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22 octobre 2013

Roms – ethnicisation de la misère européenne Albena Dimitrova, Gilles Sainati, Philippe Grauer, Martin Olivera interviewé par Frédéric Potet,

« Roms » traqués Europe détraquée

par Philippe Grauer

Mon grand-père maternel, juif roumain, que dans la famille au village avant qu’il monte à Paris on appelait le gitan, est parti en fumée : d’une pierre deux coups.

À quoi servent les Roms, ces intouchables de l’Europe, dans la bataille contre l’extrême droite ? À quoi ont toujours servi ces maudits étrangers en période de crise et comme dirait le DSM, de trouble ? Ça n’est pas à des psys qu’on va expliquer le mécanisme du bouc-émissaire. Ni à des psys porteurs de valeurs, travaillant à partir du système et principe même de valeur(1) que celle-ci est indivisible et non fragmentable selon l’opportunité.

Les juifs étaient trop riches, les tziganes sont trop pauvres, décidément une question d’argent. Puisque les Roms sont utilisés comme monnaie du diable utilisons les comme bonne occasion de réfléchir à nos principes et de penser à ce que nous pouvons engager pour ne pas nous retrouver avoir été complices un seul instant d’un forfait collectif au motif imaginaire de protéger nos poules et nos pommes pas mûres.

[Image : Sans titre]

La première chose à faire est certainement de consacrer un ou deux quart d’heure à s’informer de la question. Nous espérons que ces trois articles, dans des genres différents, pourront contribuer à éclairer votre lanterne. Celui d’Albena Dimitrova comporte à la fois des récits de faits terribles, qui nous plongent dans les abysses des menus scandales européens, et fournit une vision politique empruntant (le terme s’impose) les concepts managériaux pour définir un système politique qui ne manque pas d’intérêt (!). Celui de Gilles Sainati se situe davantage sur le registre juridique et de la morale des nations. Évidemment que ça cloche et qu’il faut prendre garde à ce que cette cloche-là ne sonne le glas de nos valeurs, à commencer par celle de démocratie.

Golsdman Sachs hors de portée, restent les « Roms »

Enfin l’interview de l’excellent Martin Olivera recadre bien les choses, restaure le contexte avec la naissance au XIXème siècle de l’antitziganisme corrélatif de l’apparition du concept de race qui engendra l’antisémitisme. Les savants fabriquent la catégorie les politiques suivent. Il explique le phénomène d’ethnicisation (dans l’imaginaire collectif) de la pauvreté, permettant de confondre ethnoculturel et statut social marginal. En fait il démontre que précisément les roms sont intégrés à leurs sociétés d’Europe centrale et que ce sont les formes que revêt cette intégration qui posent problème. Un problème mal posé pouvant ainsi servir de symptôme. Du pain sur la planche de la conscience européenne. Après tout, Golsdman Sachs hors de portée, restent les « Roms ». Dans notre jargon on appelle cela un déplacement. C’est toujours la même chose, au cœur de l’embrouille ne jamais transiger sur les valeurs devient un exercice difficile qu’il faut pourtant réussir. Y voir clair(2) dans la confusion, le mérite de la Résistance.

La question n’est pas tant celle des roms, une minorité infime dans la vie française et dans la politique nationale, mais de ce dont nous les chargeons, ce qui gonfle un mythe jusqu’à la bulle, pourtant avertis de sa charge d’horreur historique. La difficulté de la question ne devrait pas nous empêcher de chercher à la résoudre avec humanité sous peine de perdre la nôtre.


Albena Dimitrova, Gilles Sainati, Philippe Grauer, Martin Olivera interviewé par Frédéric Potet,

Roms de Bulgarie – stratégies de survie I

Statistiquement Rom, économiquement vôtre

par Albena Dimitrova

Être Rom de Bulgarie

La population Rom de Bulgarie est sédentarisée depuis plusieurs siècles et fait administrativement partie de la population bulgare officielle dès la fin de l’occupation ottomane en 1879. Mais son statut demeure différencié et ses droits sont partiels par rapport au reste de la population. Pendant les régimes de rationnement des années 1930 et 1940 les données conservées dans les archives distinguent trois niveaux pour les rations de nourriture. Pour le pain par exemple, le rationnement est reparti de la manière suivante : 1 pain pour le bulgare ethnique, ½ pain pour le bulgare juif et ¼ pour le bulgare tzigane (Rom).

Avec l’arrivée du régime communiste en 1946, la Monarchie parlementaire est remplacée par la République populaire et l’égalité de tous est inscrite dans la loi. Un vaste programme d’assimilation de toutes les ethnies est financé et suivi par le Parti Communiste au pouvoir. Scolarisation, accès aux soins, logements et travail salarial pour tous. Les Roms sont essentiellement employés dans les kolkhozes agricoles, la métallurgie, la police subalterne, les chantiers de construction et dans les services de nettoyage des rues et du ramassage des ordures.

À partir de 1956 commence une deuxième phase d’assimilation par un changement forcé des noms visant à effacer les différences administrativement visibles. Dans les lieux publics la pratique de langues d’origine ethnique autres que le bulgare est prohibée et passible d’une amande, les langues tziganes sont interdites d’enseignement. Ce programme d’unification linguistique des années 1960 a été promu par le Parti Communiste bulgare comme étant inspiré « de l’exemplaire politique française pour la protection de la langue des Lumières ». Le français est alors la langue officielle pour tous les documents bulgares internationaux et ceci jusqu’en 1994. En contrepartie d’une meilleure coopération à l’assimilation, les minorités obtiennent des quotas d’admission facilitée dans les Universités et des aides renforcées pour être logés et soignés. Des Hassan ou des Djouhri, deviennent des Assen ou des Youri.

À la chute du mur de Berlin en 1989, les populations économiquement faibles et socialement fragilisées comme les retraités, les invalides ou les ouvriers pauvres à la solde d’État ont été les premières touchées par la libéralisation des prix de l’électricité et du chauffage. Les politiques de soutien ont été gelées. Des habitants qualifiés de « Roms » dans des immeubles entiers ont eu leur électricité coupée et avaient trafiqué les compteurs en se branchant chez les immeubles voisins pour se chauffer durant les premiers hivers de la démocratie. Ce fait provoque un premier large mouvement de rejet « anti-tzigane » de la part du reste de la population bulgare. Rapidement les quartiers ont intégré la ségrégation marchande de l’immobilier et les « Roms » ont été expulsés par la misère à la périphérie des villes ou dans les campagnes et des problèmes d’ordre économique ont pris ouvertement une forme de problèmes d’ordre ethnique.

En 2007, année de l’adhésion de la Bulgarie dans l’Union Européenne, le nombre estimé de la population bulgare d’origine Rom est de 650 000 personnes*(Roma Guide, étude de la fondation Société Ouverte), soit environ 8% de l’ensemble de la population bulgare.

Être Rom dans les statistiques aujourd’hui

Le recensement des Roms comporte des approximations estimatives. Il n’est pas aisé d’inscrire une case « rom » dans les pièces administratives. Le modèle républicain bulgare, tout comme celui des autres membres de l’UE, est fondé sur la souveraineté d’un ensemble de citoyens et non pas sur leur appartenance aux groupes ethniques.

C’est un véritable dédale pour établir des données fiables. Les études sociologiques recoupent des informations comme la pratique de langue, l’affiliation familiale, l’appartenance auto-déclarée, ou bien plus récemment, le recensement des habitants de certains quartiers bien distincts, dits tziganska mahala* (quartier tzigane). N’importe quel habitant de ces bidonvilles est automatiquement considéré Rom.

La pratique de la langue est fortement réduite par les décennies de prohibition et ne révèle qu’une faible partie de la population Rom. La filiation familiale est également un critère dilué par les nombreux mariages mixtes encouragés durant le régime communiste. Les enfants de ces mariages sont-ils Roms ou pas ? Les sources statistiques sont aujourd’hui un mélange de regroupement de données qui puisent également des informations dans certaines listes officieusement tenues dans les maternités au moment des enregistrements des accouchements ou bien dans les établissements de l’éducation nationale au moment de la scolarisation des enfants ou par les employeurs au moment de l’embauche.

Une rationalité économique ?

Le chômage des Roms de Bulgarie dans les statistiques nationales est de l’ordre de 46%. Les 8% que représente la population Rom dans la population bulgare occupent près de 90% des emplois de ramassage des ordures, traitement des déchets et nettoyage des rues bulgares et plus de 70% des emplois dans les chantiers de construction.

Avec la libre circulation des personnes dans l’Union Européenne, cette population est largement employée par les sociétés de sous-traitance des chantiers de travaux publics. Un grand nombre de chantiers européens sous-traitent des sociétés de construction bulgares – ces contrats concernent tout particulièrement des sociétés allemandes et françaises.

Les conditions salariales de ces sociétés bulgares sous-traitants des chantiers en Allemagne ou en France sont conformes aux législations européennes et soumises au respect de la rémunération minimale fixée dans le pays commanditaire du chantier. Les contrats de travail sont signés par l’employeur bulgare et sont présentés en annexe du contrat de sous-traitance signé avec la société allemande ou française qui a emporté l’appel d’offre pour un chantier public dans son pays. C’est une partie visible et réglementée des conditions de travail qui fait l’objet à de multiples contrôles de l’inspection de travail. Mais la coopération multilatérale s’arrête à ce niveau des inspections sans enquêter plus loin dans les relations internes entre l’employeur bulgare et ses salariés employés sur les chantiers européens.

Pourtant des employés de ces sociétés bulgares témoignent d’une pratique courante en interne. Au moment de la signature du contrat officiel qui sera présenté en annexe dans le contrat principal de sous-traitance, le travailleur bulgare embauché par la société bulgare est « prié » de signer une procuration générale pour la gestion de son compte bancaire sur lequel sont versées les rémunérations pour la durée du contrat. Cette procuration est « donnée » à une personne extérieure au contrat de sous-traitance Souvent les mandataires de ces procurations sont des personnes physiques proches ou membres de la famille du patron de la société bulgare.

Le jour de la paie, les salaires sont dûment versés sur les comptes des employés bulgares et ainsi sont visibles pour tout audit de l’inspection de travail. Simultanément à ce virement, un autre virement en sens inverse est ordonné par le mandataire de la procuration générale en utilisant le plein droit que celle-ci lui octroie sur le compte du salarié. L’astuce est que ces transferts qui ponctionnent le salaire légalement contracté, paraissent comme des opérations d’ordre privé et ne sont pas traçables en lien direct avec le contrat de travail de sous-traitance sur les chantiers d’Europe. Ainsi des ouvriers bulgares Roms et non-Roms travaillant pour ces chantiers font l’objet d’une double négociation de salaire, une pour les inspecteurs français, allemands et une autre, de manière interne à l’entreprise bulgare, à moitié prix pour les bulgares et à quart de prix pour les Roms.

Ce double traitement ne fait l’objet d’aucun contrôle de la part des administrations fiscales, ni de celles des services du travail. Aucune institution nationale ou supranationale ne prend l’initiative d’une enquête permettant des poursuites judiciaires contre ces pratiques de vols invisibles. À ce jour aucun des employés n’a brisé l’omerta. Si les Roms en témoignent en privé, leur parole publique est source de menace et de plus de répression encore. « Aller dire ça… Ces gens sont puissants et eux ne risquent rien. Mais nous, on va se faire tabasser, puis comme on a signé, bah après on n’aura plus de boulot et c’est tout… »

Mon cyprès coûte bien plus cher que cette ordure de tzigané

Une brigade d’ouvriers saisonniers d’origine Rom est recrutée pour creuser des trous pour la plantation de cyprès de grande taille. Le chantier est à la campagne en Bulgarie, dans la résidence secondaire d’un ancien ministre. Le travail doit être fait en urgence car la survie des cyprès déracinés et transportés à une longue distance nécessite une rapide mise en sol.
La brigade des ouvriers Roms est nombreuse. Les ouvriers sont accompagnés de leurs familles et les fourgonnettes qui leurs servent de logement le temps du chantier sont installées à proximité. Durant la journée de travail les femmes et les enfants sont présents sur le chantier. Les plus costauds des enfants transportent des seaux de terre sur des emplacements non loin des cyprès. Les plus petits leurs courent autour. Les arbres sont empilés avec les racines soigneusement enveloppées de sacs plastiques en attendant la plantation. Une rixe éclate entre quelques enfants, un des plus petits perd l’équilibre et tombe sur le tas de cyprès. Quelques racines sont écrasées et le gamin peine à sortir du tas. L’ancien ministre propriétaire du domaine est témoin de l’incident et sort furieux de sa datcha en hurlant, « Ramassez-moi de là cette saleté de tzigané (enfant tzigane). Mon cyprès coûte bien plus cher que cette ordure de tzigané ».

Le chef de la brigade d’ouvriers tziganes stoppe le travail. Demande à ce qu’on lui répète ce qui vient d’être dit, le propriétaire le redit. Alors, le chef de la brigade fait signe aux autres ouvriers, tous déposent à terre leurs instruments. À son signal ils quittent le chantier, « Puisque notre tzigané coûte moins cher que ton cyprès, alors creuse tes trous toi-même ». L’évacuation du campement se fait dans l’heure qui suit, sous les cris de protestation du propriétaire et du chef paysagiste du chantier. « Les cyprès doivent être plantés ce soir ! Sinon on les perdra, revenez immédiatement ! »

Les ouvriers Roms ne changent pas d’avis et partent vers leurs villages respectifs situés dans un périmètre de 60-70 kilomètres de la résidence secondaire de l’ancien ministre. Dans la nuit, des gardes du corps à moto font le tour des villages où résident les ouvriers démissionnaires du chantier. Ils les sortent de leurs maisons, les passent à tabac et les transportent de force sur le chantier en pleine nuit. Les ouvriers finissent de creuser tôt dans la journée et peuvent retourner chez eux sans être payés.

Va, on est comme ça, depuis le temps on a l’habitude

Aucune plainte n’a été déposée. « Pourquoi faire ? Pour nous faire tabasser encore…? Ils peuvent même nous mettre en prison. Ils vont dire qu’on était des voleurs, qu’on n’avait rien à faire dans une propriété privée en pleine nuit. Va, on est comme ça, depuis le temps on a l’habitude… »

Dommages et intérêts

Ces populations dites « à vocation de retourner dans leurs pays d’origine » et avec « un mode de vie incompatible avec le nôtre » ne servent-elles pas par ailleurs de levier de valorisation politique auprès des populations votantes dans d’autres pays d’Europe ?

Lorsqu’en France est posée la question des flux migratoires dits « d’origine Rom », les attitudes de certains responsables politiques ressemblent bien plus à des attitudes de gestionnaires et de managers qu’à des attitudes d’hommes politiques garants d’un ordre public républicain. La « gestion » des flux migratoires semble menée en vue d’un « retour sur investissement électoral».

titrisation de la politique gouvernementale

Cela souligne peut-être une nouvelle tendance plus générale dans la vie politique. Le philosophe Michel Feher parle d’une titrisation de la politique gouvernementale. Dans ses travaux, il fait le constat de ce glissement de l’action politique vers une gestion politique régie par des critères managériaux de rentabilité. Impuissants pour trouver des solutions aux problèmes économiques et sociaux dominés par les flux financiers dérégulés qui échappent à leurs actions politiques, les hommes politiques exercent le pouvoir qui leur est conféré par le vote citoyen sur des problèmes mineurs mais médiatiquement attrayants. D’autant plus que la plupart des médias sont propriété des mêmes milieux financiers qui évincent tout contrôle politique. Aucun média de la taille du Figaro par exemple n’est possédé par des Roms ou des ouvriers pauvres. Si on prolonge la saisissante analyse du néo-libéralisme des travaux de Michel Feher, on pourrait mieux comprendre les agissements sur les 20 000 Roms migrants en France et les décrire comme une forme de « bulle spéculative ».

effet de levier optimal

Qui fixe les objectifs aux « managers » politiques ? Le « marché électoral » via les accréditations d’intention de vote. De plus, « en présence des nouvelles technologies de l’information continue, les hommes politiques se trouvent en campagne électorale quasi permanente », autrement dit, les cotations sur le marché électoral sont en continu. Les hommes politiques en tant que managers qui souhaitent être reconduits dans leurs fonctions ont intérêt d’avoir des objectifs atteignables. Dans cette optique, leurs efforts se placent naturellement pour orienter au mieux les objectifs qui leurs seront imposés par « les actionnaires », la population votante. Pour être réélu, il est bon d’avoir des objectifs rapidement réalisables avec des résultats immédiatement perceptibles par le plus large nombre de votants. Ainsi, réussir à orienter le « marché électoral » sur des objectifs d’une gestion efficace des flux migratoires plutôt que sur des objectifs d’une gestion des flux financiers est de ce point de vue bien plus « rentable » pour un manager politique.

Ainsi, le choix de l’objectif porté sur la population dite « Rom » comme « capital de mise à risque » est clairement un choix performant pour le « retour sur investissement électoral » de Manuel Valls qui agit en parfait entrepreneur d’une LBO* à la recherche d’un effet de levier optimal.

une toute petite population

D’une part, le nombre des Roms indésirables est faible par rapport à celui de la population votante qui présente ses « doléances » de leur présence sur le sol français, le « capital risqué » est donc faible ; le capital de Roms est « emprunté » à peu de frais et, les « actionnaires » de ce « capital Roms » ne détiennent pas de droit de vote sur le « marché électoral » qui concerne les hommes politiques français comme Manuel Valls et son parti.

D’autre part, les 20 000 personnes réparties dans des centaines de campements sont périodiquement déplacées de quartier en quartier et de région en région touchant ainsi un bien plus grand nombre de « riverains en souffrance ». Ceci démultiplie l’impact de la bulle spéculative. La politique menée pour la protection des riverains obtient un effet de levier que beaucoup d’entrepreneurs de haut vol pourraient envier à Monsieur Valls. Cela reviendrait pour un manager à lever avec un même petit capital de départ des fonds auprès de plusieurs établissements banquiers. Avec une mise au départ d’une toute petite population – quelques milliers de Roms – Valls obtient l’adhésion et l’entrée potentielle de voix électorales multipliées par un coefficient de plusieurs centaines de fois « le capital misé » au départ.

À peu de frais, la politique managériale des flux migratoires permet une forte rentabilité électorale

La dynamique de démantèlement des camps Roms et leurs déplacements vers d’autres riverains produit une boule de neige de « gênes occasionnées » et assure ainsi une rentabilité politique accrue sans besoin d’un nouvel investissement de « population à risquer », puisque seront misés les mêmes Roms « empruntées » à peu de frais aux pays partenaires au sein de l’Europe-même. Au moment du départ forcé des campements, nombres de riverains-votants sont soulagés et donc convaincus de l’efficacité et de la puissance politique du Ministère de l’Intérieur qui assure la fonction régalienne de la protection de la population. À peu de frais, la politique managériale des flux migratoires permet une forte rentabilité électorale.

Quelles que soient les indignations d’ordre idéologique ou moral qui peuvent accompagner l’avis selon lequel « les Roms sont indésirables », ce consensus sur « le problème Rom » pourrait localement, dans « la bulle spéculative de voisinage» être d’une rentabilité électorale élevée. Mais aucune étude comparative n’est demandée pour le moment sur les montants des dommages des vols occasionnés par les 20 000 Roms à mode de vie incompatible et les montants des fonds détournés des circuits fiscaux ou les profits réalisés grâce au déclassement de cette tranche de la population européenne. Il n’y a donc pas d’estimation des « dommages et intérêts » de l’opération.

En attendant, les chantiers de construction des TP européens continuent à utiliser la main-d’œuvre des minorités dites « de mode de vie incompatible » et on maintient leur « vocation » de creuser les trous des jardins des résidences secondaires, de laver les rues et de construire des autoroutes en Europe à peu de frais.

tziganes en savon

Sarkozy avec sa « Droite décomplexée » avait déjà apaisé les consciences. Dès 2010, il avait « dénationalisé » ces migrants qui campaient en France et qui médiatiquement n’étaient plus des bulgares ou des roumains, mais des Roms. Dans les cafés de Sofia on commentait avec soulagement, « Vous voyez, personne n’en veut de ces tziganes, même la France avec ses grands humanistes les jette dehors, alors nous… ce ne sont pas des bulgares, Sarkozy l’a bien compris ». Et, si en Allemagne on risque encore gros pour un tag « Tziganes en savon », en Bulgarie ces tags sont étalés sur les murs des marchés et des places publiques. Aujourd’hui en France, on a réussi à cerner une population habitant dans des campements de misère et à la définir selon des critères d’appartenance ethnique Rom. Valls avec sa Gauche nous offre un nouveau dicible après la bulle de savon faite du mot « race » puis éclatée au profit du bien plus doux, « mode de vie incompatible avec le nôtre ». En attendant les élections de 2014, les cotations sur le « marché électoral » continuent et préparent celles des présidentielles de 2017, mais méfions-nous des nouveaux Madoff de la politique.


À suivre…

Roms de Bulgarie – stratégies de survie II
– Portraits de Roms de Bulgarie


Références bibliographiques

– Nadège Ragaru, Bulgarie, Être Rom ou les dangers d’une lecture figée de l’identité, Documentation Française.

– Michel Feher, La Titrisation de la politique gouvernementale, Vacarme.

Les Roms en Bulgarie, étude de la Fondation Société Ouverte, en bulgare.

Liens utiles

http://www.laparisienneliberee.com/entretien-michel-feher/ (s’approprier les concepts du néolibéralisme)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1096 (première partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms (deuxième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1099 (troisième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1100 (quatrième partie)
http://lmsi.net/L-Europe-au-miroir-des-Roms,1101 (cinquième partie)


ÉTRANGER SANS FAMILLE

19 octobre 2013 |
par Gilles Sainati

Finalement cette affaire concernant la reconduite de la jeune Leonarda permet de savoir que 65 % de français sont contre le retour de cet enfant adolescente et de sa famille en France selon un sondage BVA pour i télévision et Le Parisien.. et seulement 46 % se disent choqués des conditions d’interpellation de Leonarda.

Même s’il faudrait voir exactement les questions posées dans ce sondage, celui-ci donne le ton de l’opinion publique en France à l’approche de Noël, après des années matraquage médiatique et sécuritaire.

Il faudra dorénavant attendre la sonnerie de la fin des cours pour expulser les enfants étrangers

Les résultats de l’enquête administrative sont par contre sans surprise, il faut rappeler qu’au regard de notre système juridique et judiciaire, la procédure d’éloignement avait été validée aussi bien par les juridictions administratives que judiciaires. Selon le rapport remis au Président de la République, l’administration a appliqué la loi, seuls les policiers auraient manqués de discernement, le rapport préconisant l’interdiction des arrestations dans le temps scolaires… Il faudra dorénavant attendre la sonnerie de la fin des cours pour expulser les enfants étrangers.

On peut s’émouvoir de cette situation, faire dans l’émotionnel, c’est la situation de notre État de droit en France, il est vrai, alimenté par les divers mensonges du chef de famille, Resat Dibrani qui a menti sur les origines Kosovares de sa famille pour avoir dit-il : « une meilleure chance de bénéficier du droit d’asile. »

Mais ce qui est le plus étonnant, pour un praticien, est la deuxième partie de l’histoire qui commence maintenant. Le Président de la République propose à Leonarda, âgée de 15 ans, de revenir en France seule ! Étonnant, il est nécessaire de connaître qui a pu lui suggérer une idée aussi saugrenue. En effet, la France a adhéré à la Convention européenne des Droits de l’Homme ( CEDH) depuis déjà belle lurette !

Or que dit l’article 8 de cette convention:
« 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.
2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

La France propose donc à Leornarda qu’elle finisse ses études en France, sans le soutien de sa famille, sans l’entourage de ses frères et sœurs… Et d’ailleurs pourquoi ce serait Leornarda et pas les autres enfants de la famille… La dernière est née précisément en France.

[Image : Sans titre]

Le France vient d’inventer un nouveau modèle éducatif : on expulse les parents mais on garde les enfants (que l’on choisit, les plus médiatiques peut être). Au moment, où les pouvoirs publics et associations essaient de trouver une solution pour les mineurs étrangers isolés (c’est-à-dire sans famille) c’est une surprise.

Il semble que cette position intenable porte atteinte directement et frontalement aux dispositions de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, l’article 6 étant très largement utilisé par les juridictions françaises.

Il faudra, aussi, au regard de ce texte fondamental, dire en quoi le retour de Leonarda avec sa famille porterait atteinte à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. Sauf a rajouter à la CEDH un nouveau critère : l’ordre public sondagier.


« Sur les Roms, tout peut être dit, sans retenue »


déclare au Monde Martin Olivera interviewé par Frédéric Potet

LE MONDE 05.10.2013

Que vous inspire le déferlement politico-médiatique de ces derniers jours autour des Roms ?

[Image : Sans titre]

Martin Olivera : Tout à la fois de la lassitude et de l’inquiétude. Lassitude parce qu’on a l’impression d’être retourné trois ans en arrière, au discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy : le débat et les termes employés sont les mêmes, comme s’il s’agissait toujours d’un problème crucial de sécurité nationale. Inquiétude parce que la polémique implique un gouvernement dont on pouvait attendre un autre discours et surtout une autre politique.

Il y a certes eu une circulaire interministérielle signée en août 2012 qui laissait entrevoir de nouvelles possibilités d’action afin de résoudre la question des bidonvilles, mais les expulsions sont toujours aussi nombreuses et l’on continue de parler de « campements illicites « .

Cette politique dite « ferme et humaine » semble ainsi toujours relever en premier lieu du ministère de l’intérieur, partant du principe que ces familles « n’ont pas vocation à rester en France », puisqu’elles ne souhaitent pas « s’intégrer ».

On a l’impression que la parole est totalement « libérée », que tout est permis quand il s’agit de parler des Roms…

Martin Olivera : La lecture des commentaires d’internautes sur les grands sites d’information – toutes tendances politiques confondues – est sidérante. Sur les Roms, tout peut être dit, sans aucune retenue. Mais ce sont davantage les déclarations des responsables politiques qui sont inquiétantes : si eux-mêmes affirment que les Roms sont à ce point différents de « nous » qu’il est impossible de vivre avec eux, la conclusion naturelle n’est-elle pas qu’il faut s’en débarrasser ? Les Roms sont des gens « en trop », des surnuméraires, voilà qui semble aussi évident que de dire que la pluie mouille.

Les Roms occupent-ils une place à part dans l’imaginaire collectif ?

Martin Olivera : Il y a dix ans, personne ne savait ce qu’étaient les Roms. Aujourd’hui, cette figure fait partie intégrante de notre patrimoine symbolique.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’en avoir côtoyé pour avoir une opinion sur la « question ». Si ce personnage s’est aussi rapidement imposé dans le débat public, c’est qu’il n’est qu’une reformulation contemporaine de la figure des Tsiganes/Bohémiens solidement enracinée dans l’imaginaire collectif européen depuis le XIXe siècle.

Peu importe que les fameux « Roms migrants » dont on parle tant (ces 15 000 personnes originaires de Roumanie et Bulgarie vivant en bidonvilles) n’aient pas grand-chose à voir avec les Tsiganes/Gens du voyage français, la confusion fonctionne à plein. Il y a là une responsabilité majeure des institutions européennes et de certaines ONG qui ont participé depuis les années 1990 à la construction institutionnelle de la figure des Roms.

Dans une logique de promotion des minorités, on a recréé une image officielle et simpliste de cette « population », en passant sous silence l’immense diversité historique, sociale et culturelle des groupes ainsi désignés. Restent au final deux prétendues caractéristiques de cette « population » : « Ils viennent d’Inde » (donc, finalement, ils ne sont pas vraiment Européens) et « Ils sont marginaux depuis des siècles » (donc, finalement, c’est bien qu’ils posent problème).

Comment voulez-vous que ceux qui identifient des Roms dans leur voisinage ne soient pas inquiets ?

Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a remis en question le désir d’intégration des Roms. Qu’en est-il ?

Martin Olivera : Cette rhétorique de la « vocation » et du « réel projet de vie en France » est directement héritée du discours (et des pratiques) de Nicolas Sarkozy. Et il est frappant de voir comment elle s’est implantée dans l’opinion commune, partis de gauche inclus : il y aurait d’un côté les « bons immigrés », ceux qui auraient un « vrai » projet d’intégration, et de l’autre les « mauvais migrants », ceux dont on peut douter de la « sincérité » – tout comme il y a les « bons » et les « mauvais » pauvres.

Selon l’histoire et la sociologie des migrations, une telle perspective est absolument fantasmagorique : tous les migrants, riches ou pauvres, tentent de maintenir (au moins un certain temps) des liens avec leur pays d’origine s’ils le peuvent. Progressivement, les parcours personnels et familiaux font que les liens se distendent et certains ne rentreront plus ou, à l’inverse, d’autres retournent d’eux-mêmes définitivement au pays.

C’est une vision très bourgeoise et élitiste que de penser que l’on choisit son pays d’émigration pour sa littérature ou ses « valeurs ».