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8 décembre 2009

Roland Gori à Bruxelles — l’humanité de l’homme passe à la trappe au profit de son utilité économique Monique Liard

Monique Liard

JOURNAL DES JOURNÉES
lundi 7 décembre 2009
N° 67


Ça n’est pas seulement la place de la psychanalyse qui est en cause, c’est celle de l’ensemble des disciplines axées sur le processus de subjectivation, puisqu’aussi bien on n’a plus besoin de sujet. Reste comme disait Rochefort les sujets d’insatisfaction, que rameute dans le domaine des prestations cliniques notamment, et plus largement dans le secteur qu’on pourrait en effet appeler civilisation et citoyenneté, Roland Gori muni de son nouveau bâton de pélerin.

Je me méfierais de la formulation « La psychanalyse est en difficulté parce que le pouvoir, qui a besoin de praticiens de la psychothérapie, fait des choix. ». En ce sens que praticiens de la psychothérapie, qui dans le texte s’entend, de la thérapie cognitiviste, pourrait laisser penser que nous serions choisis contre la psychanalyse. On sait que c’est tout le contraire. On a commencé par nous bouc-émissariser en charlatans, pour atteindre la psychanalyse, visée en même temps que nous. D’où il ressort que l’expression psychothérapie relationnelle et rien d’autre, trouve là toute son importance. Ça n’est pas le moment d’ajouter à la confusion ambiante.

Cela dit cet excellent compte-rendu donne une idée de l’étendue du désastre, de la mobilisation aussi, qui doit s’effectuer en profondeur — c’est ainsi, l’étendue pour le désastre, la profondeur pour ceux qui se sentent responsables de limiter la casse —, la mobilisation qui ne l’emportera qu’à condition que le maximum de personnes aient bien compris de quoi il retournait et quels mécanismes étaient en jeu. Visiblement Roland Gori analyse bien, on peut s’appuyer sur son discours, nous n’y manquons pas et continuerons dans ce sens, dans ce bon sens.

Merci au Journal des Journées pour ce remarquable compte-rendu.

PS : contre-sens, Jacques-Alain Miller analysait à la suite de l’article sa différence entre lui et Roland Gori comme celle qui démarque Jean qui pleure de Jean qui rit. Je n’avais pas lu ce commentaire, qui ajoute une note critique mais ne ruine pas l’article de Monique Liart. Pan sur le bec comme on dit au Canard. L’organisateur des forums y opposait sa gaîté à la « mélancolie » supposée de la psychanalyse. J’aurais tendance à articuler les deux termes, c’est là que mon histoire et ma conviction multiréférentielle montrent le bout de mon oreille… de petit âne.

Philippe Grauer


Monique Liart

Roland Gori à Bruxelles

Roland Gori était l’invité de Jean-Pierre Lebrun et de Patrick De Neuter au local de l’AFP ce vendredi 4 décembre [2009], dans le contexte de la FABEP (Fédération des associations belges de psychanalyse). Il a donné l’historique de son mouvement, L’appel des appels, et marqué son désir que celui-ci devienne européen.

Roland Gori a montré que les problèmes de la législation de la psychothérapie et du recul de l’enseignement de la psychanalyse à l’université au profit du cognitivisme ne sont que des symptômes d’un problème de société beaucoup plus vaste : nous nous avançons vers une société de plus en plus déshumanisante, où l’humanité de l’homme passe à la trappe au profit de son utilité économique. L’accroissement des plus-values est la seule norme qui régit notre société néo-libérale. La psychanalyse va être évaluée non plus pour des raisons idéologiques, comme elle l’a toujours été, mais pour les non services rendus au cognitivisme. Le savoir dans cette société est pollué par des intérêts économiques et sociaux (le concept d' »hyperactivité » est produit par la ritaline et non l’inverse).

Roland Gori a beaucoup insisté sur le fait que le concept d’évaluation avait changé de sens au cours de ces dernières années. Ce n’est plus une manière de rendre des comptes, ce qui est un devoir inscrit dans les droits de l’homme. C’est devenu la mesure d’un écart à des standards définis par des accords politiques, lesquels reposent toujours sur des intérêts économiques très importants. On a donc gardé le même mot, mais le contenu a changé !

Comment se fait-il qu’aujourd’hui ce que demande le pouvoir, c’est de transformer l’homme en instrument, en homo economicus ? Ce ne sont pas seulement les professions de la santé mentale qui se plaignent d’un climat de santé totalitaire, les autres professions se plaignent aussi. Nous assistons à un changement de paysage éthique : on ne forme plus la réflexivité des sujets, on transforme les travailleurs en « amuseurs ». C’est la civilisation du fait divers, de l’homogène. Du côté de la culture, c’est le désastre. On liquide la culture comme valeur de la société : elle doit simplement divertir. Il faut surtout ne plus penser : c’est le symptôme moderne. L’individu est transformé en entreprise micro-libérale, il n’est qu’un consommateur de jouissance sur le marché.

Le malheur qui arrive à la psychanalyse, ce n’est pas qu’elle ait échoué – même si la psychanalyse est responsable en partie de son déclin –, c’est que la place de la psychanalyse est en train de disparaître de la culture et de la civilisation. Il a donc fallu trouver une psychologie qui soit compatible avec les valeurs de la société : le cognitivisme remplit admirablement cette place. La psychanalyse est en difficulté parce que le pouvoir, qui a besoin de praticiens de la psychothérapie, fait des choix. Notre ton mélancolique ne plaît pas à une civilisation hypomaniaque. Chaque société a la pathologie qu’elle mérite et la thérapeutique qui va avec.

L’évaluation aujourd’hui n’est plus la même que dans les années 80. C’est devenu un dispositif de conformisation, c’est une mise en esclavage social. Il faut habituer les individus à se négocier sur le marché social comme une marchandise. Nous sommes arrivés à ce que Camus décrivait dans L’homme révolté. Les experts sont les scribes de notre servitude.

Roland Gori donne comme exemple la politique de publication dans les universités : le fond de l’article importe peu, ce qui compte c’est la marque de la revue, c’est-à-dire le fait qu’elle soit fort consultée. Autre exemple : les soins palliatifs sont évalués en fonction de la manière dont on va comptabiliser les actes médicaux. Les actes médicaux se trouvent donc en opposition avec la comptabilité et on ne prend pas du tout en compte les besoins du patient.

Le plus incompréhensible est encore le fait que l’idéal de l’homo economicus ne soit pas du tout économiquement rentable ! Cet idéal vise avant tout à atteindre une conformité sociale qui permet aux individus d’adhérer à une aliénation lui permettant une fuite totale de ses responsabilités. On n’évalue pas la qualité d’un homme, on évalue sa conformité aux standards établis par des marchés internationaux qui supposent de gros moyens financiers. On produit donc un individu qui « fonctionne ». L’évaluation n’est rien d’autre qu’un dispositif d’aliénation sociale : visser les individus à une position de soumission sociale, peu importe les résultats obtenus.

Roland Gori a créé son mouvement L’appel des appels qu’il désire élargir. Il faut créer du collectif, dit-il. Il faut arriver sur la scène européenne.