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1 août 2019

PSYCHOTHÉRAPIES SUR ORDONNANCE

texte de Christiane Laurent agrémenté d'une présentation et d'intertitres de Philippe Grauer

La « psychothérapie sur ordonnance » risque de créer davantage de problèmes qu’elle ne se propose d’en résoudre.


Mots clés : psychothérapie, psychothérapie relationnelle, psychanalyse, développement personnel, charlatanisme, légitimité professionnelle psy, médecine, psychothérapie à protocole, DSM, psychiatrie, psychologie, Carré psy.

Psychothérapies sur ordonnance

Par Christiane Laurent, médecin, praticienne en psychothérapie relationnelle

une expérimentation à risque

Une expérimentation en cours dans quelques départements permet de pouvoir bénéficier d’un certain nombre de consultations chez un psychologue sur prescription médicale. C’est un protocole très précis qui fait l’objet d’évaluations régulières de l’évolution des symptômes.

Cette expérimentation a vocation de se généraliser rapidement partout en France.

Le psychologue devient alors tout comme l’infirmier ou le kinésithérapeute, un auxiliaire médical qui applique une ordonnance et un protocole de soins.

Admettons que cela parte d’une bonne intention de la part des pouvoirs publics : moins de médicaments, plus de soutien par la parole et la présence, c’est en quelque sorte une reconnaissance du rôle de la psychothérapie dans le soin psychique.

une « avancée » régressive

Or, cette apparente avancée n’en est pas forcément une

— les psychologues sont peu rémunérés pour cet acte et perdent leur autonomie.

— leur formation ne comporte obligatoirement ni travail sur leur propre psyché, ni formation en expérientiel, ni obligation de supervision.

— les thérapies pratiquées sont formatées « médicales » (ordonnance, évaluation régulière, protocoles).

Quel est le problème ? Quelle différence avec les thérapies relationnelles que nous pratiquons ?

le patient comme objet

La posture du praticien en psychothérapie relationnelle (ou du psychanalyste) est fondamentalement différente et demande également au thérapisant de se positionner d’une tout autre manière.

Dans le premier cas la thérapie est ordonnée et exécutée par des professionnels, qui ont un savoir et en font bénéficier le patient, la thérapie est gratuite ou remboursée.

Le patient est l’objet des soins, pourrait-on dire, même si sa participation active est souhaitée ; nous nous trouvons dans le même cas de figure que les soins purement médicaux qui sont « donnés » par des spécialistes.

le patient comme sujet

Dans le deuxième cas le thérapisant est acteur et sujet des soins qui sont aussi une démarche d’ouverture de conscience, de meilleure connaissance de soi et d’autonomisation. L’avancée se fait essentiellement quelque soit la méthode dans l’expérimentation de la relation humaine qui va traverser tous les modes émotionnels possibles avant d’aboutir à la séparation finale.

Le praticien a effectué sur lui -même un long travail thérapeutique, il a bénéficié d’une formation spécifique, il est inscrit et soutenu dans un dispositif de supervision.

Le patient paie sa thérapie, il en a ainsi la charge. Le cadre mis dès le départ nomme la responsabilité de la personne dans son propre parcours thérapeutique. Le praticien accompagne, guide, sécurise, rassure mais ne peut « faire le travail » à la place du sujet.

Celui-ci, petit à petit pourra ainsi passer d’une position souvent infantile ou adolescente au départ à une position pleinement adulte.

le métier de psychologue délivreur de soins sur ordonnance

On voit alors que le psychologue qui donne des soins sur ordonnance, ne fait pas vraiment le même métier que nous, praticiens en psychothérapie relationnelle. Il soutient et peut agir sur les symptômes voire améliorer les choses. Mais quelle est son efficacité sur le fond ? Sur la durée ? Voilà qui n’est pas prévu dans l’évaluation.

le métier autre du psychopraticien relationnel 

Notre métier a, je pense, encore de beaux jours devant lui encore faudrait-il qu’il soit connu, reconnu et revendique clairement sa différence et ses spécificités, que ses praticiens se sentent légitimes ?

La loi sur la psychothérapie a causé beaucoup de dommages, elle a brouillé les cartes, auprès du grand public comme des praticiens.

Notre premier travail est donc d’essayer de clarifier les choses.

Bien sûr, la situation comme je la présente peut paraitre tranchée et caricaturale, un certain nombre de pratiques existent aussi sur les frontières, dans les marges et qui peuvent aussi avoir leur efficacité.

quitter notre route pour dévaler vers le développement personnel ? 

Mais allons-nous, pour pouvoir exister, devoir renoncer à nous dire soignants et nous glisser dans la case Développement personnel ?

Je pense que ce serait une erreur. Pour moi nous accompagnons l’être qui va développer ses capacités à se soigner lui même en profondeur, et nous allons avec lui aussi loin que la personne désire aller dans son parcours.

Notre pratique demandera sûrement à être évaluée, mais probablement pas de la même manière que le sont les thérapies « sur ordonnance ».

Le long terme et la durée devront être pris en considération, ce qui n’est pas très à la mode dans cette civilisation qui a longtemps privilégié le « tout et tout de suite ».


QUAND LA SANTÉ MENTALE PEUT RUINER CELLE DE L’ÂME PAR ORDONNANCE

par Philippe Grauer

santé mentale, éléments d’histoire

Quelle est notre place dans le cadre de la santé mentale ?

Tout d’abord qu’est-ce que cette expression désigne ? lisez à part l’entrée santé mentale de notre Glossaire, sinon cet article serait insuffisant. Oui c’est long à lire mais il faut savoir si l’on veut savoir ou si on préfère rester ignorant. Même prescription pour le texte de Philippe Grosbois indiqué ci-infra. Nos étudiants ne sauraient y échapper, pas davantage que nos syndiqués. Question de responsabilité professionnelle — et citoyenne.

Le Carré psy, régi par la psychiatrie, se met aux ordonnances. La psychothérapie, heureusement jamais définie, ce qui interdit logiquement jusqu’à présent les interdits professionnels, et autorise d’autre part les pratiques les plus exotiques limite à prétention psy abusive, relève aussi bien

a) de la psychiatrie — tout de même en principe réservée aux maladies mentales, mais le DSM, bible de l’actuelle psychiatrie revenue à l’organicisme mâtiné de comportementalisme, colorisé neurosciences, tend à faire de tout et n’importe quoi une maladie, pourvu qu’au créneau épidémiologique soit postée la molécule qui va bien, bonjour Big Pharma.

b) de la psychologie — ensemble de pratiques et méthodes disparates, ne requérant pas d’implication personnelle du praticien, cf. le remarquable texte de Ph. Grosbois.

c) des pratiques diverses à sensibilité plus ou moins spirituelle (autre domaine, mais il existe des mixtes, pas facile à démêler). Faut-il les intégrer au développement personnel (cf. ci-infra) ?

d) de la psychanalyse psychologique même, puisque à présent les psychologues-psychanalystes exercent sous le titre d’exercice de psychothérapeute, ce qui peut donner à penser qu’ils pratiquent de la psychothérapie (attention, une fois de plus on n’a surtout pas précisé ce qu’on entend par là)

e) de la psychothérapie relationnelle. Pas une méthode mais un champ disciplinaire, comportant des méthodes (les techniques c’est de la menue monnaie, au demeurant elles ne qualifient jamais en soi à la psychothérapie — en tout cas pas la relationnelle). Pas la panacée non plus, rien ne guérit de tout — et que voudrait dire guérir de la condition humaine ? Mais tant sur le plan scientifique qu’idéologique, politique et culturel l’émergence de ce nouveau champ constitue un fait d’une importance capitale. Quand on pense qu’on nous annonce que « l’administration française se convertit aux sciences comportementales », instaurant en vie quotidienne l’hégémonie idéologique et pratique du comportementalisme, on mesure combien vitale devient la tâche d’édifier, maintenir et développer l’alternative relationnelle axée sur la subjectivité des personnes et le processus de leur accomplissement.

Le développement personnel (ne s’adressant pas à proprement parler à la souffrance) que Christiane Laurent définit comme une forme dégradée de la psychothérapie relationnelle, rappelant le Counseling qui embarrasse tant les anglo-saxons, qui ne relève pas de la psychothérapie, n’est pas concerné par le Carré psy [une nouvelle fois, prenez le temps de cliquer sur le terme psychothérapie renvoyant au travail de définition que nous avons dégagé dans notre Glossaire. Oui c’est difficile, mais sans un travail sur les termes, en la matière on parle dans le vide].

Mais il tend à s’y infiltrer, dans la mesure où des « coaches de vie » ainsi que certains psychopraticiens tout court, à l’occasion trop courts,  affichent leur activité comme « psychothérapie » (dont on l’a vu la définition officielle n’est par… définition, jamais produite), sans qu’ils y soient « véritablement » qualifiés. Qui alors définit, évalue et administre la qualification ? réponse : ceux qui ont entrepris de l’autoréglementer —  en lui donnant un nom, à tous les sens du terme, propre. Donc par définition (encore elle) en la délimitant et différenciant soigneusement. Nous renvoyons ici à la Définition 1 de notre entrée psychothérapie. La définition bateau « soin psychique par la parole » étant parfaitement insuffisante.

légitimité et police (municipale ?) de la « véritable psychothérapie »

Alors, qui produit, administre, garantit, la légitimité scientifique, éthique, « syndicale », institutionnelle d’école, de la « véritable psychothérapie » (définition ? celle qui s’adresse spécifiquement à la souffrance) ? qui en délimite le domaine et en garde les abords ? en labellisant la psychothérapie relationnelle comme champ disciplinaire spécifique, historiquement et scientifiquement repérable, en a-t-on construit une/la légitimité suffisante ? plutôt que parler de « véritable psychothérapie » mieux vaudrait s’attacher à produire une « définition véritable », spécifiée, de ladite. et s’il s’en trouve plusieurs, qu’elles affichent la couleur, ensuite on examine. Le spectre de la sous-catégorie, de ce que la médecine désigne comme charlatanisme (prétendre exercer un métier qu’on ne connaît pas, Freud dixit) est-il exorcisable par l’administration d’un champ clinique, théorique, éthique,  par des pairs qualifiés réunis en groupements identifiables qui fassent référence ? d’où le rôle fondateur et légitimateur des sociétés, syndicats, fédérations historiques. Cf. les Cinq critères du SNPPsy.

noyau identitaire

L’identité psychothérapique consisterait-elle comme le dit Delphine Horviller de l’identité juive, à souffrir d’une identité ouverte, imparfaite, mouvante, inassignable, comparable en définitive à « l’identité féminine », par là-même si humaine et aux yeux de certains si redoutable ? il doit cependant être possible de constituer un noyau identitaire dur suffisamment consistant pour produire assez de certitude en la matière psy. Le ressort d’une relation forte, intersubjective qualifiée, où les deux cherchent ensemble (Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue, / Se serait avec vous retrouvée ou perdue ! on peut espérer une issue favorable, le pôle psy étant suffisamment sain et bien formé) représenterait l’élément de base, uniquement de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse, les deux mamelles de la dynamique de subjectivation.

embarqués de gré ou de force ?

Et aussi pourquoi tenir à tout prix (à n’importe quel prix ?) à nous situer dans le cadre de la Santé mentale ? y sommes embarqués de fait, quitte à fournir de l’expression une définition large ? Le terme de santé psychique (extra psychiatrique) pourrait-il constituer une alternative, nous permettant de nous positionner hors champ ?

industrialisation de la santé

De la médicalisation de l’existence[1] à la thérapie sur ordonnance le chemin parcouru depuis la loi impulsée en 2004 par le Dr. Accoyer (les médecins sont légions à l’Assemblée nationale — et solidaires interpartis, l’anesthésiste socialiste Catherine Génisson a voté l’amendement Accoyer dans la nuit du 7 au 8 octobre 2003). Le chemin d’une mise aux normes (d’une psychiatrie mondialisée) sur fond d’idéologie scientiste d’industrialisation de la santé. Dans quel cadre ce soin psychique tendance ? vers l’extincsification de la planète dans la course aux dernières centaines de milliers de dollars agro-industriels et autres à extraire des gigantesque surfaces arrachées à la forêt pour faire de l’or, de l’huile de palme et du soja pour nourrir des « gisements » de vaches alignées par millier en batterie. Côté santé l’alignement du soin psychique sur les critères médicalistes, organicistes, asymptômatiques façon DSM, vise à liquider la psychothérapie à l’ancienne, fondée sur le processus de subjectivation que seules procurent la psychothérapie relationnelle et la psychanalyse.

symptôme : une confusion « trouble »

Le terme de symptôme même se trouve subverti dans ce système, et le Dr. Laurent quand elle mentionne un « protocole d’évaluation régulière de l’évolution des symptômes », pense en médecin pour qui un symptôme est une manifestation morbide qui parle. La psychiatrie post-DSM en a fini avec les symptômes qui parlent. Elle les découpe en tranches médicamentables appelées troubles. Dans la terminologie « santé mentale » en cours, un trouble ça se réduit, à coups de médicaments, de protocoles, et éventuellement d’une série limitée d’entretiens annexes (pour faire passer la pilule c’est le moment de le dire). Une fois aboli, ou réduit votre trouble (parfois appelé symptôme par abus de langage), vous êtes déclaré guéri, ou handicapé. Et voilà le travail. Le travail de la médicalisation de l’existence.

allez vous faire soigner…

Un trouble présentant la caractéristique avantageuse de ne signifier rien, ce qui différencie radicalement la psychothérapie médicale de celle héritière d’un siècle d’apports cliniques féconds de la psychanalyse et de la psychologie humaniste, au regard desquelles le symptôme représente une énigme psychique à déchiffrer et « travailler ». Tout cela au cours d’un patient et complexe dialogue relationnel engageant conjointement le praticien et son patient (!), sur les épaules duquel repose la responsabilité dudit travail. Une aventure à deux travaillant en équipe qui n’a rien à voir avec le cochage de troubles, leur médication, leur mise en soin protocolisé. Ce fameux soin médical du « va te faire soigner » qui n’a rien à voir avec notre prendre soin de soi. Un va te faire soigner confié, sous-traité, au bons soins (!) techniques paramédicaux d’un psychologue sous-psy auxiliaire prescrit comme un kiné pour 10 séances renouvelables (une fois ou deux). Une para médicalisation d’abattage d’une psychothérapie en batterie. Dont nos gestionnaires et politiques espèrent la réalisation de considérables économies. Du genre de celles qui coûtent finalement le double quand il faudra financer au bout du compte la réparation des dégâts une ou deux décennies plus tard. Sans compter les désastres irrémédiables. Ainsi va le train du monde libéral.

… ou prenez soin de vous en période de crise de sens

Sauf que les humains ne sont pas des poulets dont gérer la santé, en semi liberté, avec une mentalité de gestionnaire (on pourrait parler de capitalisme si on ne se méfiait de l’impact des terminologies) lancé dans la course au profit mondialisé.

économies d’humanité

Donc économie scientifique par administration massive de scientisme, économie d’humanité par escamotage de la relation quand c’est elle le nœud du problème, économie d’intelligence quand le volet cognitif, neuroscientifique, comportementaliste souvent navrant de débilité prétentieuse, prend le pas sur sa nécessaire articulation avec l’évaluation sensible du registre corporel émotionnel. Sans compter le monde de l’inconscient. Nous sommes dotés non seulement d’un cerveau, neuro passionnant, mais d’une âme, d’une réalité psychique irréductible, nous sommes doués de la capacité de penser notre existence, à des années lumières de la protocolisation conçue pour la médicaliser.

un médecin psychopraticien relationnel élève la voix

Voici qu’un médecin syndicaliste de la psychothérapie relationnelle élève la voix pour mettre en garde contre ce qu’elle appelle justement de la psychothérapie sur ordonnance. Espérons que l’expression fasse mouche. La relation qui soigne ne se prescrit pas, elle s’indique, et dure le temps qu’il lui faut, au cours d’un tête à tête et cœur à cœur, au sens pascalien du terme, unique au monde depuis son invention freudienne renouvelée trois fois, par l’analyse existentielle européenne des années 20-30 puis d’après guerre, puis par les grands psychologues humanistes américains des années 40-80, puis par la psychopratique relationnelle à l’aube du XXIème siècle.

vers une écologie de l’âme

C’est en définitive plus avantageux pour tout le monde, y compris celui dit de la Santé mentale gestionnarisée. L’extension de ce mouvement pour une véritable écologie de l’âme pourrait nous sauver de la régression organiciste en cours, qui n’aura qu’un temps, comme toutes les barbaries, le plus court sera le mieux.


 

 

 

 

 

[1] Roland Gori et Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005.-

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