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4 novembre 2012

Freud : papa prodigue et grand-papa poule par Julie Clarini, Le Monde

À l’occasion de la parution en français du Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938, édité en 2006 par Ingeborg Meyer-Palmedo chez Fisher, appareillé et préfacé par ses soins, dont nous avons fait part ici même en son temps, Le Monde met à sa Une du vendredi 2 novembre à l’honneur à la fois cet ouvrage passionnant et la préfacière de son édition française(1).

Cet événement éditorial nous apparaît bénéfique, au moment où la psychanalyse dégringole au « culturomat » et peine même à soutenir le projet socialiste d’ouverture de l’institution du mariage. Ce rappel de sa vitalité et puissance par le biais de cette chronique épistolaire émouvante et impressionnante remet certaines de nos pendules psys à l’heure.

Nous reviendrons sur cet ouvrage et sa préface française, « Les enfants de la psychanalyse ».

PHG


par Julie Clarini, Le Monde

Dans les lettres qu’il adresse à ses enfants (et petits-enfants), Freud donne l’image d’un patriarche attentif et aimant

Le Monde, vendredi 2 novembre 2012

lire également

– Robert Maggiori, « Le père à ses enfants, deux recueils inédits de lettres », Libération.
– Thomas Wieder, Freud, Père missives, Le Monde.
– Ingeborg Meyer-Palmedo éd., Sigmund Freud, Anna Freud – Correspondance 1904 – 1938, Fayard, édition française préfacée par Élisabeth Roudinesco sous le titre« Les enfants de la psychanalyse. »
– Élisabeth Roudinesco, « Freud pense la famille comme une tragédie », Le Monde.

On soupçonne souvent les monstres sacrés d’avoir été de mauvais pères, comme si l’affection naturelle qui porte le parent vers l’enfant devait pâtir de l’engendrement d’une œuvre. La paternité de Freud fut au contraire l’exemple d’une conciliation possible entre une vie intellectuelle créative et un attachement fidèle à sa nombreuse progéniture.

De sa femme, Martha, épousée en 1886, Freud eut six enfants, Mathilde, Martin, Oliver, Ernst, Sophie et Anna, autant de prénoms choisis en hommage à des personnes chères (pour les filles) ou à des savants admirés (pour les garçons). Si la correspondance de Freud avec sa fille cadette Anna est réunie dans un volume séparé – ce que justifie autant le nombre des lettres que la place particulière que cette enfant occupa dans sa vie –, les cinq autres se lisent comme un agréable ensemble d’où transpire la bienveillance d’un père pour sa descendance. Laquelle, il est vrai, devait connaître un destin tourmenté ; la plupart des enfants de Freud furent affectés par les vicissitudes de l’histoire du XXe siècle débutant – première guerre mondiale, crise de 1929 ou encore prise du pouvoir par Hitler, puis annexion de l’Autriche. La lignée eut aussi à déplorer la perte à l’âge adulte de l’une des siens, la jolie Sophie ; Freud écrit alors qu’il n’y a pas de pire  » monstruosité que des enfants doivent mourir avant les parents « .

C’est l’une des choses qui frappent le plus, à la lecture de ces missives généralement assez courtes et immanquablement signées  » Papa «  : la préoccupation constante de Freud pour la santé des siens. S’il n’a rien pu faire pour Sophie, emportée par la grippe de Hambourg et probablement affaiblie par les restrictions d’après-guerre ni pour le deuxième fils de celle-ci, dont la mort en 1923 l’accable ( » jours les plus noirs de ma vie « ), ses lettres enjoignent aux uns et aux autres de se reposer et de préserver leur constitution.

Prodigalité

À son fils Ernst, installé comme architecte à Berlin, il adresse une  » exhortation pressante à passer cet hiver à Davos « . En cela, Freud use de l’autorité que lui confère son statut de père et dont il ne semble pas avoir douté un seul instant. Autre objet sur lequel Freud se montre inflexible : l’argent. Toute sa vie il a subvenu aux besoins de ses enfants sans imaginer qu’il puisse en être autrement.  » Pour moi, avoue-t-il à Sophie en 1917, c’est en ce moment le seul plaisir sans mélange que de pouvoir donner de l’argent à vous, mes enfants, ou à maman ou à tante ; c’est cela seul qui me rend le travail supportable. «  Cette prodigalité se traduit dans les correspondances par une large place laissée aux échanges d’argent, comptes ou autres ordres de virement. En 1923, il fait cette remarque à sa belle-fille Lucie, qui sonne si familière, une crise ressemblant fort à une autre :  » La conséquence du fait que les jeunes ont aujourd’hui tant de mal à arriver à quelque chose est que les vieux doivent tirer d’eux-mêmes jusqu’à la dernière goutte de leur capacité à produire. « 

Ce n’est d’ailleurs souvent que pour regretter le manque de temps qu’il lui laisse que Freud évoque son travail. Non sans humour, parfois : accaparé par des patients anglo-américains, six heures par jour, il bougonne  » contre cette satanée nation – qui – n’ouvre pas sa gueule quand elle parle « .

Le psychanalyste, homme de l’écoute, prête l’oreille aux difficultés des uns et des autres, soutenant ici un gendre affecté par une névrose de guerre, éclairant avec franchise Ernestine, la femme de Martin, sur les vraies défaillances de son couple, ou prodiguant là des conseils quand sa fille Sophie lui rapporte les comportements de ses deux garçons, dont l’un n’est autre que le fameux petit joueur à la bobine de fil, cas relaté dans Au delà du principe de plaisir. Objet de la même sollicitude, la seconde génération reçoit de  » grand-papa «  des envois de timbres et des souhaits d’anniversaire. Faisant part de sa hâte de découvrir un nourrisson, Freud admet avec une lucidité empreinte d’ironie que, tout de même,  » il faut un certain temps pour qu’un être de cette espèce apprenne à apprécier la valeur et la fonction d’un grand-père « .

Quelques années plus tard, dans sa dernière lettre à Ernst, qu’il doit retrouver à Londres et alors que le voyage s’organise, le savant, désormais octogénaire, écrit :  » Je me compare parfois au vieux Jacob que ses enfants avaient aussi emmené en Egypte à un âge avancé. «  C’est donc ainsi que Freud se voyait, patriarche inspirant autour de lui le respect et la piété filiale, figure tutélaire, aimante et aimée.

J. C.

Lettres à ses enfants, de Sigmund Freud, traduit de l’allemand par Fernand Cambon,
Aubier  » Psychanalyse « , 624 p., 27 €.

© Le Monde