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22 novembre 2011

Entrouverture du tombeau de Lacan au tribunal : violents courants d’air de famille

Lacan, ses héritiers, son héritage

Par Philippe Grauer

« La liberté d’expression n’autorise pas à dire n’importe quoi », enfin n’autorise pas à dire ce qui contrarie Judith Miller-Lacan. Singulière philosophie à base de haines familiales inexpiables.

Lorsqu’un tombeau s’ouvre s’y engouffrent souvent des bouffées de violence familiale. Il se trouve que celui de Lacan, pourtant refermé dans la plus grande discrétion, alors que le personnage était de taille à apprécier le faste de grandes funérailles, n’échappe pas à ces mauvais courants d’air à l’occasion du trentième anniversaire de son enterrement. Il en fut ainsi, la cérémonie fut intime strictement limitée, c’est l’affaire de la famille. L’ennui c’est qu’il y en avait plusieurs de familles et que l’harmonie ne régnait pas, l’auteur du concept de Nom du Père (ça fait tout même un peu catho ça, chrétien au minimum, non ?) ayant été au cours de sa vie un père singulier, singulier et pluriel à la fois, mais d’un pluralisme longtemps clivé – nul n’est parfait sauf l’Éternel.

Le trentième anniversaire de sa mort s’inaugurait bien, avec une série de manifestations, dont la publication du Lacan envers et contre tout d’Élisabeth Roudinesco (au Seuil). Mais on lut à Judith Miller qui dit-on avait fait vœu de ne jamais lire une ligne de la prose de l’historienne – mais pas celui de se l’entendre lire, on n’est jamais assez prudent avec les vœux, un paragraphe à subjonctif qui la subjugua négativement très fort, que dis-je qui réveilla une haine dormante et suscita une campagne de presse virulente anti roudinesquiste dans une chose qui s’appelle LQ – à entendre comme on pourra, une campagne conduisant à saccager régulièrement le site Wikipédia à l’entrée Roudinesco, et à traîner devant les tribunaux pour offense au clan Miller l’autrice impertinente au point d’écrire de façon simplement critique, en universitaire compétente, sur le dieu de la famille.

Cela donne une guerre picrocholine en effet, et de savoureux commentaires sur l’usage du subjonctif dans notre belle langue (au passage : Grevisse ne porte pas l’accent, et sur le subjonctif c’est incontestablement Paul Imbs, le fondateur du TLF, qui fait autorité(1)). Cela donne le spectacle désolant d’une branche de la psychanalyse française que la passion aveugle et qui virerait à la secte que ça n’étonnerait personne.

Nous nous souvenons du temps où les deux parties s’épaulaient mutuellement dans la guerre autrement plus importante pour la défense de la psychanalyse et de la psychothérapie relationnelle. Dommage que ces temps se trouvent révolus.

Et voilà maintenant où tombe le clan Miller. Triste époque. Vous pensez que Lacan en sort grandi ou stupidement écorniflé par le zèle de ses défenseurs mêmes ? répondez comme on dit de nos jours sur une échelle de 1 à 10.

Dossier mis en ligne le 19 novembre, enrichi depuis, comme annoncé.


http://passouline.blog.lemonde.fr/

Mort et résurrection de Jacques Lacan au tribunal

On s’est battus pour quatre mots cet après-midi à Paris. Verbalement, s’entend, mais cela suffit à susciter métaphoriquement des coups et des blessures. Cela s’est passé tout à l’heure devant la 17ème chambre du Tribunal de grande instance. Deux ténors face à face : un ancien bâtonnier face à un ancien Garde des sceaux. Une salle bondée qui semble divisée en deux groupes antagonistes bien distincts : à gauche les milleristes canal historique, à droite les roudinesciens, chacun derrière son champion. Une travée les sépare, à défaut d’un cordon de gendarmerie protégé par des gilets pare-balles. À moins que cette distinction ne soit illusoire tant sont venus en nombre les premiers, psychanalystes de la Cause freudienne et du Diable probablement, que la seconde appelle sans affection manifeste « la garde rouge » de Jacques-Alain Miller, actuellement en conflit avec son éditeur pour la publication des Séminaires de son beau-père dont il est l’exécuteur testamentaire, avec le Seuil par conséquent dont le Pdg Olivier Bétourné se trouve être également l’éditeur d’Élisabeth Roudinesco dont il partage la vie (vous suivez ?).

Certains psys consacrent tellement de temps à se déchirer, s’affronter et s’exclure qu’on en vient à se demander où ils trouvent encore le temps de s’occuper de leurs patients. Judith Miller, fille du docteur Lacan et épouse de Jacques-Alain Miller, présent dans la salle mais parmi le public (il n’a pas été associé à l’action), assigne donc en diffamation Elisabeth Roudinesco pour avoir écrit à la page 175 de Lacan, envers et contre tout (Seuil, 2011), ceci :

« Lacan mourut sous un faux nom, le 9 septembre 1981, à la clinique Hartmann des suites d’un cancer du colon qu’il n’avait jamais voulu soigner. Bien qu’il eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt. »

Des lignes jugées d’emblée « »anodines » selon Me Kiejman, défenseur d’Elisabeth Roudinesco. Une poignée de mots qui ont tout d’un prétexte réglant un vieux conflit de personnes entre une historienne et une héritière et, sous-jacent, entre psychanalystes et historiens, et entre les familles et les biographes. « Sans cérémonie et dans l’intimité » : y a-t-il diffamation ? Accuser quelqu’un, fût-ce indirectement mais publiquement, d’avoir trahi la volonté de son père, voire même l’insinuer, sans le citer nommément, ce n’est certes pas rien. Mais est-ce vraiment le cas ? Si trahison il y a, c’est un délit, et c’est donc bien diffamatoire, rappelle Me Charrière-Bournazel qui s’emploie tout au long de l’audience à démontrer la mauvaise foi d’Élisabeth Roudinesco. Non seulement chaque mot compte mais chaque signe. « Qu’il eût souhaité » : quel est le temps ? Tout est là. Enfin, presque tout. Il y a aussi le problème posé par la conjonction de coordination (ou de subordination, on ne sait plus) « bien que » : faut-il entendre « malgré tout » ? Dans ses conclusions, Me Kiejman, qui a bossé son Grevisse pour l’occasion, écrit, semble-t-il, à l’attention spéciale des lecteurs de la République des livres :

« Le plus-que-parfait du subjonctif marque généralement une proposition à valeur conditionnelle. Son emploi est dicté par la conjonction bien que (« bien qu’il eût souhaité »), qui introduit une proposition dite concessive qui peut être lue comme ayant valeur indicative ou conventionnelle. Mais, ce qui doit être souligné ici, c’est la concordance des temps et le fait que le plus-que-parfait vient marquer une action révolue et antérieure à celle de la proposition principale. »

Lacan, maître paradoxal et paradoxe fait homme, si soucieux des rites et traditions, était attaché à la portée symbolique des pompes de la religion sans pour autant confondre les grandes orgues et la sépulture ; cela fut l’occasion, pour Me Kiejman, de se lancer dans un rapprochement avec la figure mythique d’Antigone, qui se sacrifia pour que son frère obtienne une sépulture, et perdit la vie sans obtenir gain de cause. En l’absence de disposition testamentaire relative à ce point particulier, ni l’une ni l’autre ne peut prouver ce qu’elle avance. Catholique, Lacan ? Il disait « Dieu est dire » mais fort heureusement, les magistrats n’ont pas eu à se prononcer là-dessus (on y serait encore et dans quel état !). Tout incroyant qu’il fut, il n’en tenait pas moins le catholicisme roman pour « la vraie religion ». Imprégné de culture chrétienne, éduqué par les frères maristes, ayant perdu jeune la foi, il rêvait de funérailles en grandes pompes mais n’en était pas moins athée. Il s’était marié une première fois à l’église et avait fait baptiser tous ses enfants.

Me Kiejman plaida donc « l’hypothèse raisonnable ». Une messe est possible : c’est François Mitterrand qui l’a dit mais Jacques Lacan a pu l’envisager par bravade. Et puis quoi, Marc-François, le frère de Lacan, n’avait-il pas fait célébrer une messe en l’église Saint-François-de-Sales à Paris avant que son corps ne fût enseveli ? Il est vrai que c’est un moine bénédictin.

Judith Miller demeure stoïque, le regard droit devant, durant toute l’audience. Pas un mot, pas un regard. Tout juste des haussements de sourcils. Lorsque le président lui donne la parole, elle en use à peine : » La liberté d’expression n’autorise pas à dire n’importe quoi ». Intervenant à son tour, Élisabeth Roudinesco calme le jeu, contextualise, recadre les quatre mots incriminés dans la perspective d’ensemble de son travail intellectuel de longue haleine sur un homme qu’elle admire, mais en toute indépendance d’esprit et sans jamais abdiquer de son sens critique tant vis à vis de lui, du milieu que de ses proches. Sybille Lacan, demi-sœur de Judith Miller, lève le doigt : « Je peux dire un mot ! » Le président lui demande d’attendre la fin de la plaidoirie. Mais même là, elle n’aura pas la parole, la procédure ne l’autorise pas puisqu’elle n’est pas dans le dossier.

Ce qu’elle voulait dire au tribunal, elle le dira tout de même, assez perturbée, en se tournant vers le banc de la presse : « Mon père a été enterré dans l’intimité sans que mon frère Thibault et moi soyons consultés. J’habite Montparnasse, je connais donc beaucoup de psychanalystes, dont des anciens lieutenants de mon père, qui auraient tant voulu y assister. » Dans son livre Un Père, (1997, repris en Folio), elle évoque l’enterrement comme « les débuts de l’appropriation post mortem de Lacan ». Le passage est cité par le plaideur tandis que, discrètement, tendue sur son banc, elle laisse échapper des larmes. Me Kiejman a beau jeu d’opposer la rigueur de sa cliente, historienne de la psychanalyse à l’imposante bibliographie, à Judith Miller « philosophe sans œuvre » suggérant au passage que le succès éditorial de l’une contrarie la « volonté d’appropriation » de l’héritage intellectuel de Jacques Lacan de celle qui n’a d’autre statut que celui de « fille préférée », aménités que Me Charrière-Bournazel balaie comme relevant de « la fable ». Judith Miller réclame un euro de dommages et intérêts pour la diffamation, ainsi que la publication du jugement dans des journaux et les dépens ; Élisabeth Roudinesco, qui s’estime dénigrée par une violente campagne de diffamation à son endroit menée dans les universités où elle enseigne et dirige des recherches (Normale sup, EHESS, Paris-7), réclame que la fille de Lacan soit déboutée, condamnée à publier un communiqué dans trois organes de presse et sur le site Lacan Quotidien et à lui verser 15 000 euros (article 700 du code procédure civile). In fine, Me Kiejman confie au tribunal l’intuition qui lui est venue la veille à la relecture de l’assignation, intuition inspirée par La Lettre volée d’Edgar Poe ; il est vrai que la manière dont Judith Miller y exprime son amour pour son père, a une tonalité sentimentale assez œdipienne dont les psychanalystes font leur miel ordinaire, mais dont les greffiers n’ont guère l’habitude. L’avocat s’essaie alors à une psychanalyse sauvage et judiciaire de la plaignante interrompue par un rire. Il se retourne vers son confrère :

« – J’ai l’air plus intelligent que vous ?

– Cela me divertit… »

Lorsque Me Kiejman donne par erreur du « Mme Lacan » à Élisabeth Roudinesco, avant même qu’il ait temps de se reprendre, son confrère saute immédiatement dessus dans un rire : « Lapsus ! ». On s’attend à ce que Jacques-Alain Miller au deuxième rang se précipite d’urgence pour faire allonger le plaideur sur un divan de fortune. Il n’en est rien. L’audience est levée. On en aura appris davantage sur la guerre en terrain psychanalytique, la distinction entre funérailles et sépulture, l’imprégnation de l’éducation catholique sur un esprit ayant élevé le goût du paradoxe au rang d’un des beaux-arts et l’extension du domaine du plus-que-parfait du subjonctif.

Délibéré au 11 janvier.


Pascale Robert-Diard, Le Monde.fr

17 novembre 2011

Lacan, l’Église et l’imparfait du subjonctif

À les observer, l’une vêtue de noir, visage cadenassé, lame échappée d’un atelier de Giacometti, l’autre virevoltante et passionnée, dardant des regards inquiets sur le public, on se disait qu’il y avait là, entre ces deux femmes, une tension – rage, mépris et répulsion mêlés – qui valait celle dont s’enveloppe, d’ordinaire, l’évocation d’un crime en cour d’assises.

Le « crime » se niche dans une phrase à l’imparfait du subjonctif reprochée par Judith Miller, fille de Jacques Lacan, à l’universitaire et historienne de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco. Dans son dernier essai publié au Seuil, Lacan envers et contre tout, celle-ci écrit : « Bien qu’il [Lacan] eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt ».

Passe encore pour Rome ou Venise. Mais l’évocation, ainsi prêtée à son célèbre père, d’un vague souhait de « funérailles catholiques » a été perçue comme gravement diffamatoire par Judith Miller, qui a décidé de poursuivre Elisabeth Roudinesco devant les tribunaux.
Circonstance aggravante, l’opus a été édité au Seuil, également poursuivi, dont le président Olivier Bétourné n’est autre que le compagnon de l’historienne.

Le tout a donné lieu, mercredi 16 novembre dans la salle comble de la 17ème chambre du tribunal de grande instance de Paris, à trois heures de cabotinage acide entre avocats, Me Christian Charrière-Bournazel pour Judith Miller, Me Georges Kiejman en défense d’Elisabeth Roudinesco.

« Mme Roudinesco fait partie de ces auteurs qui s’attachent à des personnages qui ne sont pas attachés à elle», persifle Me Charrière-Bournazel avant d’évoquer « l’insulte insupportable » faite à la fille préférée de Jacques Lacan. Une moitié du public approuve bruyamment.

L’autre moitié manifeste son soutien à Me Kiejman, citant Jacques Lacan – « je suis un enfant de curé » -, évoquant le premier mariage du psychanalyste à l’église et le baptême de ses trois enfants, « y compris Judith Miller qui a fait sa communion », dans lesquels il voit la preuve que « l’on peut ne plus avoir la foi mais rester obsédé par le rituel catholique ».

Me Kiejman convoque Sophocle, Freud et Hegel – la partie gauche du public, qui les connaît manifestement mieux que lui, s’indigne – il s’emmêle dans un superbe lapsus – « Élisabeth Lacan », dit-il de sa cliente – pour finalement ramener l’affaire à son nœud: « Mon papa m’aimait beaucoup et j’aimais beaucoup mon papa. Mais cela ne justifie pas que l’on porte atteinte à la liberté d’expression».

À l’adresse du tribunal dont il pressent qu’il hésitera à s’aventurer dans l’interprétation des dernières volontés lacaniennes, Me Kiejman propose une caution plus familière. Celle de Grevisse, selon lequel, assure-t-il, le plus que parfait du subjonctif – « bien qu’il eût souhaité » – peut avoir « une valeur indicative ou conditionnelle sans que rien ne permette de distinguer ces deux modes ». Et vient la péroraison : « Le doute, fût-il grammatical, doit bénéficier à l’accusé ! ».

Jugement le 11 janvier.


La tribu Lacan au tribunal

17-11-11 à 12:50 par BibliObs 2 réactions

Judith Miller, fille du psychanalyste, poursuit Élisabeth Roudinesco pour diffamation, pendant que sa demi-sœur l’accuse de s’être approprié la mémoire de son père. Ce petit monde était hier au Palais de justice. Eric Aeschimann a assisté à ces retrouvailles

Élisabeth Roudinesco, Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller: la biographe, le Maître et l’héritier

Une dispute intellectuelle, qui vire à la rivalité personnelle et qui finit par faire ressurgir un terrible arrière-fond familial: tel fut le spectacle étrange, parfois poignant et au total un peu pathétique donné hier au tribunal correctionnel de Paris, à la 17ème chambre, celle dite «Chambre de la Presse». Judith Miller, fille de Jacques Lacan et épouse de Jacques-Alain Miller, exécuteur testamentaire du psychanalyste et responsable de la publication de ses séminaires, y assignait pour «diffamation» l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco.

En jeu: une phrase tirée du livre d’Élisabeth Roudinesco sorti à la rentrée à l’occasion des trente ans de la mort de Lacan: «Bien qu’il eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt», peut-on lire à la dernière page de Lacan, envers et contre tout, publié aux éditions du Seuil.

Ayant organisé les obsèques de son père, Judith Miller estime que la formule revient à l’accuser d’avoir trahi ses dernières volontés. Son avocat, maître Christian Charrière-Bournazel, écrit dans ses conclusions:

«Trahir la volonté d’un mort constitue une faute grave et, le cas échéant, un délit. Imputer à quelqu’un un comportement de cette nature, c’est porter atteinte à son honneur et à sa considération au sens de l’article 29 alinéa 1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse.»

Une plainte picrocholine : le contexte

Le contexte de cette plainte pichrocoline, c’est la récente rupture entre Jacques-Alain Miller et les éditions du Seuil. Tout en publiant au Seuil deux textes de son beau-père (le livre XIX du séminaire, … Ou pire, et un petit ouvrage intitulé Je parle aux murs) et bien qu’il n’ait manifesté que très tardivement son intérêt pour ce trentième anniversaire, Jacques-Alain Miller a eu le sentiment d’en avoir été écarté. Un sentiment de dépossession qui faisait écho à celui qu’il avait éprouvé, tout comme sa femme Judith, lorsqu’en 1993, Elisabeth Roudinesco avait publié sa passionnante biographie de Jacques Lacan, restée unique en son genre jusqu’à aujourd’hui.

Début septembre, Jacques-Miller annonce qu’il quitte le Seuil et que les prochains séminaires de son beau-père seront publiés par… les éditions de la Martinière, holding de tête du Seuil. Un revers pour Olivier Bétourné, PDG du Seuil depuis deux ans et par ailleurs pacsé avec Elisabeth Roudinesco depuis dix ans. Mais, à l’évidence, ce n’était pas assez: depuis deux mois, les mises en cause de l’historienne se multiplient, par le biais du Lacan Quotidien, bulletin publié sur Internet par Jacques-Alain Miller, où elle se voit à l’occasion traitée de «démone» (et l’attachée de presse du Seuil de «soubrette»), mais aussi de mails envoyés aux universités où Roudinesco enseigne, pour mettre en cause ses diplômes universitaires, ou encore d’un véritable déchaînement sur sa page Wikipedia, devenue absolument illisible. En engageant cette procédure judiciaire, Judith Miller et son époux ont signifié qu’entre deux couples qui se connaissent bien, qui ont combattu ensemble l’amendement Accoyer sur la psychanalyse, la guerre était désormais totale.

Au tribunal, devant un public visiblement acquis à la cause de Jacques-Alain Miller, maître Charrière-Bournazel a estimé qu’Elisabeth Roudinesco s’est rendu coupable d’une «imposture», elle «ne fait pas partie de la famille», elle s’est «attachée à un auteur qui ne s’était pas attachée à elle» de son vivant. Il a aussi fait valoir que Lacan ayant perdu la foi à 17 ans, lui supposer le désir de funérailles catholiques ne saurait se défendre, ni s’écrire.

Placée au premier rang, les traits tirés, Judith Miller a ajouté que «la liberté d’expression n’autorise pas à dire n’importe quoi.» Deux rangs derrière était assise sa demi-sœur, Sibylle Lacan. Les deux femmes n’ont pas échangé un regard et la plaidoirie de maître Georges Kiejman, avocat de la défense, permettra peu à peu de comprendre pourquoi.

Maître Kiejman a parlé deux fois plus longtemps que son confrère et a développé deux thèmes. D’une part, il a vu dans la plainte la tentative d’une «descendante sectaire» et il a lu un extrait du livre de Sybille Lacan, «Un père», racontant comment elle avait été conduite par son père dix-huit mois avant sa mort et comment elle avait été prévenu au tout dernier moment de sa mort et des choix pour l’organisation de ses funérailles. «L’appropriation post-mortem de mon père commença», écrit-elle.

Lacan catho ?

Maître Kiejman a également retracé l’histoire compliquée de Lacan avec le catholicisme. Athée certes, mais éduqué par les maristes, le psychanalyste s’est marié à l’église, a fait baptiser ses enfants et passer sa première communion à sa fille Judith. En 1953, il écrit à son frère, moine bénédictin, pour lui demander d’intercéder auprès du pape: il veut alors non seulement faire annuler son premier mariage par l’Eglise, mais surtout convaincre le pontife que la psychanalyse n’est nullement contradictoire avec la foi catholique. «Il y avait un tel goût de la parade chez lui que l’on ne peut s’étonner qu’il ait pu rêver de la pompe du rite catholique pour ses funérailles», estime maître Kiejman.

Dans son dossier, la défense a produit le témoignage de Catherine Clément, auteur de «Vies et légendes de Jacques Lacan», paru en 1980. Amie de Judith Miller, elle affirme que rien dans le texte d’Elisabeth Roudinesco, dont elle avait lu les épreuves, n’est diffamatoire. Maître Kiejman a également cité l’attestation d’un petit-fils de la psychanalyste Jenny Aubry, la mère d’Elisabeth Roudinesco, relatant un dîner chez Lacan où celui-ci aurait exprimé le vœu d’être enterré selon le rite catholique. «En tout cas, moi, je n’y serai pas», aurait répliqué Sylvia Bataille.

Imbroglio familial

Qui est Sylvia Bataille? La femme de Georges Bataille avant de devenir la seconde femme de Jacques Lacan, en 1954. C’est aussi la mère de Judith Miller, née en 1941; à l’époque, ni elle ni Lacan n’avaient divorcé de leurs premiers conjoints. Sibylle Lacan, elle, est une enfant du premier mariage. Un imbroglio familial qui, soixante ans plus tard, continue de nourrir la souffrance.

Au détour de sa démonstration, maître Kiejman note que Sibylle a vu le jour «trois mois avant Judith». Sibylle Lacan jaillit de son banc: «Huit mois !» Le président du tribunal l’arrête: n’étant pas partie prenante au procès, elle n’a pas droit à la parole. Elle tentera à nouveau de s’exprimer à l’issue des plaidoiries, en vain. Jugement le 11 janvier.

Eric Aeschimann


http://blogs.mediapart.fr/blog/michelrotfus/171111/judith-miller-et-sa-soeur-oubliee-sibylle-lacan-un-proces-contre-elisa

17 Novembre 2011

Par Michel Rotfus

Blog de Michel Rotfus, Médiapart

Judith Miller et sa sœur oubliée : Sibylle Lacan.

Un procès contre Élisabeth Roudinesco

Je sais bien que les procès intellectuels n’ont pas bonne presse mais hier, 16 novembre 2011, à la 17e chambre, j’ai assisté à une scénographie étrange. Judith Miller, 70 ans, visage en lame de sabre sans le moindre affect apparent mais ravagée de l’intérieur, convaincue de sa bonne foi et certaine de détenir toute la vérité sur l’œuvre de son père était dans le prétoire entouré de son fils et de son mari, Jacques Alain Miller, sourire méprisant aux lèvres, au milieu d’une cohorte d’épigones.

Tout ce petit monde poursuivait en justice l’historienne et universitaire Élisabeth Roudinesco, visiblement émue. Elle avait commis le péché dans son dernier essai, Lacan envers et contre tout, de souligner qu’un jour Lacan “eût souhaité” des funérailles catholiques, lui le matérialiste athée, proche de sa mère Jenny Aubry, attaché comme on sait au rituel de l’Église romaine depuis toujours. Il s’était marié à l’Église avait voulu faire annuler par le pape son premier mariage et il avait baptisé tous ses enfants, dont Judith qui fit sa communion. Il avait un frère bénédictin qu’il aimait beaucoup, se disait «fils de curé» et pensait que la religion catholique romaine triompherait de tout.

Un procès sur une phrase ? Un procès pour diffamation? Tout cela serait loufoque si le droit ne permettait pas à chaque citoyen d’un état démocratique de saisir la justice pour tout et n’importe quoi. Donc Judith Miller et les siens se sont sentis diffamés, humiliés, indignés qu’une telle phrase ait été écrite. Et les avocats furent contraints de se livrer à une véritable joute sur des mots, des accents circonflexes et un imparfait du subjonctif. Georges Kiejman démontra, Grevisse à l’appui, qu’il ne s’agissait pas dans cette phrase objet de la plainte d’une référence à des volontés exprimées mais d’une supposition qui renvoie antérieurement à ses derniers moments à l’imaginaire lacanien, à l’importance qu’il accordait à la pompe de la religion catholique. Homme paradoxal.

Christian Charrière-Bournazel, avocat des Miller, n’avait guère travaillé son dossier. Il est arrivé les mains dans les poches, mondain et rieur, grossier parfois, pressé d’en finir, persuadé comme ses clients d’avoir raison contre la méchante historienne. Et de la brocarder en lui donnant des leçons de style : pourquoi pas une fessée? Et de rire lorsque son confrère, Georges Kiejman – ton grave et parole ferme – fit un lapsus en confondant le nom de Roudinesco avec celui de Lacan. Et la meute était là derrière, prête à bondir sur l’avocat.

Pourtant, force est de constater que Kiejman, soutenu d’ailleurs par sa consœur, Bénédicte Amblard (qui plaidait pour le Seuil et son PDG, Olivier Bétourné), livra une plaidoirie longue et érudite, rappelant que Judith Miller, philosophe sans œuvre et se regardant elle-même comme une “bâtarde” – parce qu’elle était née sous un autre nom que celui de son père -, n’avait jamais rien produit qu’une Album de photographies de famille et que son époux, excellent transcripteur des séminaires de Lacan, n’avait pas, lui non plus, produit d’œuvre importante : sa Vie de Lacan, feuilleton en 24 pages écrites à la va vite au mois d’août dernier sur un ton rageur ne saurait en effet rivaliser avec l’œuvre d’Élisabeth Roudinesco, ni avec les 800 pages de sa biographie de Lacan rédigée en 1993 (Fayard et pochothèque) et traduite dans le monde entier. Ouvrage de référence donc qui fait pâlir de haine et d’envie cette famille qui entend faire main basse aujourd’hui en France sur la liberté d’expression dans la plus pure tradition des pays totalitaires.

J’ai eu froid dans le dos quand Judith Miller – apportant une confirmation supplémentaire à la plaidoirie de Kiejman, prétendant détenir le vrai et le juste concernant son père –, a expliqué que la liberté d’expression n’autorisait pas un auteur à “dire n’importe quoi”. Mais bien sûr que si qu’on a le droit en démocratie de dire n’importe quoi. Heureusement. A ceci près que Kiejman démontra qu’Elisabeth Roudinesco ne disait pas n’importe quoi sinon dans l’imaginaire de l’accusatrice en proie à la persécution. On a même le droit de blasphémer et d’envoyer Dieu aux enfers. Mais on n’a pas le droit de calomnier, d’insulter, de tirer à vue sur une personne comme le fait la famille Miller en permanente éructation.

Donc vive le droit de dire n’importe quoi !

Le moment le plus émouvant fut celui où l’autre fille de Lacan, Sibylle Lacan, 70 ans, sœur oubliée, bannie même de la mémoire des Miller, née du premier mariage de Lacan, presqu’en même temps que Judith et auteure d’un beau livre sur son père (Un père, Gallimard, 1994), tenta de s’exprimer. Assise dans le prétoire, telle une intruse, elle se mit à sangloter à l’évocation de l’enterrement de son père. Elle se souvenait, comme elle raconte dans son livre, que la question centrale de ce procès était refoulée : “L’enterrement de mon père fut doublement sinistre. Profitant de mon hébétude (…) Judith prit seule la décision de cet enterrement “dans l’intimité”, de cet enterrement-rapt annoncé après coup dans la presse et où je dus subir la pression de l’Ecole de la cause (école fondée par Jacques-Alain Miller). L’appropriation post-mortem de Lacan, de notre père débutait.”

(Le rapt de la mémoire et de l’histoire de Lacan par Judith a d’ailleurs été une des points forts de l’argumentaire de Kiejman) N’ayant pas été cité comme témoin, Sibylle Lacan ne put prendre la parole mais ses larmes montraient bien, comme le rappela calmement Elisabeth Roudinesco, que le biographe et l’historien sont toujours confrontés à des tragédies familiales et à la haine qu’un clan voue à un autre clan.

Je ne connaissais pas cette histoire mais Sibylle m’a ému comme elle a ému l’assemblée qui était là à l’exception de la meute qui ricanait.

Procès ridicule, oui, mais belle plaidoirie, beau moment de prétoire et l’on s’efforcera de pardonner à maître Charrière-Bournazel son incapacité à entendre la souffrance d’une femme, demie soeur de celle qu’il défendait. Il n’eut pas la moindre émotion devant ses larmes, alors que l’intruse laissa un moment sans voix maître Kiejman, visiblement touché par cette douleur de fille…

Je ne peux m’empêcher de citer le témoignage de Catherine Clément qui fut lu au tribunal, très émouvant lui aussi : “Je connais et j’aime mon amie Judith Miller depuis plus de cinquante ans ; je connais aussi l’immense respect qu’elle porte à son père, respect que je partage. Pour autant, je n’ai pas senti la moindre offense faite à Judith Miller en lisant le dernier livre d’Élisabeth Roudinesco ; si tel avait été le cas, ayant eu les épreuves de ce livre avant publication, je l’aurai certainement fait remarquer à l’auteur de « Lacan, envers et contre tout ».

J’ai été stupéfaite de la très forte réaction émotionnelle de mon amie Judith, réaction provoquée sur le moment, m’a-t-elle dit, par la lecture qu’on lui a faite au téléphone d’un seul paragraphe de ce livre-le paragraphe incriminé. Il ne m’avait pas semblé, à aucun moment, qu’É. Roudinesco y visait la fille de Jacques Lacan, non plus que sa famille, ni qu’à aucun moment il ait été question dans ces lignes d’une trahison des vœux paternels.»

Judith a affirmé n’avoir pas lu la moindre ligne des écrits de Roudinesco (qu’elle connaît pourtant depuis l’âge de neuf ans) tellement ils lui font horreur. Mais pourquoi poursuivre en diffamation une ligne d’un texte sans avoir daigné lire même cette ligne qui lui fut lue au téléphone ? Ni de surcroît le texte en son entier.

Quelle folie, tout de même!


Procès Lacan, querelle de chapelles

Par Jérôme Dupuis (LEXPRESS.fr), publié le 17/11/2011 à 10:30, mis à jour à 15:01

Élisabeth Roudinesco, auteur de Lacan, envers et contre tout (Seuil), est attaquée pour diffamation par la fille de Jacques Lacan, Judith Miller.


AFP/MIGUEL MEDINA


La fille du célèbre psychanalyste attaquait pour diffamation la biographe de son père, Élisabeth Roudinesco. Une audience hautement névrotique.

Avertissement au lecteur : cet article est garanti 100% sans jeu de mots lacanien.

Sigmund, reviens, ils sont devenus fous! Voilà, très succinctement résumée, l’impression que l’on a ressentie, hier, en assistant à la joute « lacanienne » qui s’est tenue devant la XVIIe chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. On y aura vu un ancien ministre et ténor du barreau s’improviser « psychanalyste du dimanche », deux filles de Jacques Lacan se haïr polairement et un auditoire, qui devait totaliser quelques millions d’heures d’analyse à lui seul, pousser des petits « Oohhh! » d’indignation sur les bancs réservés au public. Tout cela pour huit petits mots…

Reprenons. A l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Lacan, disparu en septembre 1981, l’historienne de la psychanalyse, Élisabeth Roudinesco, a publié un petit ouvrage intitulé Lacan, envers et contre tout (Seuil), dans lequel on pouvait lire cette phrase: « Bien qu’il eût émis le vœu de finir ses jours en Italie, à Rome ou à Venise, et qu’il eût souhaité des funérailles catholiques, il fut enterré sans cérémonie et dans l’intimité au cimetière de Guitrancourt. » À sa lecture, la fille chérie de Jacques Lacan, Judith Miller, s’étrangle: jamais, ô grand jamais, selon elle, son père n’a émis le désir d’être enterré selon le rite catholique! Blasphème! Diffamation! Procès! Judith Miller réclame l’euro symbolique.

Et voilà le pauvre président Cathelin et ses deux assesseurs de la XVIIe sommés de sonder l’âme passablement torturée du psychanalyste aux célèbres cigares mâchonnés ! Heureusement, il est au moins quelques points sur lequel tout ce petit monde s’accorde: Jacques Lacan était athée depuis ses 17 ans ; la religion l’intéressait comme objet d’études, comme en témoigne la correspondance avec son frère Marc-François, moine de son état; mais ni dans son testament, ni dans une lettre, il n’a donné la moindre instruction pour ses funérailles.

Mais, on le sait, les délices de la psychanalyse résident dans l’interprétation. Et là, il faut bien le dire, le tribunal a été servi. Me Georges Kiejman, avocat d’Élisabeth Roudinesco, a audacieusement tenté de démontrer que fumer le Davidoff menait tout droit au rite catholique : « Cet homme qui portait des costumes extravagants, roulait en voiture de sport et fumait des cigares entortillés, qui peut dire qu’il n’aurait-il pas souhaité des funérailles spectaculaires? « Réponse de Me Charrière-Bournazel, défenseur de Judith Miller: « Très bien, mais, alors, pourquoi n’a-t-il laissé aucune instruction écrite? On accuse ma cliente d’avoir trahi les dernières volontés de ce père dont elle fut le « bâton de vieillesse »! D’avoir joué avec sa dépouille! C’est grave, tout de même! »

Alors, Me Kiejman se lance dans une psychanalyse sauvage – féroce même – de Judith Miller: « Née hors-mariage, vous avez été considérée comme un bâtarde et n’avez porté le nom de votre père qu’à l’âge de 13 ans! Toute votre vie, vous avez vécu avec cette blessure. Et lorsque votre père est mort, vous avez organisé des obsèques à la sauvette, sans prévenir personne ! Et, depuis, vous pensez que ce père vous appartient exclusivement ! » Pour un peu, on s’attendrait à ce que Me Kiejman demande à Judith Miller de s’allonger sur le banc des parties civiles et de se confesser. Mais celle-ci, petite femme menue ceinte d’une écharpe sombre, se contente, les yeux au ciel, de faire « non » de la tête.

On eut même droit au lapsus freudien de rigueur, toujours signé Me Kiejman: « Ma cliente, madame Lacan, euh, madame Roudinesco… » Rires entendus sur les bancs du publics, où les tenants de la Fondation du Champ freudien côtoyaient les « milleristes », prenant bien garde de ne pas se mélanger aux « roudinescistes », tandis que quelques dissidents (jungiens?) comptaient les points…

C’est le moment que choisit une petite voix pour s’élever du troisième rang: « Je suis Sybille Lacan, fille de Jacques Lacan et demi-sœur de Judith. Puis-je m’exprimer? « Non! », répond sèchement le président, respectant en cela strictement la procédure. La petite femme se renfrogne sur son banc. Mais l’on apprend bientôt, par la voix des avocats, que, fâchée à mort avec sa sœur, elle a évoqué, dans un livre, l' »enterrement-rapt » de son père. Et nous voilà plongés dans les Atrides du VIIe arrondissement. Résumons: Judith hait Elisabeth et Sybille, mais Sybille aime Elisabeth et Elisabeth aime Sybille… Le taux de névrose au mètre carré monte dangereusement sur les bancs de la XVIIe.

Bien vite, on a donc compris que le véritable enjeu de ce procès était ailleurs. À qui appartient Lacan? A sa fille adorée, Judith, et à son époux, Jacques-Alain Miller, exécuteur testamentaire du grand homme ? Ou aux chercheurs et biographes dont Élisabeth Roudinesco, comme l’a plaidé l’avocate des éditions du Seuil, Me Bénédicte Amblard ? On eût beau évoquer Hegel, « l’inconscient-structuré-comme-un-langage », les déviationnistes freudiens, le signifiant et le signifié, le Congrès de Stockholm de l’Association internationale de psychanalyse de 1963, les micros cachés dans les chambres d’hôtels dont se croyait victime le paranoïaque Lacan, les débats se résumaient à cette seule question : a-t-on le droit d’écrire sur Lacan, si l’on est ni sa fille ni son gendre ? « J’ai consacré trente de ma vie à l’histoire de la psychanalyse et je viens d’être victime d’une invraisemblable campagne de calomnie, a calmement déploré Élisabeth Roudinesco. Il y a toujours une querelle entre les biographes et les familles. Mais quand en plus les familles sont divisées… »

Bref, il faut bien l’avouer, après deux heures de débats, lorsque le président a annoncé le jugement pour le 11 janvier 2012, on n’était guère plus avancé. Et l’on ne pouvait que sourire en observant notre pauvre consœur du Monde s’escrimer à résumer cette ténébreuse affaire en 140 signes pour Twitter…


Corriere della Sera

http://archiviostorico.corriere.it/2011/novembre/20/Dura_polemica_tra_figlie_sulle_co_9_111120015.shtml> di Corriere.it

Candide Lundi 21 novembre 2011

Le Temps, 21 novembre

Paris sera toujours Paris

Par Anna Lietti

Le procès de la biographe de Lacan vire au pugilat autour d’un plus-que-parfait du subjonctif. Quel déchet ne ment, comme dit l’autre.

Vous y étiez ? Moi non plus. Mince, ce que c’est que la province.

Mercredi dernier, le Tribunal de grande instance de la Ville-Lumière a vécu un grand moment de vie parisienne. Judith Lacan, fille de Jacques, y faisait face à Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et auteure d’une biographie du maître. Elle y laisse entendre que la famille du psychanalyste mort il y a trente ans n’a pas respecté son souhait d’avoir des funérailles catholiques.

Judith accuse Élisabeth de diffamation. Après des années d’escarmouches exégétiques et de tirs de roquettes éditoriaux, c’est la guerre ouverte. Dans chaque camp, la mobilisation est totale.

Parce qu’il s’agit d’une vraie guerre des clans, à la versaillaise. D’un côté, rangés derrière la fille du maître, dite la «préférée», il y a les héritiers légitimes, ceux que Pierre Assouline appelle les «milleristes canal historique». Judith est en effet la femme de Jacques-Alain Miller, psychanalyste lui-même et héritier moral de Lacan. Miller est en conflit avec l’éditeur des Séminaires, Le Seuil. Dont le patron n’est autre qu’Olivier Bétourné, compagnon d’Élisabeth Roudinesco, égérie du clan des séditieux.

Roudinesco et les siens revendiquent, au nom de la vérité historique, l’irrespect face à la statue de «Sa Majesté». Les milleristes n’ont que mépris pour celle qu’ils regardent comme une pilleuse d’aura. Pire, une rancunière qui n’a jamais digéré la disgrâce de sa mère, Jenny Aubry, auprès de Lacan.

Par ailleurs, le camp familial n’est pas si uni que ça : Sybille, demi-sœur de Judith, raconte à qui veut l’entendre qu’elle et son frère n’ont même pas été consultés pour les funérailles. L’autre, la préférée, a tout décidé.

Tout ce monde se retrouve donc au procès. Où, dans le plus pur esprit lacanien, l’avocat d’Élisabeth Roudinesco virevolte verbalement autour d’un plus-que-parfait du subjonctif et plaide l’acquittement au bénéfice du doute grammatical.

La biographe a écrit que «le maître «eût souhaité des funérailles catholiques» ? Eh bien, cet «eût souhaité»-là peut avoir «une valeur indicative ou conditionnelle sans que rien ne permette de distinguer ces deux modes», explique-t-il. En d’autres termes, Roudinesco a peut-être écrit que Lacan, selon certains, souhaitait des funérailles catholiques. Ou alors qu’il les souhaitait bel et bien mais ne les a pas eues. Who knows, that’s french.

L’article du Monde relatant le procès a suscité, sur le Web, un virulent débat. Sur la question de savoir comment enterrer un incroyant imprégné de culture catholique et manifestement ambivalent? Ou s’il est diffamatoire de dire qu’un enfant n’a pas respecté la volonté de son père?

Point du tout. On s’est passionnés pour le plus-que-parfait du subjonctif, on s’est écharpés sur sa valeur indicative, conditionnelle ou concessive. Certains ont douté que le spécimen fût authentique. D’autres qu’il indiquât une virtualité. On s’est donné du «Ce que vous dites est imprécis» et du «Pardonnez pour la pédanterie, mais…». On a surtout attendu que l’adversaire, dans le feu du débat, commît une faute d’orthographe pour la terrasser en vol d’une flèche empoisonnée. Jusqu’à ce que toute cette effervescence accouche de l’inévitable bon mot : «Quel déchet ne ment !»

Les détracteurs de la psychanalyse l’accusent d’être élitaire, sectaire et verbeuse. Où diable vont-ils chercher ça ? Où donc, je vous le demande.


Rédigé par : Hydrogène | le 17 novembre 2011 à 16:08 |

L’usage d’un subjonctif dans la phrase incriminée me paraît contestable pour ce qui est du sens. Le français a la tendance fâcheuse, parce que beaucoup de ses subjonctifs ne sont pas phonétiquement distincts de ses indicatifs, de considérer qu’un « que » précédant le verbe suppose un subjonctif. Madame Roudinesco aurait pu écrire : » Bien qu’il souhaitait ». Ou peut-être a-t-elle pensé « Bien qu’il a eu souhaité », mais dans ce cas la crainte des surcomposés l’a entraîné à « Bien qu’il eut souhaité », puis « Bien qu’il eût souhaité », formellement correct, mais dépourvu de valeur subjonctive.

Il reste que le sens est affirmatif. Dès lors, il y avait quatre possibilités :
– Lacan souhaitait des funérailles religieuses et les a eues;
– Lacan souhaitait des funérailles religieuses et ne les a pas eues (c’est l’opinion de Madame Roudinesco);
– Lacan ne souhaitait pas de funérailles religieuses et en a pourtant eu;
– Lacan ne souhaitait pas de funérailles religieuses et n’en pas eu.

On le voit, Madame Roudinesco avait 3 chances de se tromper sur 4. Dès lors, on doit condamner son imprudence et, dans le même mouvement, lui accorder des circonstances atténuantes s’il est prouvé qu’elle a fait erreur. Ces circonstances atténuantes sont d’autant plus nécessaires que, selon le baveux même de l’adversaire, qui a perdu là une belle occasion de se taire, elle s’est attaché, en tant qu’historienne, à un personnage qui ne lui était pas attaché, ce qui est a priori une raison de ne pas suspecter un manque d’objectivité.

J’ai personnellement une opinion et j’ose l’énoncer ici-même : bien que Loup, duc d’Aquitaine, portait la barbe, il se la fit raser en 657. Il reste à ceux qui veulent me faire un procès le soin de prouver qu’ils descendent de l’illustre gouvernant, ou de son barbier.

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