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16 février 2017

La victoire de Trump constitue la levée d’un tabou – Roland Gori

"avertissement d'incendie" : le mensonge et la haine, si faciles à allumer si difficile à éteindre

par Philippe Grauer

"avertissement d'incendie" : le mensonge et la haine, si faciles à allumer si difficile à éteindre

Mots clés : politique, humanisme, fascisme, populisme, brutalisation.

En titrant cette présentation Avertissement d’incendie, nous voulons saluer au passage l’ouvrage de Walter Benjamin, un des grands textes de la pensée politique du siècle dernier. Nous livrons cette référence au dossier bibliographique du prochain cours de Daniel Ramirez du samedi 18 mars.

Trump ment comme il respire. Goebels avait coutume de dire plus un mensonge est gros plus il devient crédible. Nous avons modernisé tout cela. Ce à quoi on croit de nos jours, c’est pas au mensonge, mais à l’effronterie du menteur. Il nargue "les élites" qui s’en tiennent à la vérité, sauf quand elles nous enfument (car ça leur arrive aussi, quoique tout de même vraiment moins souvent). Et quand on ne sait plus où on en est arrive le héraut de la grande promesse. Puis se présente le moment  comme le dit le poète, de la Connaissance par les gouffres.

Au moment où le CIFPR s’apprête à traiter en philosophie (UFA ouverte aux visiteurs) la question du et de la politique il nous a semblé opportun d’amorcer la réflexion avec l’analyse que produit Roland Gori de la résurgence du populisme et de la pensée fasciste. Car hélas il ne faut pas avoir peur des mots, sinon nous risquons de finir par devoir redouter la chose elle-même. Bien entendu les temps ont changé, mais les générations aussi, et le souvenir des horreurs d’hier, rafraîchies il est vrai par les tragédies serbe et ruandaise pour ne prendre que ces deux exemples, insuffisamment semblerait-il, ce souvenir tend à s’effacer. La preuve, des électeurs peuvent tout à fait voter pour un menteur effronté en se satisfaisant du seul fait qu’il gesticule en clown provocateur, alimentant des rancœurs aussi tenaces qu’aveugles.

 


– Roland Gori

La victoire de Trump : levée d’un tabou

Donald Trump est devenu le 45e président des Etats-Unis ce 9 novembre 2016. Une victoire choc qui interroge autant qu’elle inquiète. Peur, désespoir, sanction… Que dit ce vote de la société américaine ? Quel impact l’élection de Trump peut-elle avoir sur la présidentielle française de 2017 ? Pour le psychanalyste Roland Gori, auteur de L’Individu ingouvernable, l’arrivée au pouvoir de Trump peut constituer un précédent pour d’autres démocraties. Pour éviter le fatalisme, comme l’extrémisme, il appelle à « nous fabriquer de nouvelles utopies » pour, de nouveau, « donner du rêve et pouvoir imaginer l’avenir. »

Propos recueillis par Flavia Mazelin Salvi et Cécile Guéret © iStock


Psychologies : Le vote en faveur de Donald Trump était-il selon vous un vote d’adhésion à des valeurs ou bien un vote de peur, de désespoir ou encore un vote sanction ?

Roland Gori: Avant toute chose, ces résultats surprise révèlent la faillite des instituts de sondage, ces agences de notation de l’opinion publique, figures de l’imposture contemporaine. Quant au vote, il y a certainement de tout cela. Nous sommes aujourd’hui dans un échec moral et culturel d’un néolibéralisme mondialisé qui prône la libre circulation des marchandises, des produits financiers et des humains. Cet effacement relatif des frontières se fait au profit des affaires, dépossède les États de leurs rôles de régulateurs sociaux. Il tend aussi à imposer à un monde globalisé une manière de penser le monde qui heurte l’histoire et la culture des peuples. Du coup ces peuples ont peur. Ils se sentent prolétarisés et menacés. Ils réagissent en sanctionnant les partis traditionnels qu’ils jugent complices du système néolibéral. La victoire de Trump est celle de toutes les angoisses, de toutes les peurs, de toutes les humiliations et les frustrations sociales. Plus qu’une victoire, c’est la défaite des démocraties néolibérales.

C’est un rejet du système néolibéral ?

Roland Gori : Au fond, cette élection n’est pas tant la victoire de Trump, que la défaite et le désaveu des Clinton. Rappelons que Bill Clinton a poursuivi la politique de Reagan notamment en diminuant le poids de régulation de l’État (santé, éducation) et celui des crédits voués à la discrimination raciale. Hillary Clinton est donc la figure de proue de ce système qui a produit un sentiment de déclassement social des classes moyennes, un échec à réduire les inégalités sociales comme les discriminations raciales. N’oublions pas que les Afro-Américains ont été majoritairement déçus par Obama qui a fait ce qu’il a pu, mais n’a pas fait tout ce qu’il avait promis. Le rêve d’une Amérique post-raciale s’est écrasé sur les récents événements d’adolescents noirs tués par les polices. Les populations noires se sentent toujours discriminées et menacées plus de cinquante ans après avoir obtenu les droits civiques. Quant à la population Wasp (blanche, anglo-saxonne et protestante), elle se voit à la fois déclassée économiquement, socio politiquement et en danger de perdre son poids démographique. Il faut savoir qu’en 2042, les Wasp seront pour la première fois minoritaires aux États-Unis.

À découvrir

Roland Gori est psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Aix-Marseille. Il est également l’auteur de L’individu ingouvernable (Les liens qui libèrent, 2015).

On retrouve ce que certains nomment, en Europe, la peur xénophobe d’un « grand remplacement » ?

Roland Gori : Oui. Il faut comprendre que les accusations de Trump de viols, de deals et de vols à l’encontre des Mexicains se nourrit d’une xénophobie qui dépasse les Latinos en général et les Mexicains en particulier. Quand Trump propose de « murer » l’Amérique, de l’enfermer, de la conduire au repli, c’est une manière de faire croire au peuple Wasp qu’il peut arrêter le temps et figer l’espace, qu’il pourra vivre comme « avant ». C’est cela la grande imposture : parier sur le néolibéralisme industriel en faisant croire qu’avec plus de capitalisme on pourra stopper les dégâts qu’il provoque inévitablement !

En Europe, comme aux États-Unis, tous ceux qui ont un sentiment de déclassement, d’un avenir bouché par les effets du néolibéralisme, rejettent les représentants de cette vision du monde. Simplement, certains comme Bernie Sanders veulent plus de protections sociales, de régulations par les pouvoirs publics, plus de solidarité, plus de réductions des inégalités sociales pour sauver la Démocratie en régulant le capitalisme. D’autres, comme Trump, veulent plus de capitalisme et de nationalisme autoritaire en privilégiant « d’abord les Américains ». Ce qui montre que le néolibéralisme qui régit toujours plus le monde depuis Reagan et Thatcher est en crise.

Une crise dont nous ne voyons pas le bout…

Roland Gori : Gramsci donnait cette définition de la crise : « c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres. » Trump, comme d’autres mouvements politiques en Europe, fait donc partie de ces monstres, de ces néo-populistes, qui ont différentes formes, couleurs et puissances, mais qui naissent tous de ce clair-obscur. Le problème, c’est que les alternatives qui permettraient d’avoir une autre vision du monde et une stabilisation des rapports de force entre les pays comme à l’intérieur de chacun d’entre eux, tardent à se dessiner de manière crédible d’un point de vue économique, social et culturel. Bonne ou mauvaise nouvelle, je crois qu’on peut dire que le néolibéralisme est mort, personne ne peut plus croire qu’il réduit les inégalités et qu’il permet le progrès social, culturel et moral. Il se maintient, tant bien que mal, comme système politico-économique, mais il est agonisant, mort comme philosophie, morale, culture.

Le discours de campagne du milliardaire Donald Trump, a été plus patriotique que social, ce sont pourtant les classes défavorisées qui ont voté pour lui. Sur quel ressort selon vous ?

Roland Gori : Chaque fois que surgit une crise des valeurs et des pratiques des gouvernements libéraux, la désillusion associée à l’attente d’émancipation sociale et de progrès économique favorise la montée des populismes et des fascismes. Comme à la fin du XIXe siècle, puis après 1918, en Autriche et en Allemagne, mais aussi en Italie, on assiste à une mobilisation des masses qui réclament un leader autoritaire et une vision du monde préfasciste qui peut devenir fasciste. Face à la désaffiliation sociale et personnelle que produit le capitalisme en crise, les valeurs du libéralisme se révèlent mensongères, hypocrites, bourgeoises, et les masses se révoltent ou réclament un gouvernement autoritaire. Avant hier, un sondage Ifop avait évalué que 40% des Français sont tentés par un gouvernement autoritaire et technocrate. C’est paradoxal mais je dirais qu’aujourd’hui le néolibéralisme que l’on subit depuis près de 40 ans a tué le libéralisme philosophique fondateur de la tolérance, de la séparation des pouvoirs et de la liberté du commerce garantie par le Droit. Trump est le nom de cet enterrement de la philosophie des Lumières, comme hier Mussolini ou Hitler.

Quel peut être l’impact de la victoire de Trump sur les prochaines élections présidentielles en France ? Pourrait-elle rendre le vote populiste et extrémiste plus facile, plus attrayant ?

Roland Gori : Il est certain que la victoire de Trump constitue la levée d’un tabou. Si la première des démocraties libérales, issue d’une révolution s’appuyant sur les Lumières est représentée par un populiste mi-mussolinien, mi-berlusconien, alors, d’autres démocraties, et pas seulement l’Autriche ou la Hongrie, pourraient suivre l’exemple. Les discours fascistes et nazis ont toujours fait leur fond de commerce de la peur, de la colère, de la frustration et du sentiment d’impuissance. Il faut se méfier en histoire « du démon de l’analogie », et restituer à chaque événement nouveau sa part d’originalité. Il n’empêche, aujourd’hui où, de nouveau, les valeurs et les pratiques libérales de gouvernement sont en crise, on assiste à l’émergence de « monstres » qui ont quelques ressemblances avec ce que l’Histoire a pu nous faire connaître.

À découvrir

Pourquoi depuis plus d’un siècle, les sociétés occidentales fondées sur les valeurs de compétition et d’individualisme, finissent à terme, par conduire au désordre social et à l’apathie politique ? Retrouvez l’analyse de Roland Gori dans son ouvrage L’individu ingouvernable (LLL).

Que voyez-vous de commun avec l’arrivée des fascismes au pouvoir au 20e siècle ?

Roland Gori : A chaque fois, ces partis populistes, voire fascistes, ont su d’abord flatter le peuple et les ouvriers, une fois au pouvoir ils ont interdit les grèves, paupérisé les ouvriers, déclassé davantage la classe moyenne et ont favorisé le grand capital qu’ils dénonçaient dans leurs discours de propagande. Ainsi, Trump veut en finir avec l’Etat, promet une baisse spectaculaire des impôts et annonce la fin de l’austérité et la mise en route de grands travaux (construction d’écoles, d’hôpitaux, d’aéroports, de routes…) pour résorber le chômage. Ce type de promesses sociales a été un point d’appui considérable des nazis et des fascistes qui se sont appuyés sur un État fort et partisan. Encore une fois, il n’y a pas de pure et simple répétition, mais disons que des promesses sociales qui reposent sur du nationalisme, de la xénophobie, et sur la haine des élites et des corps intermédiaires, ce n’est pas rassurant. Ce n’est pas rassurant car c’est justement ces mots qui ont touché le peuple, des mots anti-humanistes, mais non dénués de promesses sociales.

Entre des représentants qui n’inspirent plus et des alternatives qui menacent la démocratie, que reste-t-il pour ne pas tomber dans le fatalisme ou l’extrémisme ?

Roland Gori : Il est indispensable que les politiques reprennent la main et qu’ils cessent d’être les fondés de pouvoir des marchés qui leur ont confisqué le pouvoir des décisions. Il faut en finir avec les technocraties et les règles formelles des marchés. Si nous n’inventons pas une troisième voie, entre les intégrismes marchands et les théofascismes comme Daesch, nous nous dirigerons vers ce type de populisme autoritaire qui peut devenir le Cheval de Troie du pire. C’est cela que les peuples veulent mettre à terre, ils le disent actuellement à chaque occasion. Il est aussi important que l’on puisse inventer de nouvelles utopies, imaginer de nouvelles visions du monde, un autre rapport avec lui, avec soi-même et avec les autres. Donner du rêve, pouvoir imaginer l’avenir. Il faut relire les éditoriaux de Camus dans Combat : « Le siècle de la peur » dans lequel il écrivait « vivre sans avenir, c’est vivre comme des chiens, c’est vivre contre un mur. » Il nous faut refonder la Démocratie par l’humanisme, ses valeurs, sa culture. Redonner au soin, à l’éducation, à la justice, à la culture, leurs places essentielles dans la construction du sujet humain, du vivre-ensemble, dans le prendre soin de la vulnérabilité humaine qui est aussi sa générosité spécifique. C’est ce « levain de l’inachevé » qu’il nous faut chérir si nous voulons éviter cette brutalisation des rapports sociaux dont la campagne américaine nous a donné l’exemple le plus obscène. N’oublions pas non plus qu’à échouer à transmettre dans la culture ces valeurs humanistes, les populismes émergent…et après eux les guerres et leur déshumanisation. Il faut au contraire retrouver comme l’écrivait Camus : « cette éternelle confiance de l’homme qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage d’humanité. »

novembre 2016