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16 mars 2021

ÉPIDÉMIE : CE QUE PARLER PEUT VOULOIR DIRE

Élisabeth Roudinesco

Mots clés : épidémie de transgenres, hyperactifs, french studies, Tavistock, décolonial, raciser, nègre, négritude, Senghor, Césaire,

Vous avez dit épidémie ! donc vous nous traitez de malades. Ce terme jeté dans la poudrière de l’identité victimaire, dont Élisabeth Roudinesco, dans son dernier ouvrage, précisément s’efforce de démonter les mécanismes susceptibles de renverser en leur contraire les messages de libération  anticolonialistes des grands auteurs des French Studies des années 60, aura fait long feu.

Cette mise au point pour mettre un terme à tout dérapage.

À propos de l’émission de Yann Barthès, Quotidien, 10 mars 2021

« épidémie » : vogue, effet de mode psychosociologique, phénomène d’identification collective, multiplication soudaine du nombre de cas relevant d’une catégorie

Tordre un mot par le bras peut faire virer de bord un débat. Ainsi l’épidémie — mot courant pour dire vogue, avec effet de mode — d’enfants « hyperactifs« bourrés de ritaline, ou encore de bipolaires ou d’autistes étiquetés à tout va, persuadant individus et familles d’items tirés du DSM, représente une maladie épistémique contagieuse. Le même phénomène a atteint des enfants abusivement prématurément catalogués transgenres, ce qui n’a pas été sans provoquer de ravages.

Parlant en ces termes lors d’un entretien avec Yann Barthès, Élisabeth Roudinesco, interviewée à propos de son ouvrage Soi-même comme un roi, s’est trouvée aux prises avec des interlocuteurs sur réseaux sociaux s’en prenant au terme épidémie qu’ils se sont évertués de faire flamber.

Le diable, tapi dans le détail lexical détourné, a fait de son mieux pour simuler un semblant d’odeur de souffre à un travail de haute qualité intellectuelle. Nous nous associons ici à la rectification publiée par la SIHPP, recentrant le débat là où il se tient, enfonçant le clou de la nécessaire critique de l’identitarisme.

par Élisabeth Roudinesco

Dans cette émission, j’ai souligné quelque chose de très précis. Concernant les « transitions » d’enfants prépubères (de 8 ans et parfois moins), il existe une « épidémie » (une vogue) au sens où il y a eu une « épidémie » planétaire de personnalités multiples à la fin du XX-ème siècle chez les femmes. Ce n’est pas une « maladie » mais un phénomène bien connu d’identification collective.

Il y a eu ensuite une « épidémie » de même nature avec des cas d’enfants dits « hyperactifs » auxquels on a donné de la ritaline (des amphétamines dangereuses) pendant des années, ce qui a été dévastateur : au point qu’aux Etats-Unis on a fini par renoncer à ce type de traitements à la demande des familles et des enfants qui ne les supportaient plus.

On a eu ensuite une « épidémie » d’autisme : le nombre de cas a augmenté de façon considérable, entre 1999 et 2007, du fait d’un changement des critères diagnostics. En conséquence, de nombreuses personnes se sont déclarées autistes sur les réseaux sociaux, avec une grande conviction, alors qu’elles ne l’étaient pas : il suffit de regarder toutes ces « confessions »  sur internet pour s’en rendre compte.

Les enfants dits « hyperactifs » sont tout simplement des enfants surdoués  ou turbulents qui finissent, à force d’assignations identitaires psychiatriques, par se croire eux-mêmes ce qu’ils ne sont pas.

enfants dits « transgenre »

Il en va de même pour les enfants dits « transgenres ». Ce n’est pas parce qu’un enfant affirme appartenir à un sexe anatomique qui n’est pas le sien qu’il serait automatiquement « transgenre ».  Tous les enfants jouent à se dire de l’autre sexe à un moment donné de leur vie. Or, rien ne permet d’affirmer qu’un enfant est d’emblée «  transgenre »  parce qu’il le croit et qu’il le dit. Et je ne suis pas favorable à ce que ces enfants en souffrance soient exhibés à la télévision ou dans des films pour servir une cause qui ne peut pas être la leur à cet âge-là. Ces enfants doivent être entendus mais jamais exhibés.

Pourtant, aujourd’hui on leur prescrit, pour « leur bien »,  des médicaments qui bloquent la puberté et parfois on procède à des interventions sur le corps. Ces traitements sont souvent dévastateurs.

L’expérience a été menée à la Tavistock Clinic de Londres pendant des années et elle s’est soldée par un désastre : devenus adultes, les enfants ainsi traités se sont retournés contre les médecins et contre leurs parents, au point qu’en décembre 2020, la Haute Cour de justice du Royaume-Uni a interdit tout traitement de transition chez les enfants de moins de 16 ans.

On ne peut pas d’un côté déclarer – à juste titre – qu’un enfant n’est pas consentant à une relation sexuelle avant 15 ans et, de l’autre,  affirmer qu’il serait consentant à de tels traitements ou à une telle exhibition. Par la suite, à l’âge adulte, chacun est libre d’effectuer une « transition » et d’y être aidé par les médecins, ce qui est d’ailleurs le cas depuis longtemps. Et aucune personne transgenre ne saurait être discriminée. C’est en ce sens que j’ai signé, en 2009, avec bien d’autres, l’appel adressé à l’ONU et à l’OMS à refuser la transphobie.

Nègre je suis, nègre je resterai

Par ailleurs, lors de cette émission, j’ai dit clairement que je n’approuvais pas la reconduction du mot race sous la forme d’une identité dite « racisée », aujourd’hui revendiquée par les décoloniaux, et qui n’est autre qu’une manière d’enfermer la personne discriminée dans une posture victimaire. Cette auto-désignation contredit tous les combats menés par les anticolonialistes, et notamment celui d’Aimé Césaire, l’un des plus grands poètes du XX-ème siècle qui n’a cessé d’anoblir le mot « nègre » pour le sortir des bateaux esclavagistes. Faudra-t-il un jour, au nom de cette posture, supprimer de la vente tous les textes qui utilisent ce terme ? « Nègre je suis, nègre je resterai » disait Césaire, le fondateur avec Léopold Sédar Senghor du mouvement de la négritude, grand moment héroïque du combat antiraciste.

 

 


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