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1 septembre 2019

SE POSER EN VICTIME D’UN COMPLOT DE L’EXTRÊME DROITE, LE TOUR DE FORCE DE YANN MOIX par Élisabeth Roudinesco

beaucoup de bruit pour toujours la même chose, par Philippe Grauer

Auteur de dessins et de textes antisémites à 20 ans, l’écrivain est habité jusqu’à la mythomanie par le couple infernal des Juifs et des nazis, comme le révèle son nouveau livre « Orléans », où il transforme sa cellule familiale en un camp de concentration, analyse l’historienne dans une tribune au « Monde ».


beaucoup de bruit pour toujours la même chose, par Philippe Grauer

Henri Roudier (SIHPP) 3 septembre 19

Ce texte reprend les fils de ’’l’affaire Yann Moix’’ dont la complexité la rend assez difficile à suivre ; d’autant plus que cette affaire a provoqué une explosion médiatique qui n’est pas prête de s’apaiser. Depuis la parution de cet article, Yann Moix a décidé de mettre un terme à la promotion de son livre. Son père et son frère, au vu des « affabulations » de l’auteur, se sont tournés vers la justice, en la personne de leur avocat, Maître Emmanuel Pierrat, afin de demander l’insertion d’une notice au début de l’ouvrage en question et un droit de réponse à l’émission ONPC de Laurent Ruquier. Ajoutons que Yann Moix a déclaré, lors de cette émission, qu’il avait suivi une cure psychanalytique pendant quinze ans. Henri Roudier (SIHPP)

TRIBUNE

par Élisabeth Roudinesco, historienne et collaboratrice du « Monde des Livres ». Le Monde, 1er septembre 2019

BEAUCOUP DE BRUIT POUR TOUJOURS LA MÊME CHOSE

par Philippe Grauer

Que penser de cet étrange ramdam genre festival de boules puantes ? un auteur à la mode préface un livre antisémite d’un certain Blanrue, en 2007. Dont, sophistication classique, le propos avance masqué, se présentant comme une défense des juifs, comme ça on s’y perd, et le poison antisémite est diffusé. Embrouille totale, les vrais antisémites sont Moïse et toute une cohorte de juifs célèbres où un cochon ne retrouverait pas ses petits — sachant  l’interdit porté sur cet animal on se demande ce qu’il irait faire par là de toute façon. Jusque là tout est normal. Disons récurrent.

sado-nazo

Pris la main dans un autre sac malodorant, l’histoire de ses dessins antisémites mais lui non, notre Moix « ami des juifs » ne regrette pas sa préface et affirme ne plus fréquenter l’auteur du libelle. Cela s’appelle botter en touche. Ensuite, festival de fantasmes familiaux docu friction sado-nazo brodés main, au talent problématique, à la maison c’était Auschwitz. Ouais. Au moins Céline à ses débuts avait du talent. Tout ça ne vole pas haut, et ferait plutôt honte. Que penser de ce genre d’émission accueillant ce genre de performance, sinon qu’il n’honore pas les Lettres françaises ? L’époque décidément, est aux clowns, et toute tentative de déstabilisation délirante y semble bienvenue.

retour sur la question juive, et… la question antisémite

Revenons à quelque peu de rationalité. Il se trouve qu’Élisabeth Roudinesco connaît bien ce genre de petite musique, ayant elle-même contribué à en démonter les ressorts dans son ouvrage Retour sur la question juive, toujours bon à lire. Le Monde, par discrétion j’imagine, ne mentionnant pas cette source, ici nous avons tout loisir de la recommander, à titre de désintox. On y voit clairement exposé le dispositif qui fait passer l’antijudaïsme traditionnel, au XIXème siècle, à un discours anti Lumières fondé sur la stigmatisation des « races inférieures » qui va faire florès avec l’expansion coloniale, dangereuses par le métissage par lequel elles infiltrent l’Europe chrétienne (thème « européen » actuel revitalisé périodiquement). Le métissage, on connaît chez les psys, cela s’appelle pratique intégrative ou multiréférentielle, éloge du multiple, comme on se retrouve. On y découvre (pp. 58-77) bien démontée la mécanique ultra réactionnaire qui prit figure après Gobineau avec l’emblématique Drumond de La France juive qui arma idéologiquement le parti anti-deryfusard et demeure la matrice de la « bible de la haine » que relaye l’actuel discours sous-jacent que nous livre l’épisode Moix. Bref, si vous voulez en savoir plus sur le « socialisme des imbéciles », ne vous privez pas de cette compétente source d’information.

Et pour ne pas recommander un seul ouvrage, puisons dans l’actualité la référence à l’intelligente Réflexion sur la question antisémite, récemment parue, de Delphine Horvilleur, rabine et féministe. Le juif de l’antisémite est souvent représenté sous les traits de l’efféminé. Ainsi, comme sous les pavés la plage, sous l’antisémitisme la haine de la femme. Intéressant, sous un universel un autre encore ?

Grâce à une avalanche de révélations, on sait désormais que Yann Moix est l’auteur de dessins et de textes antisémites. Après avoir dissimulé ces abjections, tout autant que ses anciennes fréquentations – Frédéric Chatillon, Nabe, Soral, Faurisson –, le voilà pris la main dans le sac et contraint à une grande scène de repentance publique.

Ayant eu connaissance, depuis 2007, de la publication par Paul-Eric Blanrue d’un bien étrange ouvrage, Le Monde contre soi. Anthologie des propos contre les Juifs, le judaïsme et le sionisme (éd. Blanche), je m’étonne que la critique ne s’intéresse pas davantage au contenu de ce livre, préfacé par Yann Moix, et qui, sous couvert de défense des Juifs, n’est rien d’autre qu’une apologie complotiste de l’antisémitisme à la façon d’Edouard Drumont.

Dans cette anthologie, l’auteur prétend démasquer les véritables antisémites, dont l’histoire dite « officielle » aurait masqué les noms : les Juifs eux-mêmes et leurs alliés. À côté des noms de Goebbels et d’Hitler, et sans faire allusion à l’extermination – pas même à l’entrée Wannsee où il est question de la « Solution finale » –, Blanrue dresse la liste des vrais antisémites : Moïse, Isaïe, Spinoza, Lévi-Strauss, Clemenceau, Freud, Einstein, Stefan Zweig, Zola, Proust, Pierre Assouline, etc.

a-t-il regretté d’avoir rédigé cette préface ? Pas vraiment, même s’il affirme ne plus fréquenter Blanrue. Lequel dit le contraire

Et dans sa préface, Moix, qui se présente déjà comme l’ami des Juifs, issu d’une famille de Marranes [juifs convertis au christianisme mais restés fidèles secrètement à leur religion] (rien ne le prouve), se dit ravi que son écrivain préféré – Charles Péguy – ne figure pas dans la liste maudite. A-t-il regretté d’avoir rédigé cette préface ? Pas vraiment, même s’il affirme ne plus fréquenter Blanrue. Lequel dit le contraire. Moix a-t-il lu le contenu de ce brûlot ? Nul ne le sait, bien qu’il ait retiré son nom de la réédition.

montage littéraire

Accuser les Juifs d’être responsables de leur propre persécution, voilà un des thèmes majeurs du discours antisémite. Et ce n’est pas en se déclarant soi-même juif, philosémite, lecteur du Talmud, amoureux du judaïsme et d’Israël, que l’on parvient à s’extirper de la boue antisémite. On connaît la fameuse plaisanterie : « Non Monsieur, je ne suis pas antisémite, la preuve, c’est que j’ai des amis juifs et qu’ils me soutiennent. »

Mais qui est donc cet ancien pourfendeur des Juifs ? C’est dans son autobiographie, Orléans, qu’on trouve en partie la réponse. Ce texte est présenté comme un roman. Mais s’agit-il d’un roman ? L’auteur en doute puisqu’il affirme que tout est vrai et qu’il a réellement, dans son enfance, été torturé par sa famille. L’ennui, c’est que ladite famille a fait savoir qu’elle récusait ces accusations : le frère, Alexandre, a affirmé qu’il aurait été lui-même maltraité par son aîné, et le père, José Moix, a déclaré que son fils aurait tout inventé. Et il ajoute que lui-même aurait été autrefois abandonné et martyrisé (La République du centre, 18 août 2019). Où sont les bourreaux et qui sont les victimes ?

Quand on lit ce « roman », on a le sentiment que le narrateur a réalisé un montage littéraire : une pincée d’Harlequin, une touche du divin Marquis et quelques emprunts à Auschwitz, le tout porté par un laborieux vocabulaire psychanalytique. Habité jusqu’à la mythomanie par le couple infernal des Juifs et des nazis, Moix transforme sa cellule familiale en un camp de concentration et se peint en victime de la Gestapo.

un récit truffé d’invraisemblances

Surnommé « Kommandantur », le père est présenté comme un tortionnaire coprophile et la mère comme une collabo zélée de son époux. Quelques scènes sont pour le moins rocambolesques. Se sentant « merdeux », le père passe son temps à déterrer les étrons que son fils dissimule au fond du jardin pour les lui servir dans son assiette. Simultanément, il lui plonge le visage dans la cuvette des toilettes au milieu de ses crottes. Quant au principal instrument de torture – un fil électrique transformé en métaphore de la gégène – il est décrit comme une machine à « immoler dont l’embout est formé d’une prise électrique dotée de deux tubulures ». Tout le récit est truffé d’invraisemblances et ponctué de clichés : « Juin était d’un bleu solide » (…) « Ses seins plutôt volumineux rebondissaient sous son pull » (…) « Les yeux en amande de ma mère. »

Yann Moix, visage sombre et regard mélancolique, réussit le tour de force de se poser en victime d’un complot de l’extrême droite

Invité le 31 août à « s’expliquer » dans l’émission « On n’est pas couché » de son camarade Laurent Ruquier – et en présence d’un tribunal de célébrités –, Yann Moix, visage sombre et regard mélancolique, réussit le tour de force de se poser en victime d’un complot de l’extrême droite. Ses anciens amis, alliés à son frère, auraient, dit-il, profité de la sortie de son livre pour divulguer le secret de son passé antisémite. Et du coup, plus personne n’ose mettre en doute la réalité de la scène de l’enfant martyr, victime de parents nazis. Peu importe la vérité, puisque l’aveu serait par essence la preuve du crime.

Pourtant, il faudra bien qu’un jour les responsables des chaînes de télévision s’interrogent sur le traitement désormais réservé aux acteurs du champ politico-culturel, transformés en personnages de cirque sous la houlette de présentateurs fascinés par le sexe, les antisémites, les récits de soi et les complots. Vu de l’étranger, ils donnent une triste image de la France. Et l’on comprend d’ailleurs pourquoi les téléspectateurs s’en détournent chaque année davantage.

Quant à Yann Moix, on souhaiterait qu’il prenne le temps de réfléchir à cette phrase insensée : « Ces textes et ses dessins [les siens] sont antisémites, mais je ne suis pas antisémite. »

Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, directrice de recherches à l’Université de Paris-VII, est l’auteure de nombreux ouvrages, dont une biographie de Sigmund Freud (Seuil, 2014), un Dictionnaire amoureux de la psychanalyse (Plon/Seuil, 2017), et Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009).  Collaboratrice régulière du Monde des livres.



par Élisabeth Roudinesco

Provocants et violents, les écrits et les dessins antisémites de l’auteur s’inscrivent dans le courant post-négationniste  apparu dans les années 1980, explique l’historienne dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Le négationnisme apparaît en France en 1948 et devient peu à peu un élément central du nouvel antisémitisme d’après-guerre, notamment sous l’impulsion de Robert Faurisson. La diffusion de ces idées est telle que l’Etat français adopte en 1990 la loi Gayssot. De sorte que, lorsque Yann Moix publie ses dessins et ses textes dans sa publication Ushoahia en 1989-1990, le négationnisme est déjà clairement identifié et combattu.

Cela ne l’empêche pas d’user abondamment de cette propagande. Il qualifie Bernard-Henri Lévy de « youpin dont le crâne n’a hélas pas été rasé par les amis d’Adolf ». Il affirme que « chacun sait (…) que les camps de concentration n’ont jamais existé ». On peut également lire ceci : « Quel est (…) le stratagème ignominieux, puisque l’on ne retrouve pas le corps des morts ? Elémentaire : on compte les pyjamas qui ne sont pas portés par les prisonniers retrouvés vivants ! Comment des gouvernements ont-ils pu se laisser berner par un mensonge aussi éhonté ? »

Lire aussi Bernard-Henri Lévy prend la défense de Yann Moix

La sémantique baigne dans l’antisémitisme, le négationnisme et le complotisme. Elle recycle les stéréotypes classiques de la propagande antijuive. Ce négationnisme désinhibé s’emploie à imposer une vision démoniaque du monde contemporain. Il peut être mis en parallèle avec le « post-révisionnisme ». Ce courant, apparu à la fin des années 1980, est incarné par l’antisémite forcené Alain Guionnet, qui crée notamment le journal Revision. Il se distingue du discours faurissonien qui, lui, reposerait sur une démarche scientifique, affranchie de toute motivation politique.

« Holocause toujours, tu m’intéresses… »

Comme Moix, Guionnet abandonne toute précaution. Il exhibe un antisémitisme outrancier et provocateur. Le « post-révisionnisme » se consacre à « prouver » l’emprise juive sur le monde moderne tout en renouvelant le thème de la « conspiration juive mondiale ». Cette mainmise trouverait ses origines au début de l’histoire et son apogée avec le « mensonge du XXe siècle ». Révision inaugure la publication des Protocoles des Sages de Sion par « épisodes ». Les thèmes puisés dans ce « classique » recèlent les soubassements du discours négationniste. « Il n’y a pas eu de génocide des juifs et il y a bien eu arnaque, voilà tout. (…) Maintenant on connaît la chanson : “Holocause toujours, tu m’intéresses… Plus tu pleures, plus je crains… Plus tu palpes, plus je craque” », peut-on lire au gré des pages du « seul journal antijuif » et post-révisionniste. Ce type d’écrits – du même acabit que ceux d’Ushoahia – paraissent alors dans des publications marginales.

Le passé de Yann Moix ressurgit aujourd’hui. En vieillissant, le romancier lie des amitiés dans les milieux antisémites. Il appose son nom au bas de la« Pétition pour l’abrogation de la loi Gayssot et la libération de Vincent Reynouard », publiée en 2010 et lancée par Paul-Eric-Blanrue, un des proches de Robert Faurisson. Yann Moix côtoie là en très grande majorité des personnes évoluant dans la mouvance négationniste et conspirationniste. Il retire rapidement sa signature, invoquant qu’il ignorait que le nom de Faurisson apparaîtrait dans la liste des signataires.

Lire aussi Marc Weitzmann : « Pour qui s’intéresse au fond rance de ce pays, l’affaire Moix est passionnante »

Il n’en reste pas moins que signer un texte sur lequel figure le nom Reynouard n’est pas anodin. Ancien membre du Parti nationaliste français et européen, cet homme n’a jamais caché son admiration pour le national-socialisme, dans lequel il voit un « immense complexe intellectuel où l’économie, les arts, les sciences (exotériques et ésotériques), le social, l’hygiène de vie avaient leur place ». Cet ingénieur de formation est le premier enseignant révoqué de l’éducation nationale pour cause de négationnisme en 1997. Auteur de plusieurs écrits et vidéos négationnistes, il a été condamné et emprisonné plusieurs fois pour apologie de crimes de guerre et contestation de crimes contre l’humanité. Invité d’honneur au banquet des 60 ans du journal d’extrême droite Rivarol, le 21 mai 2011, Vincent Reynouard y déclare doctement : « Vous me traitez de néonazi. Et moi, je vous dis : “pourquoi néo ?” Point final. C’est tout. Y’a rien d’autre à dire. »

Opération de réhabilitation

Yann Moix a également noué une amitié avec Paul-Eric Blanrue, l’initiateur de la rencontre entre Dieudonné M’Bala M’Bala et Robert Faurisson… à l’origine de la renaissance médiatique du négationniste français au début des années 2000. Cet ancien directeur du Bulletin légitimiste (une publication d’information royaliste de Lorraine), un temps adhérent au FN en Moselle puis converti à l’islam, s’est affiché à Téhéran en février 2011 en compagnie notamment de Dieudonné et de Thierry Meyssan. Dans son essai Sécession. L’art de désobéir (Fiat Lux, 2018), il évoque en ces termes Yann Moix : « Un ami (très) intime » depuis le début des années 2000 qui aurait, selon lui, signé ce texte « en connaissance de cause ».

Lire aussi Elisabeth Roudinesco : « Se poser en victime d’un complot de l’extrême droite, le tour de force de Yann Moix »

Sur le plateau de Laurent Ruquier [« On n’est pas couché » du 31 août, sur France 2], Yann Moix a demandé « pardon pour ces bandes dessinées » [sic]. Il s’est également posé en victime d’un complot de l’extrême droite. A l’issue de l’émission, plusieurs critiques paraissent, notamment sur les réseaux sociaux, pour pointer et blâmer ce qui, pour certains, confine à l’opération de réhabilitation.

« Depuis quelques années, des interventions de Yann Moix sont marquées par un certain philosémitisme »

Quoi qu’il en soit, les écrits et les dessins de l’auteur – qui vient d’annoncer mettre un terme à la promotion de son dernier livre – dans Ushoahia restent. Il arrive que des hommes ayant participé à cette histoire du négationnisme reviennent sur leur engagement en faisant preuve d’une autocritique plus ou moins convaincante. La plupart du temps, ils en sont contraints ; leur passé antisémite ayant été révélé à leur insu.

Lire aussi Ces heures où Yann Moix a tenté de rester fréquentable

Depuis quelques années, des interventions de Yann Moix sont marquées par un certain philosémitisme. En même temps, sa ligne de conduite prête plus qu’à confusion. Après avoir nié être l’auteur des textes paru dans Ushoahia, Yann Moix déclare aujourd’hui en assumer la responsabilité, tout en rapportant cet épisode à une sorte d’erreur de jeunesse (Libération, 28 août 2019). Pourquoi avoir, depuis lors, continué de cheminer aux côtés de compagnons de route du négationnisme ?

 

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