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10 juin 2006

Prévention précoce, prévention féroce — faut-il avoir peur de nos enfants ? J-P GUILLEMOLES, A. COLIN-DÉAT, et al.

J-P GUILLEMOLES, A. COLIN-DÉAT, et al.

PRÉVENTION PRÉCOCE, PRÉVENTION FÉROCE

PAR JEAN-PIERRE GUILLEMOLES

Du collectif de Montpellier

Il y a quelques mois était lancée sous le titre Pas de 0 de conduite pour les enfants de trois ans une pétition dont le succès a dépassé les attentes les plus optimistes de leurs auteurs, médecins de PMI, pédiatres, psychiatres et analystes, en recueillant à ce jour plus de 181000 signatures.

Inquiets de la concordance entre un rapport de l’INSERM concernant le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, un rapport du député Jacques-Alain Benisti, inspirant des projets du ministre de l’intérieur, enseignants, parents, et praticiens se sont mobilisés pour manifester leur refus.

Pourquoi cette protestation massive et résolue des professionnels du soin mais aussi des parents, des enseignants et des éducateurs ? Plusieurs points, dès l’abord, ont paru particulièrement choquants :

— Sur un plan épistémologique, comment sur des éléments aussi vagues et imprécis que les troubles du comportement avec opposition parvenir à pronostiquer le risque d’une déviance future ?

— Sur un plan politique, quel est le type de société annoncé par ces mesures qui, en institutionnalisant la liaison entre le soin et le maintien de l’ordre, pathologisent les comportements hors normes, court-circuitent les interrogations sur l’éducation et la société au profit d’une approche individuelle où les techniques comportementales et cognitivistes et l’usage précoce de psychotropes sont au premier plan.
Cette démarche où le scientisme, et non pas la science authentique, est posé comme référence pour une « gestion » de l’humain, devenant une idéologie de remplacement dans une société déboussolée, est un premier pas vers un totalitarisme pour le bien de tous dont on connaît les dérives funestes.

Plusieurs associations de praticiens intervenant dans le champ du soin, le CEREDA, l’Association des psychologues freudiens, et I’INTERCOPSYCHOS, soucieuses de maintenir la dimension subjective dans l’approche des souffrances psychiques se sont regroupées pour organiser une conférence-débat à l’ŒIRTS à Montpellier, le Mercredi 29 Mars à 20h30, avec l’intervention de Jean-François COTTES, un des initiateurs de la pétition, président d’InterCoPsychos, des psychologues de Thuir, de psychiatres et psychanalystes de la région. Titre Prévention précoce, prévention féroce.
Cette rencontre, au cours de laquelle eut lieu un débat interdisciplinaire riche et soutenu, a rassemblé près de 300 participants.

FAUT-IL AVOIR PEUR DE NOS ENFANTS ?

PAR ANNE COLIN-DÉAT

Du collectif de Nancy

Une conférence-débat, à l’initiative du collectif de Strasbourg d’INTERCOPSYCHOS, a rassemblé environ 120 personnes à Strasbourg le 6 Mai dernier à propos de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.

Myriam Mitelman, responsable du collectif Strasbourgeois, a posé le débat. Avec, en toile de fond, les nouveaux dispositifs venant régenter le champ de la santé mentale et modifier les orientations cliniques, les enjeux du décrets d’application de l’article 52 de la loi du 09 août 2004, et la pétition Pasde0deConduite signée par plus de 180000 personnes, s’opposant à une médecine prédictive et sécuritaire.

Marie-Frédérique Bacqué, Professeur à la Faculté de Psychologie de Strasbourg, s’exprime la première à propos des différents projets de décret concernant le statut de psychothérapeute. Elle considère que les nouvelles sont bonnes, puisque le projet de créer un master de psychothérapeute, formation précaire et ambiguë préconisant quatre approches, dont l’une dite intégrative, serait mis de côté. Mais les attentes demeurent vis-à-vis de l’université s’agissant de la formation en psychothérapie. Celle-ci exige des décrets garantissant l’encadrement « le plus élevé possible, tant sur le plan théorique que pratique. » Marie-Frédérique Bacqué se montre optimiste face à cette évolution mais se demande qui instille ces idées au ministère et pourquoi les conseillers ne sont pas les praticiens.

Myriam Miteman, ponctue cette première allocution en posant la question : est-il possible et souhaitable que le métier de praticien s’apprenne en Faculté ?

Nicole Steinberg, Pédopsychiatre, Chef de service au CHS d’Erstein, propose une analyse du contexte d’émergence du rapport INSERM sur les troubles des conduites des enfants et des adolescents. Elle ne s’attache pas précisément à son contenu mais démontre en quoi ce rapport est tout à fait paradigmatique d’un mouvement très préoccupant qui se développe depuis une dizaine d’années, et se traduit par des réalités institutionnelles venant de plus en plus cerner et modifier les pratiques.

Le fait que les enfants rassemblés sous le vocable de caractériels depuis les années 50, voient aujourd‚hui leurs troubles réinscrits du côté de l’organicité résulte selon elle d’une désorganisation profonde du champ clinique. Toute une cohérence et une articulation des dispositifs de soin et d’accompagnement articulées par des décennies d’hypothèses psychopathologiques se trouve démantelée par un renversement idéologique.

N. Steinberg analyse ce retour au primat de l’organicité, fondé sur les neurosciences, comme la résultante d’une série de mesures participant d’une même logique. Ce fut d’abord l’abandon des nosographies classiques au profit du DSM4. Ces nouvelles classifications ne constituent pas des outils de pensée mais leurs référentiels et leurs règles de prescription s’imposent dans le recours obligé aux logiciels d’aide au diagnostic et de par les contraintes de l’évaluation. La haute autorité de santé exige un alignement sur ces référentiels et les recommandations des rapports, supposés rationaliser le champ des pratiques.

Puis ce fut la volonté d’instrumentaliser la pédopsychiatrie dans le champ des pratiques sociales, éducatives et judiciaires dans des actions de dépistage, de prévention et de protection de l’enfance, où les frontières entre soin et éducation ne sont plus clairement différenciées et où, bientôt, la loi sur le partage du secret professionnel ajoutera à la confusion des genres.

Le renoncement à toute une culture et une orientation des pratiques de soins se ratifie également par l’absence de formation clinique des neuropédiatres, la constitution de dispositifs dits scientifiques pour traiter des monosymptômes tels que l’anorexie, l’autisme, l’hyperactivité. La psychopathologie et le somatique entrent dans des champs hétérogènes et la dimension du soin cède la place à la rééducation comportementale. Parallèlement, le recours de plus en plus systématisé aux techniques cognitivocomportementales, associé à l’inflation des prescriptions médicamenteuses, gagne la pédopsychiatrie.

Aux modifications profondes des pratiques hospitalières s’ajoute aujourd’hui la création des maisons du handicap. Elle fait disparaître toute une école de pensée qui appréhendait l’accompagnement des enfants fragilisés dans une visée globale, à la fois sociale et familiale, et elle lui substitue une nouvelle politique voulant repenser la solidarité en clivant ce qui doit relever de l’aide compensatoire au handicap et le traitement de troubles à l’ordre social.

Le rapport INSERM entre tout à fait dans ce renversement idéologique, et prône une lecture du symptôme, non plus à déchiffrer dans une dynamique complexe, mais identifié à un trouble organique et génétique, qu’il convient d’éradiquer. Au pari d’une possible réorganisation intérieure évolutive et fondée sur le transfert et l’intersubjectivité, se substitue la volonté de produire des molécules pour nous faire taire.

Au centre de cette logique n’est plus le sujet, ni l’humain, relève Myriam Mitelman, mais une instance administrative.

Alain Brochard, pédiatre, s’insurge contre cette idéologie négationniste sous-jacente au rapport sur le trouble des conduites, qui recourt à une causalité dominante (une héritabilité définie comme une fatalité, fondée sur des études validées par les seuls cognitivistes) et qui pousse à la médicalisation musclée.

Ce rapport emploie un langage factuel venant nier la condition du sujet, intégrée par la pédiatrie depuis l’apport freudien. On ne dépiste pas selon lui la souffrance psychique comme on piste des voleurs ! Exemples à l’appui, il tient à rappeler que la pratique des pédiatres peut témoigner de l’imprévisibilité de l’avenir. Les situations les plus graves peuvent parfois s’inverser dans une rencontre. Un enfant peut sortir de l’engrenage des conditions de sa naissance et démentir les prédictions les plus noires, à condition que l’on n’enferme pas la souffrance dans des étiquettes et que l’on ne fasse pas des éducateurs des geôliers, et du personnel de PMI des dirigeants de la prévention dès 8 jours.

M. Mitelman souligne qu’il faut de plus en plus de force pour continuer à penser que tout n’est pas écrit pour un sujet.

Paul Masotta, Psychologue, Psychanalyste, Enseignant à l’École Supérieure en travail éducatif de Strasbourg, a choisi de nous parler des accointances du rapport INSERM avec le rapport Benisti. Commandé par le ministère de l’intérieur, ce dernier émane d’une commission parlementaire sur la sécurité qui se prononce en octobre 2004 et produit un second rapport légèrement plus prudent en octobre 2005, après les vives réactions suscitées par le premier.

Epuisés de nous trouver à vouloir encore penser que tout n’est pas écrit pour un sujet et pour le bien de l’humanité, nous sommes partagés face au dit rapport, entre le rire et la terreur. La prévention de la délinquance, saisie dans une stricte composante diachronique, s’appuie ici sur une courbe prédictive surgie de nulle part, décrivant savamment un « »parcours déviant » débutant dès trois ans ! Derrière l’emballage qui caricature dans son argumentation d’autres rapports se voulant scientifiques, celui-ci se présente comme totalement a-théorique, purement pragmatique et idéologique. Son surgissement, contemporain des études et recommandations de l’INSERM, souligne leur convergence de vues.
Il s’agit de conclure à l’échec de toutes les politiques antérieures, de préconiser la rupture avec des conceptions considérées comme dépassées, et de produire une redéfinition de l’enfance en danger. Depuis les ordonnances de 45, 48 et 58, l’enfant maltraité et l’enfant maltraitant étaient considérés en danger et relevaient de la protection de l’enfance. Il s’agit aujourd’hui de protéger la société de l’enfance délictueuse et déviante, et cela commence par recommander l’usage exclusif de la langue française dès le berceau.

S’appuyant sur la classification internationale, définissant les critères du trouble de la conduite à partir des caractéristiques utilisées pour définir la délinquance, le rapport INSERM va tout à fait dans le sens de cette redéfinition : l’enfant en danger devient un enfant dangereux.
Mais que l’on ne s’y trompe pas, nous rassure Paul Masotta ; à bien lire les rapports, il n’y a pas lieu d’avoir peur de nos enfants, c’est des enfants des autres dont il faut se prémunir.

Sylvaine Sidot, membre du Syndicat national des psychologues, prend ensuite la parole pour dénoncer les conséquences de la dérive des prises de pouvoir idéologiques sur l’avenir de notre profession. La politique de santé mentale répond actuellement à une volonté sociétale de traiter les difficultés psychiques dans un souci gestionnaire, obéissant au double mot d’ordre : efficacité et vitesse. Il s’agit d’éradiquer le symptôme, non plus considéré comme une solution vitale pour le sujet, mais comme une entrave, une gêne pour l’autre. Face à cette demande institutionnelle, les molécules associées aux thérapies brèves sont très attractives. Il faut suggérer de nouvelles modalités d’alliance pour obliger l’individu déviant à se traiter. Le rapport INSERM est fondé sur cette volonté.

Le projet de décret sur le titre de psychothérapeute va également dans ce sens, et remet en cause le statut des psychologues, qui, n’appartenant pas à la profession de santé, garantissaient une alternative aux réponses médicales. Les transformations institutionnelles en cours risquent de compromettre ce recours à des praticiens s’éclairant des sciences humaines. Plus que jamais les psychologues doivent faire valoir leur code déontologique, qui place au premier rang de ses principes le respect de l’individualité.

Après l’évocation de ce monde en devenir, dans lequel quiconque ne pourra plus faire grincer aucune porte, M. Mitelman passe la parole à son dernier invité.

Roland Ries, Sénateur du Bas Rhin, regrette que ce débat technique, qui pour lui est sans conteste de nature politique, ne rencontre pas un public plus large, car il concerne un grand nombre de citoyens. Il se montre choqué à la lecture du rapport INSERM par son argumentation déterministe, consistant à repérer et prédire l’inéluctable avant 3 ans. Il ne conçoit pas que l’on missionne les professions de santé et les travailleurs sociaux pour dépister et signaler les déviances aux pouvoirs publics. Ils sont là pour éclairer la pensée à partir de leur pratique, et non pas pour régler des problèmes politiques et sociaux qui dépassent toutes réductions à la pathologie et doivent se traiter à un autre niveau.

Jean-François Cottes, psychologue, psychanalyste, président d’INTERCOPSYCHOS, prend la parole à sa suite. Il précise en premier lieu que le mouvement a beaucoup œuvré pour mettre le débat sur la scène publique. L’appel pasde0deConduite vise à alerter et dénoncer des expertises qui diffusent des thèses à caractère scientiste, ayant la présomption de résoudre des problèmes philosophiques, sociaux, politiques, juridiques, sur la base de données tirées des sciences dures, exploitées jusqu’à la caricature. L’expert refuse de considérer les choses au-delà de son objet et d’envisager les conséquences de son savoir. Le pouvoir, traditionnellement méfiant à l’égard du savoir, cherche à résoudre la crise d’autorité par le recours aux experts. Ce faisant, il ne s’aperçoit pas qu’il sape sa propre légitimité, qui a toujours procédé d’une certaine opacité.

Cela conduit à une circulation généralisée du savoir qui cède sur sa complexité et son rapport à l’herméneutique, et tente à se simplifier jusqu’au seul recueil de données quantifiables en informations ramenées à 0-1. Gageons que l’angoisse engendrée par cette situation de mutation sera moteur de résistance.

Il s’agit de maintenir une interrogation sur le statut d’un savoir, toujours troué et non superposable au réel, qui ne se clôturerait pas, et de promouvoir une réflexion sur la spécificité du sujet humain, lequel ne se réduit pas à ses déterminations biopsychosociales. Maintenir, et inscrire dans la recherche actuelle, une dimension qui concerne la responsabilité du sujet, hors détermination, telle est l’urgence et la volonté éthique qui anime aujourd’hui les psychologues concernés.