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16 mars 2009

Sigmund Freud – Max Eitingon Correspondance 1906-1939 Élisabeth Roudinesco

Élisabeth Roudinesco

Freud, lettres dans la tourmente.


La tragédie l’aveuglement face au nazisme se déroule sous nos yeux. On voit aussi Eitingon lancer le premier modèle d’école de formation à la psychanalyse. Nous autres psychothérapeutes relationnels qui, depuis le premier projet du SNPPsy, conduit par votre serviteur, d’Institut des hautes études en psychothérapie des années 80, n’avons cessé de nous intéresser à la question de la transmission, restons très sensibles au modèle qui deviendra princeps, de ce grand transmetteur de la psychanalyse.

Comme d’habitude l’article que livre ici Élisabeth Roudinesco constitue un modèle du genre.

Philippe Grauer



Sigmund Freud, Max Eitingon, Correspondance 1906-1939. Édition de Michael Schröter, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Hachette-Littératures, 976 pages, 49 euros.

Parmi les grandes correspondances de Freud, celle avec Max Eitingon est la plus tragique et la plus émouvante. Enfin disponibles en Français, ces 821 lettres   permettent de saisir sur le vif l’histoire du mouvement psychanalytique allemand depuis son apogée, entre 1920 et 1930, jusqu’à sa destruction par les nazis pendant la décennie suivante. Elles éclairent du même coup la relation entretenue par Freud avec cet étonnant disciple venu de l’est qui fut beaucoup plus lucide que lui sur la politique qu’il aurait dû mener face aux hitlériens.

Né en 1881, à Mohilev, en Bielorussie, Max Etingon était le fils d’un riche négociant en fourrures. Après ses études de psychiatrie à Zurich, il se rendit à Vienne en 1907 pour rencontrer Freud qui devint son analyste au cours de promenades vespérales. Mais c’est en février 1921, après l’effondrement des Empires centraux, qu’il réalisa, à Berlin, pour l’amour de la psychanalyse, la grande oeuvre de sa vie : le Berliner Psychoanalytisches Institut (BPI), premier institut de formation qui allait servir de modèle à tous les autres fondés ensuite dans le monde entier, et intégrés à l’International Psychoanalytical Association (IPA, 1910).

À travers cette expérience, Eitingon mit en place les règles d’un cursus encore en vigueur aujourd’hui : analyse didactique, analyse de contrôle, enseignement théorique, etc… Pour le remercier, Freud lui fit don de l’anneau d’or réservé aux initiés.

Au fil des années, Eitingon mit sa fortune au service de son Institut, développant aussi, dans le cadre d’une policlinique, des cures  gratuites pour les démunis et payantes pour d’autres patients. En 1930, il était devenu à lui seul, selon le mot d’Ernest Jones (1879-1958), “le coeur de tout le mouvement psychanalytique international.”

Mais, à cette date, suite à la crise économique et à la montée de l’antisémitisme, les psychanalystes de langue allemande, presque tous juifs, commencèrent à prendre la route de l’exil.

Outre la psychanalyse, Eitingon, socialiste et athée mais soucieux de l’héritage du judaïsme, avait deux autres passions : la cause sioniste et sa femme, Mirra, comédienne au tempérament fragile. Or Freud n’aimait ni le sionisme, qui était à ses yeux la quête d’une inutile terre promise, ni l’épouse de son disciple qui l’exaspérait.

Après janvier 1933, les échanges devinrent d’autant plus tendus que les deux épistoliers usaient d’un langage codé, leurs missives étant soumises à la censure. Isolé au sein du BPI, Eitingon fut poussé à la démission par les quelques psychanalystes non Juifs – Felix Boehm et Carl Müller-Braunschweig notamment – qui profitèrent de la situation pour adhérer au nazisme et prendre la place de leurs collègues exclus par les lois dites d’aryanisation de la médecine et de la psychothérapie.

Contre Eitingon, Ernest Jones, nouvel homme fort de l’IPA, conservateur anglais, hostile à la gauche freudienne allemande – Otto Fenichel, Ernst Simmel, etc. – et soucieux de renforcer la puissance anglo-américaine, s’appuya sur Boehm pour favoriser une politique de collaboration avec le nouveau régime. Elle consista à maintenir, sous le nazisme, une pratique dite neutre de la psychanalyse, afin de préserver celle-ci de toute contamination avec les autres écoles de psychothérapies, elles-mêmes introduites au sein du nouveau BPI “aryanisé”.   

Hostile à cette ligne, Eitingon exigea, avant de prendre une décision, que Freud lui exposât par écrit ses propres orientations. Et celui-ci s’exécuta dans une lettre datée du 21 mars 1933, soulignant que son disciple avait le choix entre trois solutions : 1 – cesser les activités du BPI; 2 – collaborer à son maintien sous la houlette de Boehm “pour survivre à des temps défavorables”;  3 – quitter le navire au risque de laisser les jungiens et les adlériens s’emparer du joyau, ce qui obligerait l’IPA à disqualifier celui-ci.

À cette date, Freud avait donc opté pour la deuxième solution, préconisée par Jones et qui débouchera, deux ans plus tard, sur la nazification intégrale du BPI, repris en main par le sinistre Matthias Heinrich Göring, cousin du Maréchal. Cependant, il ne souhaitait pas l’imposer à Eitingon, convaincu par ailleurs que l’Autriche ne risquait pas d’être menacée par Hitler. Le 17 avril, il se félicita que Boehm l’eût débarrassé du psychanalyste Wilhelm Reich, dissident et marxiste, qu’il haïssait, et qui sera ensuite exclu de L’IPA avant d’émigrer en Norvège puis outre-Atlantique, et de Harald Schultz-Hencke, adlérien nazi, qui ne tardera pas à être réintégré dans le BPI.

Devant un  tel aveuglement, qui consistait à croire que la psychanalyse pouvait survivre sous le nazisme, Eitingon décida de rester aussi fidèle au freudisme qu’au sionisme. Sans adresser à Freud le moindre reproche, il quitta l’Allemagne pour s’installer à Jérusalem en avril 1934. Il y retrouva l’écrivain Arnold Zweig et fonda une société psychanalytique et un Institut sur le modèle de celui de Berlin, jetant ainsi les bases d’un futur mouvement psychanalytique israélien.

En quelques années, la vieille Europe fut vidée de la totalité des pionniers germanophones de la psychanalyse. Devenus anglophones et pragmatiques, ceux-ci furent contraints aux Etats-Unis, et à la grande fureur de Freud, de transformer une doctrine centrée sur l’exploration de l’inconscient, de la subjectivité et de la pulsion de mort, en un outil thérapeutique au service d’un hygiénisme du bonheur : le contraire de ce qu’avait été la révolution du sens intime inventée à Vienne, au début du XXéme siècle, par des Juifs de la Haskala, groupés autour du père fondateur, lequel, après L’Anschluss, sera obligé de se réfugier à Londres avec toute sa famille.

En janvier 1940, quand Anna Freud demanda à Eitingon de collecter les lettres de son père, Arnold Zweig fit parvenir à son ami celles qu’il avait reçues de Freud. Délicatement, il lui signala une missive datée du 10 février 1937 dans laquelle le maître exprimait un jugement cruel envers Mirra. Touché au vif, Eitingon ne voulut conserver de Freud que le souvenir de l’être aimé.

Il mourut trois ans plus tard au moment où le monde berlinois qu’il avait tant servi n’était plus que nuit et brouillard.


Maintenant vous pouvez recommencer à écrire, et ce que vous voulez. Les lettres ne sont pas ouvertes

1 – 16 mai 1920 : Freud offre à Eitingon son propre anneau avec une pierre représentant un faune jouant avec un enfant :

“ Je l’ai ôté de mon doigt parce qu’en cette époque de vaches maigres je n’ai rien pu trouver de beau. Il vous revient comme à nul autre et vous le porterez aussi en mémoire de moi, pour qui vous êtes devenu un ami si précieux et un fils si cher”

2 – 8 septembre 1933 : Eitingon annonce à Freud qu’il cesse son activité à Berlin :

“Hier j’ai donné mes dernières heures d’analyse, ce seront peut-être effectivement les dernières que j’aurai prodiguées sur le sol allemand (…) Lorsque je reviendrai en novembre, il s’agira d’abandonner définitivement la tente que j’ai ici. Entre l’arrêt et le recommencement, on restera pendant une brève période totalement dépourvu de patrie et de toit; une frontière clairement dessinée entre deux phases de la vie.”

3 – 6 février 1938 : Freud s’apprête à quitter Vienne et commente les événements de Palestine et d’Allemagne

“Nous suivons avec un grand malaise les récits portant sur tous les événements qui surviennent en “Terre sainte” (…) On ne peut cependant pas s’empêcher de penser de temps en temps à Maître Anton qui clôt l’un des drames de Hebbel sur ces mots : je ne comprends plus ce monde. Avez-vous vu que l’on s’apprêtait en Allemagne à interdire aux Juifs de donner à leurs enfants des prénoms allemands? Ils ne pourront répondre qu’en exigeant que les nazis renoncent à ces prénoms appréciés que sont Johann, Josef et Maria.”

4 – 7 juin 1938 : Freud est arrivé à Londres :

“Le sentiment de triomphe qu’apporte la libération s’agrège trop fortement au travail de deuil, car on continuait à beaucoup aimer la prison dont on a été libéré, et au ravissement qu’inspire le nouvel environnement, et qui pourrait vous pousser à crier “Heil Heitler (sic)”, se mêle le malaise dérangeant qu’inspirent de petites singularités de l’environnement étranger (…) Nous sommes d’un coup devenus populaires à Londres. Nous croulons sous les fleurs. Maintenant vous pouvez recommencer à écrire, et ce que vous voulez. Les lettres ne sont pas ouvertes.”