Et aimerait tant teinter l’audace de nos artistes et de notre jeunesse de quelque culpabilité (au demeurant un artefact typiquement judéo-chrétien — on n’en sort pas si facilement).

post scriptum

« Le crime de lèse-Dieu n’existe pas« , publie enfin dans Le Monde notre Garde des Sceaux autrice de la bourde (imaginaire « atteinte à la liberté de conscience ») ayant embrouillé l’affaire, pas facile à admettre à son niveau de responsabilité et de compétence, ayant repris ses esprits. Il était temps. Merci à elle. Contrairement à certains, nous ne désirons pas la mort du pêcheur.


[1] En confondant la nation israélienne avec l’ensemble des pratiquants de la religion juive, le sionisme crée une nation dont le ciment fondateur serait d’inspiration religieuse. La combinaison du religieux et du politique nous renvoie à avant le 1789 qui libéra les juifs de France en les faisant citoyens pratiquant la religion de leur choix. Elle embrouille une situation déjà difficile d’installation de type colonial idéologico religieux en Palestine, dont il avait fallu chasser les habitants au bénéfice d’autres, eux-mêmes chassés d’Europe par l’atrocité nazie. La nouvelle nation se trouvant reconnue par le concert des nations en 1948, avec une dynamique agonistique de guerre locale incessante à la clé, ayant instauré un régime de paix armée pratiquant un grignotage territorial continu au nom d’une loi religieuse du « premier occupant » inepte en termes laïcs. La situation moyen-orientale reste un guêpier complexe, maltraité par l’impuissance de l’ONU à faire respecter ses décisions, et par le jeu des rapports de force locaux, exprimés par l’actuelle vaste guerre civile politico religieuse résultant de la liquidation de l’empire ottoman, conjuguée au jeu des intérêts pétroliers. La géopolitique est rarement simple.

[2] Dont la vie fut empoisonnée des décennies durant par une atteinte au droit de résider et de circuler résultant d’uns simple malédiction religieuse d’État.

[3] Les juifs n’ont en définitive que ce qu’ils méritent.


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