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Propagande religieuse

On n’arrête pas le progrès, paraît-il. Nous avons appris à nos dépens qu’il savait parfois s’arrêter tout seul, et faire halte à Auschwitz. La régression non plus ne connaît pas de limites, sauf celles qu’il ne faut jamais oublier de lui opposer, fondées sur la fidélité aux Lumières, pour barrer la route au retour vers un obscurantisme néo-créationiste impensable mais qui, précisément à ce titre, comme la grande misère du XXème siècle européen l’a prouvé, pourrait devenir, si l’on n’y prenait garde, elle aussi, vraie.

C’était jusqu’à présent le Nouvel Âge qui se trouvait chargé de véhiculer des thèses mystiques de faible valeur intellectuelle dont les pourfendeurs de la psychothérapie relationnelle se faisaient les délices de les lui attribuer par amalgame. Quoique de peu de valeur critique, les thèses nouvel-âgeuses n’ont jamais outré la conscience humaniste ni milité sérieusement pour un retour à un religieux ultra-réactionnaire.

Cela n’est pas le cas des campagnes néocréationistes qui s’en prennent avec virulence à l’esprit scientifique et consacrent des sommes importantes libellées on l’imagine en pétrodollars à s’efforcer d’abêtir les masses, comme on aurait dit en d’autres temps. Il ne faut jamais négliger de combattre et réfuter comme elles le méritent des productions de ce type, quand bien même elles nous paraîtraient ridicules au point de mériter le mépris de notre silence. Une conférence intitulée Mythe de sang et d’or, du même niveau, signée d’un autre pompeux imbécile du nom de Rosenberg avait tenté il y a un peu plus d’un demi siècle d’opposer les lueurs de l’incendie à nos Lumières pour justifier l’instauration d’une barbarie qui se voulait millénaire. Politzer était descendu dans l’arène intellectuelle pour ruiner ces âneries criminelles. Merci à Patric Tort de suivre ce bel exemple et de nous avertir de l’imposture qu’on nous ose nous proposer.

Philippe Grauer



PATRICK TORT
À PROPOS DE L’« ATLAS DE LA CRÉATION »

Le 2 février 2007, la France apprend par voie de presse qu’un ouvrage de propagande créationniste de grand luxe, un in-folio édité et imprimé à Istanbul[1], intitulé Atlas de la Création [2] a été envoyé sous forme de colis postal à l’adresse des établissements d’enseignement du territoire[3]. L’ouvrage porte la signature du dénommé Harun Yahya (alias Adnan Oktar), prosélyte musulman turc également signataire d’un nombre considérable de livres, de cassettes vidéo, de CD, de DVD et auteur d’un site Internet (enregistré aux États-Unis et administré en Turquie)[4] attaquant les fondements de la biologie moderne de l’évolution pour leur substituer le dogme de la création divine de chaque forme vivante dans son état définitif. Le ministère de l’Éducation a enjoint aux établissements de ne pas permettre l’accès à cet ouvrage, dont la vente sur Internet – au prix de 75,50 euros[5] – paraît ridicule par rapport à la formidable distribution gratuite qui en est faite – une ou plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires selon les sources.

Psychotique selon les uns, faussaire en matière de connaissance de l’islam selon les autres, gourou d’une secte (la Science Research Foundation) adossée au mouvement islamique réformiste Nurcu et liée à l’ Institute for Creation Research américain, condamné pour chantage, extorsion, possession d’armes illicites et rapports sexuels avec des mineurs d’après un portail musulman[6], l’auteur de cet ouvrage (évidemment collectif) qui en annonce six autres s’illustre par sa volonté d’opposer la vérité « scientifique » du Coran au darwinisme et au matérialisme. Traduit dans de nombreuses langues – et notamment dans celles des grandes communautés musulmanes –, avec des moyens financiers exorbitants qui ne peuvent être ni ceux d’un particulier, ni ceux d’éditeurs privés turcs, l’ouvrage se caractérise par une défense homogène des « trois religions divines », l’islam, le christianisme et le judaïsme[7].

Ses arguments (ici essentiellement paléontologiques) sont calqués sur ceux des « créationnistes scientifiques » anglo-saxons, lesquels, bien que réfutés depuis le dernier tiers du XIXe siècle, continuent de s’internationaliser grâce à l’action des groupements sectaires et des milieux ultra-conservateurs américains. Rien ne surprend dans ce livre, combinaison classique du faux, du banal et du travesti (on y voit même un fossile d’insecte manifestement colorisé pour rendre plus parfaite la ressemblance avec l’insecte vivant), et le choix systématique de taxons dits « panchroniques », c’est-à-dire de formes très anciennes ayant très peu évolué, ferait sourire un étudiant en paléontologie. L’argument de la complexité qui ne saurait être due au « hasard », le « miracle » des harmonies naturelles, le fixisme réaffirmé à chaque page et illustré par des photographies souvent largement indéchiffrables[8], une nomenclature ridicule, tout cela fait partie des mystifications ordinaires des « musées de la Création », malheureusement de plus en plus nombreux aux États-Unis.

La vieille théologie naturelle y règne, une fois de plus, inchangée dans ses gestes fondamentaux. Au « Miracle des Fourmis » (l’une des innombrables productions d’Oktar/Yahya), répond, dans la bibliographie en images qui clôt le livre, celui de l’ADN et du système immunitaire. La Providence a tout réglé, le Coran tout annoncé. Rien ne surprend non plus dans la sinistre confusion entretenue autour de la théorie darwinienne – présentée comme une doctrine sanguinaire –, et qui néglige le fait essentiel que dans l’anthropologie de Darwin, la civilisation se définit comme le renversement progressif des rapports de conflit au profit de l’association éthique, solidaire et altruiste. Rien ne surprend, si ce n’est la masse financière colossale mobilisée par cette agression internationale contre la science et sa dimension nécessairement anti-dogmatique.

La source réelle de cette énorme quantité d’argent mise au service d’un immense déni des vérités scientifiques les plus élémentaires s’éclairera peut-être si l’on se promène sur les sites internet où il est rendu compte de l’« œuvre » de cet imposteur : sur l’un d’entre eux[9], le décor est celui d’un paradis néo-classique hollywoodien. Une manipulation extrêmement fine d’associations quasi subliminales fait défiler au-dessus du texte des images de guerre, d’émeutes, d’Américains sur la Lune, de buildings de Manhattan, tandis que le terrorisme réprouvé du 11 septembre 2001 est attribué au darwinisme comme philosophie du conflit. L’affiliation scandaleuse de Hitler à Darwin, déjà pratiquée par l’auteur dans d’autres ouvrages juxtaposant leurs portraits sur une même couverture, ainsi que le thème du darwinisme comme source idéologique du terrorisme, constituent deux topiques récurrents de cette intoxication des consciences. Un autre site en appelle, sur un plan directement politique – parmi des considérations positives sur George Bush, les droits de l’homme et la libre entreprise –, aux États-Unis pour qu’ils soutiennent le principe du règlement des conflits du monde musulman, et entre les nations de l’Islam et l’Occident judéo-chrétien, par une communauté islamique unifiée[10] ouverte aux accords fondamentaux des trois grandes religions monothéistes.

C’est évidemment là un rêve américain pour le Moyen-Orient, rêve qui pourrait en même temps être celui de plusieurs gouvernements arabes, et notamment de celui de l’Arabie saoudite, pays disposant d’immenses capitaux pour favoriser l’expansion d’un islam naturellement compréhensif envers les intérêts du commerce pétrolier. Sans compter qu’une base en Turquie, pays candidat à l’intégration dans l’Union européenne, peut être spécialement utile pour toute action éventuelle de déstabilisation idéologique en Europe.

Il appartient évidemment aux biologistes et paléontologues de tous les pays atteints par cette offensive d’expliquer aussi largement que possible que les contenus de tels ouvrages n’ont rien à voir avec les faits établis de la science moderne de l’évolution. Mais il leur faut aussi ne pas oublier que cette propagande religieuse est par essence et par destination une propagande politique qui doit être analysée dans sa genèse complexe et combattue politiquement en connaissance de cause. Et que la paléontologie coranique de Yahya a un fort parfum d’harmonie entre des dollars bien contemporains et des énergies fossiles qu’elle souhaiterait éternelles.

Rappelons enfin que ces inepties et ces mensonges stratégiques seront d’autant plus facilement accueillis en France que certains prétendants aux titres d’historien des sciences ou d’entomologiste y ont signé naguère des ouvrages intitulés « De Darwin à Hitler » ou « Dieu des fourmis, Dieu des étoiles ». Et que certains estiment faire une bonne affaire en laissant défendre le « darwinisme » par tel ou tel chargé des relations publiques du Vatican.

On ne récolte décidément que ce que l’on a semé.

[1] Éditions Global, inconnues des moteurs de recherche, qui connaissent très bien en revanche Global Publishing Ltd, maison d’édition de l’auteur, et bookglobal.net, son site de vente.
[2] Mesures extérieures : 28 x 38 cm, couverture toilée avec dorures en creux et fenêtres plastifiées avec hologrammes en page 1 et 4, sur papier couché, 772 pages couleur en impression offset, pesant plus de 5 kg et comportant des milliers d’illustrations.
[3] L’expédition a été faite en Turquie et en Allemagne. Les noms des destinataires choisis parmi le personnel des établissements figurent sur ces envois.
[4] http://www.harunyahya.com
[5] Le prix de revient d’un tel livre par volume en France serait tel qu’il lui ferait atteindre, dans le circuit commercial normal, un prix de vente d’environ 400 euros.
[6] http://www.islamla.com
[7] Ce en dépit du fait que l’auteur ait publié un ouvrage négationniste, Soykirim Yalani (The Holocaust Hoax [La Mystification de l’Holocauste]), voir National Union Catalog : Soykirim yalani : Siyonist-Nazi isbirliginin gizli tarihi ve « Yahudi Soykirimi » yalaninin icyuzu / Harun Yahya. Istanbul : Alem, c.1995.
[8] L’ouvrage ne comporte par ailleurs aucune mention de crédits photographiques.
[9] http://www.jesusreviendra.com
[10] www.harunyahya.com/fr/index.php