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15 janvier 2013

«Pontalis voyait Freud d’abord comme un écrivain» Élisabeth Roudinesco interviewée par David Caviglioli pour BibliObs.

Qui parmi les psys n’a pas son Laplanche & Pontalis ? ce Vocabulaire représente en France le socle fondateur de la culture de la dynamique de subjectivation, psychanalytique et psychothérapique relationnelle. Monument élégant, de facture classique, il a servi de base à toute une génération, il continue de faire référence. Et puis il y a le reste, Connaissance de l’inconscient, et encore le reste, son allure libre, un lacanisme ni sectaire ni dogmatique, son engagement favorable à l’école anglaise, enfin son écriture littéraire, le dernier reste. Rien à jeter.

Cette génération s’en va, échelonne ses pas sur le chemin des tombes. Ça meurt beaucoup ces derniers temps. Aux suivants, à qui des Pontalis ont généreusement transmis, de guider leurs chaussures sur de nouveaux chemins.

Comme Pontalis la psychanalyse présente une indispensable modalité littéraire, cela continue, la psychothérapie relationnelle sera littéraire ou ne sera que peu de chose, de la boutique clinique. La psychothérapie qui ne serait pas conduite comme une œuvre d’art mais comme un simple projet technico-gestionnaire n’atteindrait jamais sa cible, le cœur de l’homme est relation poésie et littérature.

PHG


Élisabeth Roudinesco interviewée par David Caviglioli pour BibliObs.

J.-B. Pontalis est mort
Pontalis, prince du rêve, par Jacques Drillon
D’Ormesson: «La mort de Pontalis me fait beaucoup de peine»


[Document : Sans titre]

BibliObs – Connaissiez-vous J.-B. Pontalis ?

Élisabeth Roudinesco :

– On connaît tous Pontalis. Je l’ai longuement interviewé pour L’Histoire de la psychanalyse. Il avait donné un très beau témoignage dans mon film sur Lacan, réalisé par Élisabeth Kapnist, La psychanalyse réinventée, en 2001. Je l’ai vu il y a à peine un mois. Il me disait qu’il allait bien. Je suis sous le choc.

Quelle place occupait-il dans le milieu analytique ?

Sa première qualité, c’était sa grande intelligence. Il a été un freudien ouvert, avec un style très lisible. C’est un héritier de l’œuvre de Lacan, mais sans dogmatisme. Il a joué un rôle très important avec son célèbre Vocabulaire de la psychanalyse, co-écrit avec Jean Laplanche et qui reste excellent. En tant qu’éditeur, on lui doit de très bonnes traductions de Freud. Tout le monde l’appréciait, même ceux qui auraient pu ne pas l’aimer, parce qu’il n’était pas sectaire. Il est maintenant certain que, depuis quelques années, il se consacrait exclusivement à ses romans, et avait délaissé l’œuvre de Freud, après l’avoir très bien servie. Il considérait que son travail était accompli.

Il a été analysé par Lacan, puis a suivi sa propre voie. Quelle était la spécificité de sa pratique psychanalytique ?

Il a été analysé par Lacan à la meilleure période, dans les années 1950. Puis, effectivement, il s’est détaché. Il a eu cette fameuse phrase, expliquant que Lacan, c’est formidable à condition qu’il n’y ait pas de lacaniens. Il a abordé la psychanalyse de manière très personnelle, très littéraire, comme sa lecture des textes de Freud. Il était entouré d’amis, mais il n’était pas, contrairement à Laplanche, un homme de collectif. Ils n’étaient d’ailleurs plus en bon termes.

«Littéraire, comme sa lecture des textes de Freud»: que voulez-vous dire ?

Son Freud n’est pas le mien. Le Freud historique, ancré dans Vienne, avec sa vie privée, ne l’intéressait pas beaucoup. Pontalis aimait ce que Freud aimait en littérature. Il a beaucoup écrit sur ses goûts. Il le considérait comme un grand penseur, bien entendu. Mais au fond, il le voyait plus comme un écrivain et un styliste.

Quel héritage laisse-t-il ?

Ce n’est pas un homme qui aimait avoir des disciples. Il y a des gens qu’il a beaucoup marqués, mais il n’y a pas de pontalisiens. Lorsque nous discutions, il disait penser que la psychanalyse telle qu’il l’a connue allait disparaître. Que si les psys ne produisaient plus rien, ça allait disparaître. J’ai du mal à le contredire, je le pense aussi. Aujourd’hui, c’est une affaire de cliniciens, qui n’ont plus cette culture littéraire commune à notre génération. Pour les jeunes, Pontalis, c’est un peu loin.

Que retenez-vous de son œuvre ?

Ces dernières années, il était devenu exclusivement écrivain, et avait fondé « l’Un et l’autre », où il publiait de la littérature. En ce qui concerne la psychanalyse, il aimait les petits livres, les petits essais. Il me reprochait, avec humour, de faire des gros livres. Le Vocabulaire était resté pour lui un souvenir paradoxal. Il n’a jamais voulu le refondre. Le livre a été traduit en trente langues, tout le milieu parle du Laplanche et Pontalis, mais il a occulté le reste de son travail, qui n’a pas connu le même rayonnement. Alors que, précisément, ses «petits livres» sont tout à fait remarquables. Il en va de même pour Laplanche, qui avait quant à lui une œuvre massive. C’est assez symptomatique de la situation de l’école française, qui est très peu traduite, sans doute parce que Lacan a occupé la place. Ce qu’on retient d’abord, hormis le Vocabulaire, c’est sa collection chez Gallimard, «Connaissance de l’inconscient». C’est bien simple : il n’y a pas mieux, dans la qualité de ce qui a été publié comme dans la quantité. Il ne s’est jamais trompé. Et puis il a fondé la Nouvelle revue de psychanalyse.

Quelle a été l’importance de cette revue ?

Là aussi, il n’y avait pas mieux. J’ai gardé chez moi toute la collection. L’idée était de traiter des thèmes de manière transversale et de convoquer à la fois des psychanalystes, souvent étrangers (Pontalis a beaucoup défendu l’école anglaise, autour de Donald Winnicott), et des gens qui n’étaient pas psychanalystes. Des écrivains notamment, comme Perec. Il a arrêté la revue en 1994, parce qu’il considérait qu’il n’y avait plus de bons auteurs.

Quel souvenir marquant vous a-t-il laissé ?

Il avait un don extraordinaire pour imiter Lacan. Comme André Green, sauf que Green le faisait avec une pointe de méchanceté. Pontalis l’imitait avec tendresse et humour.

Propos recueillis par David Caviglioli


Quand Pontalis rendait hommage aux amis disparus