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2 septembre 2005

Riposte au LIVRE NOIR Claude RABANT, psychanalyste

Claude RABANT, psychanalyste

A Madame Ursula Gauthier,

Nouvel Observateur.

Chère Madame,

Dans le numéro du 1er septembre du Nouvel Observateur, à l’occasion du dossier consacré au « Livre noir de la psychanalyse », vous présentez en particulier les thèses de Monsieur J. van Rillaer. Permettez-moi de relever l’une des méconnaissances les plus grossières dont, à mon avis, cet auteur fait preuve.

Il s’agit de ce que l’œuvre de Freud doit à l’histoire scientifique et intellectuelle qui la précède. D’une part, à ma connaissance, aucun psychanalyste sérieux n’a jamais prétendu que Freud avait sorti l’inconscient comme un lapin de son chapeau, sans rien devoir à personne, bien au contraire. Tous, à commencer par Lacan, ont cherché à situer l’inconscient, au sens freudien du terme, dans une histoire longue de la pensée et de la psychologie comme de la psychopathologie. Pour ne prendre qu’un exemple, le concept de PULSION, central comme vous le savez dans la pensée freudienne, remonte pour le moins à Fichte et à Schiller, selon toute une tradition de la pensée allemande, et par-delà, à SPINOZA, avec l’idée du CONATUS, comme DILTHEY, depuis longtemps, l’a s
ouligné. On ne lit peut-être pas assez DILTHEY en France, mais ses travaux sur l’histoire de la psychologie constituent depuis longtemps une des bases sérieuses de la recherche en ce domaine.

De même on trouve une mention précise de ces filiations intellectuelles sous la plume de GOLDSCHMIDT, notamment dans les commentaires qui accompagnent sa traduction du Zarathoustra de NIETZSCHE.

Mais surtout, Freud lui-même était bien loin de renier ce qu’il devait à ses prédécesseurs. Il a tout particulièrement mis en avant le concept (peu remarqué par ses lecteurs, je l’avoue, et peu repris) de CRYPTOMNÉSIE, concernant sa « découverte » de la sexualité infantile. Comme vous le savez, l’existence de la sexualité infantile est pour lui quasiment identique à la notion même d’inconscient. Si l’inconscient existe, c’est parce que la sexualité infantile existe. Or cette idée apparemment « nouvelle » de l’existence d’une sexualité infantile, elle a resurgi en moi, dit-il, au terme d’un long travail inconscient, à partir de paroles disséminées, entendues dans la bouche d’autres personnes (qu’il cite nommément). Cette idée que j’ai crue nouvelle, souligne-t-il, ne m’appartient pas. Elle vient d’ailleurs. On peut souligner aussi le soin que Freud prend à montrer que ses principales idées ont déjà été énoncées par Héraclite ou par Empédocle, ou par d’autres grands penseurs de l’histoire. Et que donc il ne fait que remettre à jour des idées refoulées ou forcloses par l’histoire de notre civilisation occidentale. Toute idée prétendument « nouvelle » relève en réalité d’un : « Bon sang ! mais c’est bien sûr ! », selon une brusque évidence qui était là en attente depuis parfois très longtemps, mais qui n’en exige pas moins un vrai travail de l’inconscient pour qu’on puisse la « découvrir ».

Pour tout dire, c’est ce travail de l’inconscient qui est selon moi l’enjeu véritable de la psychanalyse, dans le travail qui peut se faire avec les patients. Et ce travail, d’une manière ou d’une autre, est irremplaçable.

Par ailleurs, ce qui demeure à mon avis de plus vif et de plus actuel dans l’œuvre de Freud, ce sont les éléments d’une critique radicale (vraiment radicale en effet, quand on relit les textes) de notre civilisation occidentale, dont la répression de la sexualité n’a été qu’une des manifestations, et dont les effets de refoulement et de forclusion ou de déni continuent de s’exercer aujourd’hui sous d’autres formes de façon tout aussi virulente.

En vous remerciant de bien vouloir prendre le temps de lire ce courrier, et éventuellement de le faire circuler, je vous prie d’agréer, chère Madame, l’expression de ma meilleure considération,

Claude RABANT


Une remarque complémentaire à la suite de mon courrier de ce matin. Le conflit que rouvre (car il n’est pas neuf) le Livre noir de la
psychanalyse
est peu ou prou identique à celui que Freud lui-même a dû affronter. A savoir :

Si Freud a placé la psychanalyse sous l’égide de la PULSION, c’est que ce concept incarnait depuis près d’un siècle une réaction très vigoureuse contre ce qu’on peut appeler une « hégémonie de la représentation », qui, elle, pouvait se réclamer de Descartes et de Kant, c’est-à-dire des « idées claires et distinctes » et des « formes a priori de la sensibilité ». Cette hégémonie accompagnait une certaine conception de la science et de la technique (l’homme maître et seigneur de la nature, maître de soi comme de l’univers), qui n’était pas celle de Freud, et qui n’est pas non plus celle de certains d’entre nous aujourd’hui. Freud était résolument anti-kantien, cela éclate presque à chaque page.

Pourquoi ? Parce que cette « hégémonie de la représentation » conduisait directement les neurologues de l’époque à une certaine théorie de la localisation cérébrale, qui était en gros : une représentation = un neurone. La théorie freudienne de l’inconscient est en fait une réplique directe à cette équation simplificatrice, au nom d’une autre conception de la spatialité, plus géométrique et plus proche de Spinoza, et qui conduit à une des dernières Notes posthumes de Freud : « Psyché est étendue. N’en sais rien ».

Il y a par exemple dans l’Éthique de Spinoza, au chapitre des Affects, une épistémologie des affects, qui pourrait être mise en exergue de toute la psychanalyse, car c’en est le fondement rationnel.

Contre une « hégémonie de la représentation », qui rendait subsidiaires le désir, la volonté et l’affect, la pulsion (Trieb) représentait au contraire une autre philosophie de l’être humain, la pulsion pouvant également se nommer Désir ou Volonté chez certains auteurs. C’est pourquoi Freud se réclamait à son tour explicitement de Schopenhauer. Ce n’est pas la même chose en effet, de mettre en position dominante la représentation ou d’y mettre la pulsion. La pulsion, le désir ou la volonté ne se laissent pas aussi facilement localiser que la représentation, et par conséquent pas aussi facilement dompter.

Je crois que les auteurs du Livre noir que vous présentez sont les héritiers directs de cette philosophie localisatrice, avec les moyens techniques modernes, philosophie qui implique toujours la même bi-univocité, et la même volonté de dompter l’indomptable : non plus une représentation = un neurone, mais une idée (obsédante ou autre) = une image I.R.M., et par conséquent : un symptôme = un traitement ciblé (un médicament efficace), une phobie = un CHOC en retour, un TOC = un RETOQUE, pour que chacun puisse rentrer dans ses rails, après « ablation » de son symptôme.

Qu’est-ce qui passe alors à la trappe? Tout simplement l’HISTOIRE. Or, l’histoire et la mémoire sont les deux préoccupations fondamentales de Freud. En quoi consistent-elles, quels rapports entretenons-nous avec elles? Tout ce qui nous arrive est en effet construit, produit, engendré par une histoire et travaillé sans cesse par une mémoire complexe, dont nous ne sommes pas (entièrement) maîtres, une mémoire qui dit, qui pense et qui veut.

Qu’est-ce alors que l’inconscient ? Non pas un foutoir informe, un puits abominable qu’il faudrait refermer au plus vite, mais au contraire une intelligence plus vaste que la nôtre, qui en sait beaucoup plus que nous sur la vie et le sens de notre propre histoire, et qui nous fait des signes parfois un peu violents, qu’on appelle des symptômes. Une analyse, en fait, cela consiste à prendre ou reprendre contact avec cette intelligence plus grande que nous, et qui, fondamentalement, nous veut du bien.

Veuillez donc m’excuser, chère Ursula Gauthier, de vous demander de bien vouloir ajouter cet appendice à mon précédent courrier.

Et croyez, chère Madame, à toute ma considération,


Article édité sur ce site en date du 2 septembre 2005.