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9 juillet 2018

Vera Ligeti, la dernière freudienne par Christine Lecerf, Le Monde, 7 juillet 18

présentation par Philippe Grauer

Mots clés : psychanalyse, psychothérapie relationnelle, dynamique de la subjectivité, Vienne, Ligeti.

la voie de la relation donne sur l’avenir

Par Philippe Grauer

la psychanalyse, pas que ça au monde non plus

Un esprit habite les hauteurs de Vienne. Pour encore combien de temps ? Ah ! la nostalgie, devenue post freudienne ! Épouse de György Ligeti, la vigile de Freud écoute en fermant les yeux pour privilégier le son ses patients lors de ses nocturnes psychanalytiques. Au demeurant une autre autre dimension depuis s’est inscrite au tableau de l’activité clinique, le psychocorporel. Que voulez-vous, on n’arrête pas le progrès — le bon. Et tout n’était pas contenu dans la psychanalyse comme œuf originel. Cette idolâtrie de la part de la post viennoise qu’est Vera Ligeti est compréhensible. Vu son âge. Mais il y en a d’autres presque aussi âgés qui sont au courant. Du fait que la psychothérapie, dont la psychanalyse constitue un fleuron, est multiple, et que ses ouvertures existentielles, exo-psychanalytiques,  ont aussi leurs mérites.

La psychanalyse partout s’amenuise. Le titrage même de l’article sonne comme un départ comme aurait dit Baudelaire. Les temps changent et la psychothérapie relationnelle désormais l’accompagne sur le front de la dynamique de la subjectivité, les deux disciplines devant tenir bon contre la vague scientistique, qui ne parviendra pas à submerger l’idée que lorsque c’est la relation qui soigne c’est autre chose que la médicalisation de l’existence.

profession de santé non médicale

Exactement une autre vision du monde, l’alternative au ravage en cours. Précisément celle d’un libéralisme prédateur fondé sur le concept d’une « croissance » qui vire à l’excroissance, armé d’une idéologie scientiste rétrograde, pénétrant l’univers de la santé jusqu’à empoisonner l’humanité mode Monsanto. Plus que jamais le concept directeur d’une profession de santé non médicale doit être maintenu, soutenu, promu. Notre école est résolue à continuer de s’y appliquer.

l’avenir par le cerveau ? non : par la relation

Christine Lecerf signe ici un très beau texte, à la gloire du vieux freudisme et de la psychothérapie fondée sur la relation, dont la psychanalyse est co-fondatrice. Elle prête au demeurant à Vera Ligeti la pensée secrète que c’est des neurosciences que viendrait le sauvetage de la psychanalyse. Vive la science et la neuroscience, la question n’est pas là. Il demeure que l’idée subreptice selon laquelle c’est du côté du scientisme qu’il faudrait se tourner pour trouver un avenir en matière de psychothérapie relationnelle et de psychanalyse est redoutablement controversable. L’avenir viendra par le concept de santé non médicale. C’est l’idée relationnelle et le relationnellisme qui balisent cette voie. Royale, comme le fut il y a un siècle celle, freudienne, du rêve.


 

la dernière freudienne

par Christine Lecerf, Le Monde, 7 juillet 18

À 88 ans, la psychanalyste d’origine hongroise consulte toujours. Épouse du compositeur György Ligeti, elle a participé au renouveau de la psychanalyse en Autriche et perpétue l’héritage du  » maître  » à Vienne.


À Vienne, en Autriche, on l’appelle die Freudianerin,  » la freudienne « . Dans son cabinet perché sur les hauteurs de la ville, Vera Ligeti pratique la psychanalyse depuis plus d’un demi-siècle. Très discrète, n’accordant que de rares entretiens, l’épouse du compositeur György Ligeti, mort en  2006, est pourtant l’une des dernières héritières de Sigmund Freud (1856-1939).

Née en  1930, dans une famille juive assimilée de Budapest, Vera Ligeti, née Veronika Spitz, n’a jamais rencontré le maître viennois. Petite fille, elle aurait cependant pu le croiser dans la capitale hongroise, qui était le second berceau de la psychanalyse. Pour cette analyste de la génération des petits-enfants du père fondateur, Freud est d’ailleurs considéré comme un  » membre de la famille «  :  » Quand je lis ses lettres, quand je regarde sa façon de vivre, j’ai le sentiment de le connaître. Le Freud privé est très similaire à mon grand-père. C’est mon grand-père, et je l’aime, d’un amour véritable. « 

Vera Ligeti a entendu prononcer le nom de Freud pour la première fois en 1938, l’année de l’annexion de l’Autriche par le IIIe Reich et de l’exil du maître en Angleterre. Une jeune psychologue viennoise réfugiée à Budapest lui avait alors parlé de cet homme qui avait fait de très grandes découvertes dans sa ville natale :  » J’étais fascinée. Je lui posais des milliers de questions. Lili m’avait plutôt dépeint Freud sous les traits d’un Moïse, quelqu’un de grandiose et d’impressionnant, juché sur le mont Sinaï « , s’exclame Vera Ligeti en laissant échapper un franc éclat de rire. À peine âgée de 8 ans, déjà lectrice compulsive et dotée d’une insatiable curiosité, la future psychanalyste s’était -ensuite procuré un exemplaire de L’Interprétation des rêves (1900), traduit en hongrois par Sandor Ferenczi, l’un des plus proches disciples de Freud. Pressentant qu’elle tenait là quelque chose de  » pionnier « , elle l’avait précieusement gardé  » pour plus tard « .

C’est un livre auquel elle revient toujours, de façon libre et désordonnée. Récemment -encore, elle y a découvert avec ébahissement que les rêves ont un  » ombilic « , un nœud impossible à défaire, un lieu où l’interprétation est infinie. Lorsqu’on demande à cette octogénaire aux yeux rieurs quels étaient ses rêves d’enfant, une ombre passe sur son visage. Elle préfère ne pas en parler. Vera Ligeti a survécu à la Shoah. Son père est mort assassiné à Buchenwald, en Allemagne. Toute son enfance s’est déroulée dans la peur. Toute sa jeunesse a été ensevelie sous une chape de plomb. Elle a vécu l’effondrement d’un monde, le plein -déchaînement des pulsions de mort et deux régimes de terreur, le nazisme et le stalinisme :  » J’ai vu ce que l’homme est capable de faire à un autre homme. Mais mon désir de comprendre n’en a été que plus fort. « 

Vera Ligeti sourit lorsqu’on lui dit qu’elle est celle qui perpétue l’héritage de Freud à Vienne :  » Mon mari et moi, nous sommes des réfugiés hongrois de 1956. Les gens n’avaient pas lu Freud, quand nous sommes arrivés en Autriche. «  Elle qui s’était risquée à emporter sur le chemin de l’exil quelques ouvrages de Freud dérobés à la censure découvrait avec stupeur qu’Hitler avait totalement anéanti l’esprit de la psychanalyse dans la capitale autrichienne.  » J’ai longtemps été seule « , nous confie Vera Ligeti avec un peu d’amertume. Elle va travailler pendant une dizaine d’années à la Child Guidance Clinic, un institut créé par August Aichhorn, l’un des rares disciples de Freud à ne pas avoir quitté le pays. Elle se rend plusieurs étés de suite chez la fille de Freud à Londres, qui travaille auprès d’enfants. À l’instar d’Anna, Vera Ligeti se spécialise dans les traumatismes de l’enfance et de l’adolescence et traite tout particulièrement des jeunes réfugiés de Hongrie.

 » Des séances les yeux fermés « 

Vera Ligeti évoque avec tendresse et admiration la figure d’Anna Freud, qui ne ménageait pas ses efforts pour faire renaître la psychanalyse dans son pays natal. Elle se souvient encore très nettement du premier congrès psychanalytique à Vienne, en  1971, au cours duquel Anna, qui s’était pourtant juré de ne plus jamais prononcer un mot d’allemand, avait laissé échapper quelques mots de conclusion en  » beau vieux viennois «  :  » Tous les vieux juifs, tous les émigrés qui étaient assis dans la salle s’étaient alors mis à pleurer. Anna disait qu’elle ne pouvait pas y croire, qu’elle avait presque le sentiment d’être rentrée à la maison. C’était incroyablement émouvant. «  Depuis 1968, la situation de la psychanalyse avait en effet commencé à bouger en Autriche. On assistait à une véritable  » révolution œdipienne « . Une nouvelle génération de psychanalystes œuvrait à la refondation de cette discipline.

C’est également cette année-là que Vera Ligeti devient officiellement psychanalyste, après avoir fait son analyse didactique auprès de Tea Genner-Erdheim, une autre grande figure féminine de la psychanalyse autrichienne, dont l’oncle, Jakob Erdheim, avait diagnostiqué le cancer à la mâchoire de Freud. En  1974, elle devient membre de la -fameuse Société psychanalytique de Vienne, fondée par le maître, et va former pendant plusieurs décennies des générations de psychanalystes. Et, à l’image du premier comité qui se réunissait chaque mercredi chez Freud, elle anime chez elle, depuis 1995, un cercle psychologique de lecture, où l’on discute de cas cliniques, de questions théoriques mais également de littérature.

La  » chance de – sa – vie «  a toutefois été de rencontrer György Ligeti, qu’elle épouse en  1952 et avec qui elle a un fils, Lukas, aujourd’hui compositeur. C’est lui sa véritable école, celui qui a toujours su attiser chez elle sa  » soif de savoir «  et celui qui lui a appris à  » penser librement «  :  » Mon mari était une vraie tête, du genre de Freud, mais dans un domaine très différent. Toujours curieux, toujours en train de réfléchir. C’est lui qui m’a fait découvrir Totem et Tabou – 1913 –. C’était un freudien convaincu. Pas seulement pour les idées. Il aimait aussi le style. « 

de l’autre côté du miroir, l’ouïe

Ensemble, Vera et György Ligeti évoquaient souvent Freud, et tout particulièrement la  » place de l’ouïe dans le système freudien « . C’est très certainement sous l’influence conjuguée de ses lectures assidues de Freud et de sa vie partagée avec György Ligeti que Vera Ligeti a développé cette pratique si singulière de la cure psychanalytique :  » J’écoute souvent la musique les yeux fermés et j’écoute aussi souvent les séances les yeux fermés. «  C’est là pour elle l’une des choses essentielles dans l’analyse :  » Ne rien voir, seulement écouter, se livrer volontairement à l’interdit de l’image pour investir cette qualité sensorielle dans une écoute plus précise, plus musicale. « Cet art de l’écoute requiert aussi une part importante d’improvisation. Chaque séance s’apparente pour elle à une  » jam session « . C’est toujours le patient qui commence, qui donne le thème. L’analyste doit être capable d’improviser :  » Si tout se passe bien, cela donne de la belle musique. «  Freud, que l’on disait  » amusical « , aurait-il approuvé cette nouvelle approche ? Le maître y aurait à coup sûr prêté une oreille attentive, car il savait reconnaître chez les psychanalystes femmes qui l’entouraient, comme Sabina Spielrein ou Lou Andreas-Salomé, un grand sens de l’innovation.

Aujourd’hui âgée de 88 ans, Vera Ligeti consulte toujours, parfois même très tard le soir. La psychanalyse reste pour elle la plus grande des  » aventures « . Elle ose à peine le dire tant son propos lui semble  » hérétique «  :  » Tout ce qui a été développé jusqu’ici était à mes yeux déjà contenu chez Freud. On a simplement procédé à des élargissements ou à des approfondissements de sa pensée. «  Pour cette exploratrice de l’humain, le bond en avant viendra peut-être des recherches sur le cerveau. Mais elle n’en est pas certaine et enrage à l’idée de disparaître avant de nouvelles découvertes. On sonne à la porte. Une jeune cantatrice échange quelques mots en hongrois avec Vera Ligeti avant de monter à l’étage faire ses vocalises. Un esprit habite les hauteurs de Vienne. Pour encore combien de temps ?


par Christine Lecerf, Le Monde, 7 juillet 18

Vera Ligeti, depuis les hauteurs de Vienne, soutient la mémoire de la psychanalyse.

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