autisme – quel jugement pour quelle cause ?

Notre dossier sur la question de l’autisme

-* Arrêter de jouer à qui sera le plus déraisonnable des deux [13 février 2012] par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de À droite, droite ! par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Introduction de Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco

autisme – la HAS prend position

AFP/PHILIPPE HUGUEN

Dans un rapport à paraître le 6 mars, la HAS a désavoué la psychanalyse dans le traitement de l’autisme. La présidente de la principale association de parents d’enfants autistes, Danièle Langloys, se félicite de cet avis.

La prise de position de la Haute autorité de santé (HAS) sur les méthodes adéquates pour accompagner les enfants autistes était très attendue. Ses “recommandations de bonne pratique”” seront rendues publiques le 6 mars, mais le quotidien Libération en a révélé aujourd’hui le point clé: “L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle“.

pas une interdiction de la psychanalyse

Ainsi, le groupe de travail réuni par la HAS classe la psychanalyse parmi les “interventions globales non recommandées ou non consensuelles”. En des termes prudents, il désavoue très clairement ce mode d’intervention, toujours utilisé en France auprès des enfants autistes, alors qu’il ne figure dans aucune recommandation internationale. Les conclusions de la HAS ne constituent pas une interdiction de la psychanalyse, puisque les “recommandations de bonne pratique” ne sont pas opposables sur le plan juridique. Mais elles constituent une référence, quant à l’exercice approprié de la médecine, et les magistrats les prennent en compte lorsque des affaires sont portées devant les tribunaux. Sollicitée par L’Express, la présidente de la principale fédération d’association de parents d’enfants autistes, Autisme France, Danièle Langloys, salue “l’objectivité” de la HAS. “Le désaveu de la psychanalyse est une victoire acquise de haute lutte“, ajoute-t-elle.

Deux écoles s’affrontent

Il s’agit en effet d’un tournant historique, dans la prise en charge des troubles envahissants du développement (TED), une dénomination regroupant les difficultés de communication apparaissant dès l’enfance, dont l’autisme. Car deux écoles s’affrontent, en France, dans une guerre totale qui perdure depuis des années. D’un côté, les psychiatres d’obédience psychanalytique, vilipendés sur les forums de discussion fréquentés par les parents sous le diminutif vengeur de “psykk“. Ils considèrent l’autisme comme un problème psychique causé par une mauvaise relation avec la famille, la mère en particulier, bien que ces théories aient été invalidées par les neurosciences. De l’autre, les psychiatres et psychologues qui défendent les nouvelles méthodes éducatives et comportementale utilisées à l’étranger.

Il existe en effet un consensus international pour définir l’autisme comme un handicap, dans lequel les capacités à échanger avec l’entourage sont altérées, et qu’on peut compenser. Ces équipes, encore trop peu nombreuses, comptent d’ailleurs sur l’avis de la HAS pour convertir leurs pairs. Ains, le Dr Nadia Chabane, pédopsychiatre à l’hôpital Robert Debré, à Paris, responsable du pôle autisme depuis 1996, estime que celui-ci clarifie la situation. ” Les prises en charge comportementales et éducatives fonctionnent bien, confirme-t-elle. Il faut que l’information passe dans toutes les structures qui interviennent auprès d’enfants autistes”.

Elle est entrée en résistance et défend le libre choix

quant à la manière d’éduquer les enfants

Les parents, eux, se rangent massivement dans le deuxième camp. En tout cas, ceux qui ont rejoint les associations, nombreuses, pour que l’autisme soit mieux pris en charge. La présidente d’Autisme France, Danièle Langloys, a fait partie du groupe de travail qui a élaboré les recommandations de la HAS. Pour cette femme de 62 ans, dont le fils autiste a aujourd’hui 27 ans, la lutte est plus que jamais d’actualité. “Les psychiatres psychanalystes ont fait la guerre aux familles pendant trente ans, s’indigne-t-elle. Il était grand temps de les contrer“. Et d’ajouter: “Beaucoup de parents, trop isolés, ne connaissent pas leurs droits et sont encore terrorisés à l’idée de s’opposer aux médecins qui suivent leur enfant. Mais la nouvelle génération, mieux informée, est plus radicalisée que la précédente. Elle est entrée en résistance et défend le libre choix, quant à la manière d’éduquer les enfants“. Elle conclut: “Chacun pense ce qu’il veut de la psychanalyse, ce n’est pas notre propos, mais elle n’a rien à faire dans le champ de l’autisme“. Jusqu’ici, les parents militants dans les associations passaient souvent pour des extrémistes, dont la détresse expliquerait la virulence des propos. La position de la HAS lève cette ambiguïté.


Autisme dans Libé

Deux approches en guerre totale

Des parents prônant des méthodes comportementales bataillent contre les psys.

Par ERIC FAVEREAU

L’homme est atteint, blessé. «C’est pour moi incompréhensible.» Dans le monde des psys, le Pr Pierre Delion est une des personnalités les plus attentionnées, les plus chaleureuses. Chef du service de pédopsychiatrie du CHU de Lille, il ne s’énerve pas. Et, depuis des années, lui qui est de formation psychanalytique est connu pour tenir un discours d’une grande tolérance sur la prise en charge des autistes. Et voila que c’est lui, le bouc émissaire. Lui qui se retrouve en position d’accusé. «On me traite de nazi, de tortionnaire. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire ?» Et il montre un film où l’on voit une autiste de 4 ans, silencieuse et sans regard, à qui l’on fait un «packing» : on l’entoure d’un grand drap humide et froid, puis, en lui parlant, on va peu à peu le lui retirer. «Regardez ce sourire qu’elle a, lâche Pierre Delion. Comment parler de violence ?»

approche intégrative

Il ne sait quoi penser de ce torrent de menaces qu’il reçoit. «Parfois, je me demande si cela tient à moi. Mais, dans mon service, mon adjoint est quelqu’un qui fait de la recherche en neurosciences. Et moi, depuis trente ans, je développe une approche intégrative de toutes les disciplines pour prendre en charge les autismes. Et c’est moi que l’on traite d’intégriste, d’ayatollah…» Victime d’une guerre qui le dépasse.

«Barbare»

Depuis quelque temps, l’affrontement est, en tout cas, sans nuance. Des associations de parents d’autistes veulent l’interdiction de toute prise en charge psychothérapeutique pour leurs enfants. «La psychiatrie est néfaste et dangereuse pour l’autisme. On n’en veut pas», lâche avec force M’Hammed Sajidi, président de Vaincre l’autisme, qui a lui aussi lancé une offensive contre le packing : «C’est une technique barbare, honteuse, qui se fait contre les enfants et leurs parents. Nous demandons son interdiction. Et la condamnation des psychiatres qui la pratiquent.» Le 16 février, jour où le Pr. Delion sera auditionné devant le Conseil national de l’ordre des médecins, suite à une plainte de Vaincre l’autisme, une manifestation est ainsi prévue.

Comment expliquer pareil emballement ? Récemment, le député UMP Daniel Fasquelle a même déposé sur le bureau de l’Assemblée une proposition de loi «visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes, au profit de méthodes éducatives et comportementales». Sûr de son argumentaire, il a expliqué : «Pour aider ces personnes à s’en sortir, la France ne peut plus continuer à cautionner et financer les pratiques de type psychanalytique dans le traitement de l’autisme.» Et il demande l’interdiction de tout enseignement analytique sur l’autisme. Mieux qu’un autodafé…

«Épidémie»

«L’autisme peut déteindre tragiquement», ironise à moitié le Pr Bernard Golse quand il entend pareille charge. Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker (Paris), l’homme est très reconnu. «Avec l’âge, je suis devenu ouvert. Mais là, oui, j’ai peur que la haine l’emporte, je suis très inquiet de ce qui se passe.» Il s’en explique : «Dans ce conflit qui ne date pas d’hier, un des grands changements est que l’État est sorti de son rôle. On a persuadé les pouvoirs publics que l’autisme est devenu un grave problème de santé publique : on parle d’1 enfant sur 150, vous vous rendez compte, ce qui serait énorme. Mais on mélange tout, comme s’il y avait une épidémie d’autisme. Maintenant, on parle des troubles envahissants du développement. Tout cela est incohérent.»

Propos de bon sens. Mais lui, est-il contre les techniques comportementales ou de développement ? «Nullement, je n’ai rien contre des techniques type ABA (1). Dans l’autisme, rien n’est validé, tout marche si on met le paquet, c’est l’intensité de la prise en charge qui compte.» Quand on insiste et qu’on parle avec lui de certains psychanalystes dangereux, culpabilisant à outrance les parents, il répond sans hésiter : «Oui, il y en a de mauvais. Mais est-ce que parce que vous avez des mauvais chirurgiens, vous allez interdire la chirurgie ?»

C’est pourtant le souhait forcené du président de Vaincre l’autisme, l’association la plus virulente. L’homme a la cinquantaine. Chez lui, la colère est à vif. «Mon combat est celui de milliers de pères et de mères dont l’enfant est affecté par l’autisme, des parents qui souffrent en silence.» Ou : «Tous les jours, des vies de familles basculent faute d’information, d’accès au dépistage, au diagnostic et à la prise en charge. Il est urgent d’intervenir, d’agir et de se mobiliser au plus vite.» Et il raconte son histoire : «Avec ma femme, on était depuis huit ans dans les mains des médecins psys, cela empirait. Ils nous ont dit qu’il fallait séparer l’enfant de sa mère. Pour moi, notre fils était perturbé, il n’avait pas accès à l’école, on nous disait que c’était de notre faute. Il empirait et on laissait faire. Et après, je suis tombé sur l’ABA, j’ai compris. J’ai compris que mon fils ne faisait pas exprès, qu’il fallait l’éduquer, l’élever. Déjà le faire asseoir… Voilà. Et les changements étaient manifestes.»

«Ratatouille»

Depuis, il est devenu un farouche partisan de ces prises en charge éducatives. «On a mis en place des formations, car il y a des techniques face à ces troubles de fonctionnement.» Puis : «L’autisme, ce n’est pas une ratatouille, il y a des choses qui marchent, d’autres pas. La psychanalyse ne marche pas. Je l’accuse de maltraitance sanitaire. Je suis pour l’interdiction de la psychiatrisation et de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme.» Aucun compromis, donc : «C’est faux de dire que les psychanalystes sont aujourd’hui tolérants. Aujourd’hui, on n’a pas le droit de dire que l’on ne savait pas.»

Propos virulent, sans espoir de paix des braves. «Le monde de l’autisme est empoisonné par des conflits idéologiques», analyse le Dr Claude Bursztejn, président de l’Association nationale des centres de ressources autisme. «Or, c’est au moment où l’on va vers la pacification des différentes approches que des extrémistes mettent les bouchées doubles. Et l’État se prête à ce jeu-là. Pourquoi diable la HAS n’a-t-elle pas pointé les disparités régionales de moyens et de traitement, plutôt que d’interdire la psychanalyse ?»

(1) L’ ABA. est une méthode basée sur la théorie de l’apprentissage, en faisant répéter intensément aux enfants des tâches élémentaires.



Autisme : les psys réduits au silence

INFO LIBÉ


Dans un rapport à paraître que «Libération» s’est procuré, la Haute Autorité de santé retoque les pratiques psychanalytiques. Une première.

Par ÉRIC FAVEREAU

[Image : Sans titre]

Une éducatrice porte un enfant autiste, le 29 septembre à Paris. (© AFP Joel Saget)

Il faut aller chercher la petite bête. Elle se niche page 27 du rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) sur les recommandations de bonne pratique dans la prise en charge de l’autisme, qui sera rendu public le 8 mars, et que Libération s’est procuré. Les mots sont pesés : sous le titre «Interventions globales non recommandées ou non consensuelles», les experts de la HAS écrivent : «L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle.»

«Archaïque»

L’air de rien, c’est une véritable bombe clinique. La plus haute instance sanitaire française ferme la porte à la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme.Une prise de position inédite : de Bruno Bettelheim à Françoise Dolto, de Jacques Lacan à Maud Mannoni, la psychanalyse a toujours eu un rôle clé pour tenter de comprendre cette énigme humaine, et aider ces enfants – puis ces adultes – comme absents de toute communication, qui se taisent, se replient, sujets parfois à de terribles automutilations. Et voilà que la psychanalyse, théorie de la parole, se voit condamnée au silence.

comme si on décrétait la fin de l’inconscient

«Catastrophique», «révisionniste», «archaïque» : les qualificatifs ne manquent pas dans la planète psy pour dénoncer cette position des experts de la HAS. «C’est comme si on adoptait collectivement une démarche autiste. Comme si on décrétait la fin de l’inconscient», lâche le responsable d’un centre de ressources sur l’autisme.

Et ce n’est pas tout : la méthode clinique du packing est, elle, «interdite» : la pratique consiste à enrouler dans un drap humide un enfant, puis à accompagner à plusieurs son réchauffement. «Après avis juridique, la Haute Autorité de santé a souhaité affirmer son opposition formelle à l’utilisation de cette pratique.» Là encore, c’est un coup d’arrêt à une démarche certes peu courante, mais symbolique, effectuée par des équipes de pédopsychiatrie, avec une «formation analytique». «C’est une déclaration de guerre, réagit fermement ce pédopsychiatre. Des réseaux influents ont réussi à durcir la dernière version du texte final de la HAS.»

culpabilisés

La HAS savait, pourtant, que ses recommandations étaient attendues, l’autisme étant devenu, depuis quelques années, un champ de bataille. Des associations de parents, se sentant maltraités et culpabilisés à outrance, ont lancé une offensive. Avec pour seul objectif : casser tout lien entre autisme et psychiatrie. Dans son rapport, la Haute Autorité de santé a choisi. Reconnaissant que la quasi-totalité des prises en charge ne sont pas évaluées, elle a décidé néanmoins d’en exclure certaines. Quitte à mettre le feu dans un univers qui a pourtant sacrément besoin d’écoute et d’accompagnement.

Symbiose des cultures – Edgar Morin

Le Monde 8 février 2012

Stop à l’occidentalo-centrisme

Par Edgar Morin

Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l’ère planétaire qui est la nôtre, d’aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures

La France doit être considérée dans son histoire non seulement selon les idéaux de Liberté-Egalité-Fraternité promulgués par sa Révolution, mais aussi selon le comportement d’une puissance, qui, comme ses voisins européens, a pratiqué pendant des siècles l’esclavage de masse, a dans sa colonisation opprimé des peuples et dénié leurs aspirations à l’émancipation. Il y a une barbarie européenne dont la culture a produit le colonialisme et les totalitarismes fascistes, nazis, communistes. On doit considérer une culture non seulement selon ses nobles idéaux, mais aussi selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux.

barbarie d’une pensée qui “appelle barbares les peuples d’autres civilisations”

Nous pouvons tirer fierté du courant autocritique minoritaire de notre culture, de Montaigne à Lévi-Strauss en passant par Montesquieu, qui a non seulement dénoncé la barbarie de la conquête des Amériques, mais aussi la barbarie d’une pensée qui “appelle barbares les peuples d’autres civilisations” (Montaigne).

De même le christianisme ne peut être considéré seulement selon les préceptes d’amour évangélique, mais aussi selon une intolérance historique envers les autres religions, son millénaire antijudaïsme, son éradication des musulmans des territoires chrétiens, alors qu’historiquement chrétiens et juifs ont été tolérés dans les contrées islamiques, notamment par l’Empire ottoman.

Plus largement, la civilisation moderne née de l’Occident européen a répandu sur le monde d’innombrables progrès matériels, mais d’innombrables carences morales, à commencer par l’arrogance et le complexe de supériorité, lesquels ont toujours suscité le pire du mépris et de l’humiliiation d’autrui.

Sagesse et arts de vivre

Il ne s’agit pas d’un relativisme culturel, mais d’un universalisme humaniste. Il s’agit de dépasser un occidentalocentrisme et de reconnaître les richesses de la variété des cultures humaines. Il s’agit de reconnaître non seulement les vertus de notre culture et ses potentialités émancipatrices, mais aussi ses carences et ses vices, notamment le déchaînement de la volonté de puissance et de domination sur le monde, le mythe de la conquête de la nature, la croyance au progrès comme lot de l’histoire.

Nous devons reconnaître les vices autoritaires des cultures traditionnelles, mais aussi l’existence de solidarités que notre modernité a fait disparaître, une relation meilleure à la nature, et dans les petites cultures indigènes des sagesses et des arts de vivre.

nous croire propriétaires de l’universel

Le faux universalisme consiste à nous croire propriétaires de l’universel – ce qui a permis de camoufler notre absence de respect des humains d’autres cultures et les vices de notre domination. Le vrai universalisme essaie de nous situer en un méta-point de vue humain qui nous englobe et nous dépasse, pour qui le trésor de l’unité humaine est dans la diversité des cultures. Et le trésor de la diversité culturelle dans l’unité humaine.

Edgar Morin est sociologue et philosophe


Les civilisations ne s’évaluent pas

Par Éric Richalley

08/02/12

Il était pour moi nécessaire de réagir aux propos de Claude Guéant « Toutes les civilisations ne se valent pas ». L’intervention du député Serge Letchimy à l’assemblée nationale le fait bien mieux que je ne saurais le faire, je reproduis donc ici l’intégralité de ses propos.

Il ne s’agit nullement de faire de la politique sur ce site. Il est évident que dans ce moment de campagne présidentielle, il y a une stratégie électorale derrière les propos du Ministre de l’Intérieur. Mais ils touchent au fondement de l’humanisme qui n’est ni de gauche ni de droite, et c’est sur ce terrain que je me situe. Je remarque d’ailleurs que deux anciens premiers ministres de l’UMP ont regretté l’emploi du mot civilisation, ce qui en langage diplomatique signifie qu’ils sont outrés, comme tous les humanistes qui mesurent la portée de ces propos.

VERBATIM : l’intervention de Serge Letchimy à l’Assemblée Nationale

«Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu’il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ça n’est pas un dérapage, c’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures.

“bon sens” ou injure faite à l’Homme ?

[Image : Sans titre]

Non M. Guéant, ce n’est pas “du bon sens”, c’est simplement une injure qui est faite à l’Homme. C’est une négation de la richesse des aventures humaines. C’est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat. Aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l’intelligence.

Montaigne disait “tout homme porte en soi la forme de l’humaine condition”(1“). J’y souscris. Mais vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l’ombre. Vous nous ramenez jour après jour à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial.

Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l’esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? Il existe, M. le Premier ministre, une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque, que vous tentez de récupérer sur les terres du FN. C’est un jeu dangereux et démagogique qui est inacceptable. Il existe une autre, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore. Une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme…»

(NDLR : M. Letchimy est coupé par le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer)

On peut trouver ces propos excessifs par leur référence au nazisme. Je ne soupçonne en rien le Ministre de l’Intérieur de complaisance envers les solutions du nazisme et je ne pense pas que c’était ici le propos. Par contre il s’agit de souligner que la thèse de la supériorité d’une civilisation, qui s’appelle de l’ethnocentrisme, offre un terrain démagogique favorable à la manipulation de masse par des leaders charismatiques sanguinaires. Monsieur Guéant n’est pas un nazi, la très grande majorité des Allemands ne l’était pas non plus.

C’est au moment où ce type de théorie refait surface, au sein d’une démocratie, toujours en période de crise, qu’il faut s’insurger. Plus tard, il n’y a plus que la violence pour s’y opposer.

Le Figaro du 10 février

Claude Guéant a déclenché une vive polémique en déclarant que “toutes les civilisations ne se valent pas” dans un discours sur la République, aussitôt dénoncé à gauche comme une tentative pour Nicolas Sarkozy de glaner des voix du Front national, à moins de 80 jours du premier tour de la présidentielle.

Très rapidement, cette phrase prononcée samedi par le ministre de l’Intérieur lors d’un colloque organisé par l’association étudiante de droite Uni, s’est répandue sur internet, provoquant des réactions indignées. D’abord au conditionnel, la réunion étant huis clos, avant qu’elle ne soit confirmée dans la soirée par l’entourage de Claude Guéant.

“Condamner les civilisations qui ne respectent pas la liberté de conscience”

Dimanche sur RTL, le ministre de l’Intérieur a répété la phrase exacte qu’il avait prononcée : “ Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique “.

Accusant “certains à gauche d’avoir sorti la phrase de son contexte et d’enlever ainsi la dignité du débat démocratique”, le ministre a précisé sa pensée : “Cela veut dire très clairement que, pour nous, tout ne se vaut pas”. A la question posée par le journaliste de RTL : “Notre civilisation était-elle inférieure” quand la France n’accordait pas le droit de vote aux femmes (avant 1945) ou pratiquait la peine de mort (avant 1981)?”, le ministre a répondu : “Je dis très clairement qu’elle était inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui”.

Le président de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), Arno Klarsfled, a défendu le ministre. “Claude Guéant dit des choses évidentes. Si la gauche veut faire campagne sur le fait que le racisme ou les talibans valent la civilisation française ou britannique (2“), qu’ils le fassent”, a-t-il déclaré à l’AFP. “Je préfère une civilisation qui respecte la liberté de conscience plutôt qu’une civilisation qui massacre les libertés religieuses, a-t-il poursuivi. Je préfère une civilisation où la femme a une place égale à l’homme plutôt qu’une civilisation où l’homme piétine la femme.”

  • 1 Nous avons rétabli le texte de Montaigne.
  • 2 C’est nous qui soulignons typographiquement ce passage.

La faculté de l’inutile

Cher(e)s ami(e)s,

Le Centre psychothérapique St Martin de Vignogoul et l’équipe d’ISADORA sont heureux de vous inviter aux XIèmes Journées de Printemps qui auront lieu les :

Vendredi 25 et Samedi 26 Mai 2012

et auront pour thème:

“Ce qui est le plus utile, c’est l’inutile”

« Ce qui est le plus utile, c’est l’inutile. Mais expérimenter l’inutile reste pour les hommes d’aujourd’hui ce qu’il y a de plus difficile. L’utile est compris comme l’utilisable pratique à finalité technique immédiate, comme ce qui produit un effet quelconque avec lequel je peux faire du commerce et de l’industrie. Il faut arriver à voir l’utile au sens du salutaire, c’est-à-dire en tant que ce qui amène l’être humain auprès de soi. »

Ainsi Martin Heidegger s’adresse-t-il en 1963 à Medard Boss, psychiatre zurichois.

Toute démarche de soin suppose de s’intéresser à l’autre, à soi et au monde au-delà des apparences. La rencontre avec nos patients confirme chaque jour les richesses d’un tel engagement. Encore faut-il conserver cette « capacité de rêverie » (Bion) qui laisse place à la singularité de l’autre, exercice quotidien qui prend valeur de lutte au regard des vicissitudes actuelles de nos civilisations.

En avançant, au cours de ce colloque, sur quelques « chemins qui ne mènent nulle part », nous toucherons peut-être à l’utilité essentielle de l’inutile.

Le programme vous sera transmis prochainement.

Nous espérons avoir le plaisir de vous compter parmi nous.

Amicalement.

L’équipe d’ISADORA


La faculté de l’inutile, 1978, merveilleux roman antitotalitariste de Iouri Dombrovski. Voici ce qu’en dit Hélène Châtelain .

(…) l’auteur de ces dernières lignes de La Faculté de l’inutile : « Le soleil déclinait, le peintre pressait l’allure. Il portait béret couleur de feu, pantalon bleu à passepoil doré, cape verte à rubans, et un tambourin à broderies cendre et flamme pendait à sa hanche. Il ne se vêtait de la sorte ni pour autrui ni pour soi, mais pour Mercure, pour Mars, pour le Cosmos […]. Et les sages Martiens, qui nous observent par instruments ultra-sensibles, se demandaient comment pareil miracle de lumière pouvait jaillir d’un incolore magma d’humanité. Seuls les plus doctes savaient que ce miracle s’appelle le rêve, phénomène lumineux qui atteint son maximum d’intensité lorsque la terre dans son mouvement planétaire entre dans la zone d’ombre du Cancer et du Scorpion, et que la réalité devient intolérable parmi ces émanations maléfiques. »

Parabole de cette écriture flamboyante que Iouri Ossipovitch Dombrovski arracha à la nuit – lui que dans le camp on appelait Don Quichotte, parce qu’il avait des bras immenses en ailes de moulin. Roman policier, politique fiction, conte philosophique, métaphore superbement baroque, ce roman ne ressemble à aucun autre. Il ressemble à son auteur qui deviendra l’écrivain le plus visionnaire, peut-être, du monde totalitaire.

Au service de la personne

L’actualité de Mounier vue par un économiste

Contribution de Denis CLERC
_ à un livre collectif des Amis d’Emmanuel Mounier, paru aux Presses Universitaires de Rennes mi-2011.

Lorsque Mounier a créé la revue (et le mouvement de pensée) Esprit, en 1932, la France commençait à plonger dans la crise, avec un temps de retard sur son voisin allemand et, surtout, sur les États-Unis où elle avait pris naissance et où se situait son épicentre. Près de 80 ans après, nous voici nous aussi en pleine crise, dans une société qui a certes bien changé – elle s’est mondialisée, urbanisée, enrichie, déchristianisée et, osons le mot, « démarxisée » -, mais qui, comme en 1932, doute d’elle-même et craint des lendemains qui déchantent. Comme en 1932, la crise qui la frappe n’est pas seulement économique, mais aussi morale. Mounier, dans Le personnalisme – l’un des derniers livres qu’il ait publié de son vivant et sans doute celui qui a eu le plus de retentissement lors de sa publication -, écrivait ces phrases en quelque sorte prémonitoires, qui visaient la crise de 1929 mais qui pourraient tout aussi bien viser la situation de 2011 : « Aux inquiétudes et aux malheurs qui commençaient alors [en 1929], les uns donnaient une explication purement technique [les « subprimes »], d’autres purement morale [la cupidité]. Quelques jeunes hommes [autour de Mounier : Jacques Maritain, Jean Lacroix, …] pensèrent que le mal était à la fois économique et moral, dans les structures et dans les cœurs ; que le remède ne pouvait donc éluder ni la révolution économique, ni la révolution spirituelle. Et que l’homme étant fait comme il est, on devait trouver des nœuds étroits de l’une à l’autre. Il fallait d’abord analyser les deux crises afin de déblayer les deux voies ». Programme étonnamment contemporain, il faut bien en convenir, et qui justifie que l’on aille voir de plus près ce que Mounier pouvait dire de cette double crise, et de la façon d’en sortir.

La difficulté est que Mounier n’était pas économiste et que ce domaine d’analyse n’était manifestement pas sa tasse de thé. Dans ses Œuvres, éditées en quatre volumes par Le Seuil entre 1961 et 1963, on ne trouve de références explicites qu’à trois économistes . Charles Gide, d’abord, mentionné de façon plutôt critique, car il se place du côté du consommateur plus que de celui du producteur, ce que lui reproche Mounier. De toute façon Gide, qui est mort l’année même de la naissance d’Esprit, n’a rien écrit sur la crise et ce n’est pas chez lui que Mounier aurait pu trouver des éclairages. François Perroux, ensuite : il est plus proche de Mounier, ne serait-ce que l’âge – Perroux a deux ans de plus que lui – et par la carrière : tous deux passent en 1928 (et réussissent brillamment) l’agrégation, de droit pour Perroux (à l’époque, l’économie était enseignée dans les Facultés de droit), de philosophie pour Mounier. Ils se connaissent, se tutoient et s’apprécient : Perroux se porte témoin de moralité lors du procès de Mounier en 1942, accusé par Vichy d’être l’un des dirigeants du mouvement de résistance Combat. Mais ce n’est pas l’économiste que Mounier apprécie, c’est l’homme et le croyant. Car Perroux est dans l’orbite de Vichy : il dirige l’Institut d’études corporatives et, à ce titre, a joué un rôle dans l’élaboration de la « Charte du travail » promulguée en 1941, qui interdit les syndicats et les remplace par des corporations de métiers. Mounier est très réservé, pour ne pas dire plus, vis-à-vis de ce que, dans son Manifeste au service du personnalisme (1936), il qualifie de « pseudo-solution » car aboutissant à « l’inauguration d’une économie régressive et autarchique ».

Et s’il convient volontiers du fait que le même terme peut recouvrir des réalités différentes, constatant, dans un texte de 1937, « la mauvaise réputation du mot auprès de l’opinion ouvrière », il pense qu’il ne vaut pas la peine de « gaspiller des forces » à tenter de le réhabiliter. Enfin, le troisième économiste Henri Guitton. Mounier le connaît par l’intermédiaire de son frère, le philosophe Jean Guitton et, dans Feu la chrétienté, un recueil de textes paru en 1950, il le présente comme « un camarade ». Mais son intervention aux « Semaines sociales » de 1937 ne le convainc pas : « Ne voit-on pas l’économique évoluer avec une sorte de fatalité inhumaine, et tous les regrets économiques être régulièrement débordés par l’expansion indifférente de son jeu ? L’idéal moral n’est-il pas sans prises sur cette réalité, et s’il en a, lesquelles ? » se demande Mounier, manifestement déçu par cette « science lugubre » qui semble incapable d’intégrer des exigences humaines pourtant minimales. Et si, dans la foulée, il lance un appel « à une économie personnaliste qu’il nous faudra bientôt mettre sur pied », cet appel ne sera guère entendu, semble-t-il.

À vrai dire, Mounier n’a pas tort de ne guère aller voir du côté des économistes pour comprendre la crise. La plupart d’entre eux n’y comprennent rien. En France surtout, car, en Grande-Bretagne, Keynes, entouré de ce que l’on a appelé le « Circus », ce petit groupe de jeunes enseignants qui passent au crible de leurs critiques les analyses qu’il avance, est en train de « révolutionner la pensée économique », comme il l’écrivait à George Bernard Shaw. Mais en France, la pensée économique dominante est d’une stérilité totale : il faut laisser faire le marché, et l’on en finira alors avec la crise, tel est le credo dominant de l’époque, et Mounier a bien raison de se soucier comme d’une guigne de ces discours sans consistance. Néanmoins, après la guerre, on a changé d’époque, et l’on parle sécurité sociale (Pierre Laroque est chargé de la mettre en place), planification (le premier Plan est lancé par Jean Monnet en 1947), nationalisations, tandis que, à côté des politiques, des hommes de l’ombre comme François Bloch-Laîné, Jean Denizet, Claude Gruson et bien d’autres forgent les outils que sont la comptabilité nationale ou la statistique économique, de façon à donner à l’Etat une capacité à impulser et à orienter. C’est le début de ce que Jean Fourastié, une trentaine d’années plus tard, appellera « les Trente Glorieuses ». Mais la crise est loin, le capitalisme et l’État font plutôt bon ménage et, même si le système économique n’est pas celui dont rêverait Mounier, il ne s’y intéresse guère. D’autres que lui, dans l’équipe d’Esprit seront plus compétents pour y réfléchir et avancer des propositions . Mounier, à la santé de plus en plus chancelante, a d’autres urgences : il lui faut assurer les bases du personnalisme, s’interroger sur la capacité du christianisme à changer les hommes et à celle du marxisme à changer les structures. Plus étonnamment, il ne tisse aucun lien avec Économie & Humanisme qu’un dominicain, Louis-Joseph Lebret a créé en 1942 et avec lequel, pourtant, bien des connivences auraient pu exister, en raison de la proximité des convictions, tant religieuses que philosophiques, des deux hommes. Perroux aurait pu faire le lien, puisqu’il était de cette aventure, même si ce n’était que marginalement. Mais il ne l’a pas fait.

Cela signifie-t-il que Mounier n’a rien à nous dire dans le domaine économique ? On pourrait le penser au vu de ce qui vient d’être dit. Mais ce serait se tromper lourdement. Car, dans ce domaine, l’apport de Mounier est essentiel. Certes, il ne s’est pas plongé dans l’économie, mais c’est justement la façon dont il aborde ces questions qui, aujourd’hui, est éclairante. Car il s’interroge sur le sens des choses, non sur leur mécanique. Et c’est ce qui rend, aujourd’hui encore, sa lecture si précieuse. On en prendra trois illustrations : la notion de crise, le rôle de l’argent, l’anticapitalisme.

Premier point : la notion même de crise. Lorsque Mounier traite de la crise, il n’en parle jamais ou presque, nous l’avons vu, comme d’une crise principalement économique, mais comme d’une crise également morale, voire spirituelle. Dans Révolution personnaliste et communautaire, un texte de 1934 (Mounier n’a pas alors 30 ans et il porte Esprit à bout de bras, au milieu de mille difficultés, financières notamment), il avance que plutôt, que de crise économique, il convient de parler de « désordre établi ». En clair, ce n’est pas l’économie qui va mal, c’est la société tout entière. « Ce que nous combattons, insiste-t-il, ce n’est pas une cité inconfortable, c’est une cité mauvaise ». Et elle est mauvaise non pas parce qu’il y a crise, mais parce que la conception de l’homme sur laquelle elle repose encourage le chacun pour soi, le désir d’enrichissement individuel, le bien-être matériel. La crise, pour Mounier, n’est que le symptôme d’une société malade d’une morale trop individualiste pour intégrer l’idée que la personne n’est rien sans la communauté et réciproquement.

Aujourd’hui, c’est tout le contraire, pourrait-on penser. L’économie, et plus particulièrement la finance, est aux avant-postes dans l’explication de la crise. Ce qui est mis en avant, c’est l’importance d’agir fortement en faveur de la relance, et lorsque des « économistes atterrés » décident de prendre collectivement la parole, c’est pour contester la politique économique et les priorités gouvernementales qui risquent de freiner la lente reprise, pas pour proposer un autre modèle de développement.

enrichissons-nous

Pourtant, l’écart entre ces deux façons de regarder la crise est bien moindre qu’il y paraît a priori. En effet, nous savons tous que la crise financière n’est pas seulement le résultat d’une insuffisance de régulation, mais qu’elle est née aussi de la cupidité de nombre d’acteurs. Qu’elle a quelque chose à voir avec le « enrichissons-nous » nouvelle manière que, depuis les années 1980, Mrs Thatcher et Mr Reagan, ainsi que leurs – nombreux – successeurs n’ont cessé de susurrer à l’oreille de nos contemporains. Que l’harmonie supposée entre désir individuel d’enrichissement et évolution sociale, qui constitue le fonds de commerce du libéralisme économique depuis Mandeville, Smith et Bastiat, fait partie de l’imagerie pieuse destinée à soulager la conscience des riches plus qu’à apporter de l’espoir aux pauvres. Et nous retrouvons alors le message essentiel de Mounier : la personne et la communauté ont partie liée, leur dissociation – qu’elle soit libérale, au détriment de la communauté, ou socialiste, au détriment de la personne – débouche forcément sur ce que Jacques Généreux appelle la « dissociété ». André Gorz, sartrien plus que personnaliste, disait : « ne peut être bon pour moi que ce qui est accessible aussi aux autres ». Dans les deux cas, il s’agit d’affirmer que l’un et le tout doivent cheminer ensemble. C’est pour avoir occulté cette vérité première que notre société est malade aujourd’hui, comme elle l’était dans les années 1930, même si la maladie ne présente pas les mêmes symptômes.

l’argent, misère du pauvre, misère du riche

Deuxième point : le refus de l’argent comme moteur. Mounier y revient souvent. Dans Révolution personnaliste et communautaire, déjà cité, il dénonce le fait que « l’économie et le travail sont au service de l’argent », soulignant que « le règne de la spéculation (…) transforme l’économie en un immense jeu de hasard étranger au souci de ses contrecoups économiques et humains ». Dénonciation prémonitoire, qui annonce la célèbre accusation de Keynes, deux ans plus tard, estimant que « lorsque dans un pays le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses. » Dans De la propriété capitaliste à la propriété humaine, un texte qui date également de 1934, il s’attaque à « la fécondité de l’argent et les diverses formes d’usure qui en assurent la prolifération », qu’il qualifie de « jeu diabolique ». L’argent n’est pas fait pour être accumulé et engendrer des petits, il est fait pour circuler, avance-t-il, reprenant implicitement ainsi l’analyse d’un Duboin, très en vogue dans les années 1930. Mais la circulation en question a, chez Mounier, une connotation bien spéciale, et ne se réduit pas à lutter contre la thésaurisation. Reprenant l’analyse bien connue de Thomas d’Aquin sur la destination universelle des biens, il estime que « tant qu’il y a des pauvres, le superflu retenu par les autres est comme un état violent et illicite. (…) Nul n’a le droit d’être riche. La « propriété » de cet excédent n’est qu’une délégation » et il cite Saint Basile « N’es-tu pas un spoliateur, toi qui considères comme tien ce que tu as reçu uniquement pour le dispenser aux autres ? ». Il intitule un numéro spécial d’Esprit (octobre 1933) « L’argent, misère du pauvre, misère du riche ». Même si, dans le corps du numéro, n’est pas évoqué le fait que « la richesse rend pauvre » développé dans les années 1970 par André Gorz parce que la consommation opulente des uns crée de la frustration chez ceux qui ne disposent pas assez d’argent pour satisfaire les désirs suscités par cette consommation, il souligne à quel point la richesse finit par rabougrir ceux qui accumulent au lieu de partager.

dégâts sociétaux d’inégalités excessives

Certes, cette problématique a vieilli, car, dans les années 1930, il n’était pas question de protection sociale généralisée, et la redistribution s’envisageait plutôt comme un acte individuel que comme un mécanisme collectif obligatoire. Reste que la dénonciation du gain comme finalité première de l’activité économique, tout comme celle de la spéculation demeurent d’une actualité brûlante en ces périodes où l’on tente d’encadrer l’activité financière et de lutter contre les paradis fiscaux, et où la protection sociale est rognée pour cause de redressement des finances publiques. Mounier, n’étant pas économiste – et écrivant à une période où l’activité financière était bien moindre qu’aujourd’hui -, tend sans doute à ignorer la fonction première de la finance, à savoir le transfert du risque sur certains agents, moyennant rémunération. Mais il met l’accent sur les dégâts sociétaux d’inégalités excessives. Ils sont à l’origine de la crise actuelle, puisqu’une large part de l’endettement excessif des ménages américains populaires provient de la stagnation, voire de la diminution de leur pouvoir d’achat. En France, on ne dira jamais assez à quel point la richesse publiquement étalée de Mme Bettencourt ou de certains hommes politiques, les retraites chapeaux et les stock options indécentes ont contribué, ces dernières années, à affaiblir la cohésion sociale et le sens civique chez beaucoup de nos concitoyens.

abondance frugale ?

Enfin, troisième point : l’anticapitalisme de Mounier. Il y consacre tout un chapitre de Révolution personnaliste et communautaire et y revient dans nombre d’écrits postérieurs, notamment dans son Manifeste au service du personnalisme, publié en 1936. Cet anticapitalisme est alors assez à la mode : le système paraît à bout de souffle, et les critiques fusent aussi bien du côté des technocrates (« X-Crise », « le planisme ») que du côté des petits patrons qui mettent plutôt leurs espoirs dans le corporatisme. Mounier se range plutôt du côté du coopératisme et, s’il fait allusion à Charles Gide, il lui reproche de faire de la coopération de consommation la clé de voûte de sa « République coopérative », alors qu’il penche pour la coopération de production, avançant que « le capital peut être détenu par les travailleurs et anciens travailleurs », dans des formes de propriété « partiellement collectives ». Pourquoi ? Parce que le capitalisme est au service de l’argent, non de la personne. Aux yeux de l’économiste d’aujourd’hui, les arguments qu’il avance paraissent assez contestables, voire naïfs, comme, par exemple, cette affirmation : « L’économie personnaliste règlera sa production sur une estimation des besoins réels (souligné par EM) des personnes consommatrices » : qui appréciera ce qui relève des besoins réels ? Et, si les produits qui ne rentrent pas dans cette catégorie se vendent, interdira-t-on leur commercialisation ou leur production ? N’y a-t-il pas contradiction entre ce type de restriction et l’affirmation qui suit, dans laquelle il récuse le plan, affirmant que la consommation « reste libre de choisir entre les biens et les catégories de biens (…) et d’imposer ses désirs ». Mais on comprend que, sans récuser l’économie de marché, Mounier plaide pour ce que Jean-Baptiste de Foucauld appelle aujourd’hui « l’abondance frugale », c’est-à-dire la maîtrise des désirs et le refus de la fuite en avant dans le « toujours plus », au contraire du capitalisme qui fait reposer sa dynamique sur l’exacerbation de ces désirs. Quant au primat du travail sur le capital, il s’accompagne d’un principe surprenant : « Le travail est une obligation universelle. Qui ne travaille pas, et le peut, ne mange pas », cette dernière phrase, on le sait, étant de Saint Paul, dans son Épître aux Thessaloniciens, principe équilibré, il est vrai, par un autre, « le droit au travail est un droit inaliénable de la personne », un équilibre que reprendra le préambule de la Constitution de IVè République (repris d’ailleurs tel quel dans la Constitution actuelle) près de dix ans plus tard. Enfin, il récuse comme « pseudo-solution » l’étatisme, qu’il qualifie de « transfert d’usurpation ». Avec d’autres mots, ce n’est pas autre chose que ce que nous appelons l’économie sociale et solidaire qu’il met en avant, récusant aussi bien l’étatisme que le capitalisme.

Le contexte a beaucoup changé. Les analystes de la crise actuelle font preuve de bien plus de prudence – ou de modestie – dans leurs propositions de réforme. C’est que l’effondrement du « socialisme réellement existant » a montré que les rêves d’un changement total de système économique pouvaient se transformer en cauchemars. Mais, en même temps, l’urgence est devenue plus grande, car nos marges de manœuvre ont fondu, notamment dans le domaine environnemental. Cependant, même si les propositions de Mounier paraissent aujourd’hui largement irréalistes et critiquables, qui ne voit qu’elles ont plus d’un point commun avec les propositions de réforme en profondeur suscitées par l’actuelle crise ? Donner une place plus importante à l’économie sociale et solidaire, dissocier économie de marché et capitalisme, développement durable, moindres inégalités, tout cela sonne incontestablement comme un écho contemporain de ce qu’avançait Mounier avec des termes différents : dans les deux cas, il s’agit de mettre l’économie au service de l’homme ou, plutôt, comme il le disait, « au service de la personne ». Les économistes purs et durs diront sans doute que cela ne veut rien dire. Mais quand on voit le saccage de la planète, la multiplication des chômeurs, l’accroissement des inégalités au sein de la plupart des pays, ou même la libéralisation des jeux de hasard, ce sont ces économistes qui sont aveugles, puisqu’ils ne voient même pas que « la misère [économique] des pauvres » va de pair avec la « misère [morale] des riches ».

Denis Clerc *
_ (*) Denis Clerc est économiste. Ancien directeur d’Alternatives économiques, il a été également Président d’Economie & Humanisme.

Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

l’avez-vous signé ?

Instantanés de l’InterCoPsychos – N°327

Lundi 6 février 2012

Vous lirez ci-dessous un ensemble de textes émanant de l’Institut psychanalytique de l’Enfant situant précisément la proposition de loi de M. Daniel Fasquelle tendant à interdire l’orientation psychanalytique dans la prise en charge des sujets dits autistes et visant à promouvoir les thérapies de conditionnement, cf.Instantanés N°326 du 24 janvier.

Vous lirez aussi la lettre ouverte du Dr. Edwige Antier.

(…)

Avec ce cas on saisit concrètement ce que visait l’amendement Accoyer première mouture quand il prévoyait que la liste des psychothérapies autorisées serait fixée par décret ministériel : bannir la psychanalyse et imposer les TCC.

Les psychologues sont attachés à la diversité des orientations de travail et au choix de chaque professionnel, ils n’accepteront pas qu’ils soit remis en cause

Jean-François Cottes


Nous publions le texte de l’Institut psychanalytique de l’Enfant qui est une première réflexion sur la situation actuelle dont les enjeux sont lourds pour les jeunes autistes, leurs parents et tous les praticiens qui sont confrontés à leurs difficultés.

Nous invitons tous ceux qui approuvent ce premier texte à l’afficher dans les institutions où ils travaillent et de l’y diffuser. Il est urgent d’engager le débat pour approfondir l’analyse de la gravité du contexte dans lequel ces praticiens exercent leurs professions respectives.

Il est urgent d’informer tous les parents de cette gravité qui concerne tout un chacun.

Judith Miller


autisme et psychanalyse : nos convictions

L’Institut psychanalytique de l’Enfant a pris connaissance ces derniers mois d’une étrange campagne qui vise à exclure la psychanalyse de la prise en charge des enfants et adolescents autistes. Cette campagne culmine maintenant avec une proposition de loi qui a fait réagir tous les représentants professionnels1 et les plus grandes associations familiales (UNAPEI).

Ladite campagne procède d’un intense travail de lobbying qui allègue des intentions louables : améliorer les conditions d’une catégorie de la population. En fait, il s’agit pour ses promoteurs d’obtenir des pouvoirs publics des subventions massives au bénéfice de méthodes de conditionnement, de façon à offrir des solutions ready-made aux familles qui cherchent avec inquiétude des solutions là où il y a une réelle pénurie d’accueil institutionnel.

L’Institut psychanalytique de l’Enfant réunit des psychanalystes, des intervenants d’institutions spécialisées – psychiatres, psychologues, infirmiers, orthophonistes, psychomotriciens –, des professionnels du champ de l’enfance – enseignants, éducateurs, juristes, médecins… – qui agissent depuis de nombreuses années auprès des enfants en souffrance, en s’orientant de la psychanalyse, de Freud, de Lacan et des avancées les plus actuelles de la recherche clinique.

C’est à ce titre que l’Institut psychanalytique de l’Enfant, par sa Commission d’initiative, souhaite prendre position. Il s’agit ici de témoigner des principes qui gouvernent notre action.

1

traitement possible et apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition

Rappelons qu’en France, à partir des années 60-70, ce sont les psychiatres d’enfant et les psychologues formés à la psychanalyse qui commencent à se préoccuper du sort des enfants autistes jusqu’alors placés en hôpital psychiatrique ou en institution fermée, où la dimension déficitaire était prépondérante. Ils prennent appui sur les psychanalystes anglo-saxons Frances Tustin, Margaret Malher, Donald Meltzer, et sur l’institution de Maud Mannoni l’École expérimentale de Bonneuil, avec les travaux de Rosine et Robert Lefort, élèves de Jacues Lacan. L’ensemble de ces travaux donne aux praticiens – psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, orthophonistes, psychomotriciens – l’idée d’un traitement possible et d’apprentissages qui tiennent compte du symptôme du sujet, au delà de la coercition. Les hôpitaux de jour, dans le mouvement de sectorisation de la psychiatrie, se créent dans cette perspective. Il s’agit d’offrir un accueil qui ne soit pas basé sur le déficit et qui tienne compte de la particularité de chaque sujet. La situation familiale fait partie de cette particularité, car les constellations familiales sont loin d’être toutes identiques. Les parents sont reçus, écoutés. Les enfants, les adolescents, sont reçus dans des petits groupes, sollicités pour des ateliers où peuvent se décliner leurs intérêts. Dans les moments de repas, de jeux, d’étude, ils expérimentent de nouveaux rapports avec les objets et avec les demandes, avec ce qui structure le monde de tous les enfants, mais dont les enfants autistes se défendent.

2

place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste

Cette longue expérience de diagnostic, d’accompagnement des familles, de mise en place de parcours spécialement tissés pour chacun, a fait l’objet de nombreuses publications et de recueil de travaux. Elle n’aurait pas pu se soutenir sans la référence quotidienne à la psychanalyse, à son corpus textuel, à son enseignement vivant. Comment situer aujourd’hui la place de la psychanalyse dans le traitement de l’enfant autiste ? Nous proposons cinq axes de réponse.

– La formation analytique, c’est-à-dire l’expérience d’une psychanalyse personnelle, donne aux intervenants un outil puissant pour situer leur action auprès des sujets autistes à la bonne distance, en se tenant à distance d’idéaux de normalisation ou de normalité incompatibles avec l’accompagnement professionnel de sujets en souffrance.

– Ce respect de la position du sujet est la boussole qui oriente en effet cette action. Il ne s’agit en aucun cas de laisser l’enfant, l’adolescent, être le jouet par exemple de ses stéréotypies, répétitions, écholalies, mais, en les considérant comme un premier traitement élaboré par l’enfant pour se défendre, d’y introduire, dans une présence discrète, des éléments nouveaux qui vont complexifier « le monde de l’autisme ».

– L’enjeu est d’abord que puisse se localiser pour l’enfant l’angoisse ou la perplexité que déclenche en lui l’interpellation d’un autre et la mise en jeu des fonctions du corps dans leur lien avec cette demande – se nourrir et se laisser nourrir, perdre les objets urinaires et anaux, regarder et être regardé, entendre et se faire entendre. Les psychanalystes ont depuis longtemps noté la dimension de rituels d’interposition que constituent de nombreux traits symptomatiques invalidants. La création ou la découverte par l’enfant d’un « objet autistique », quelle qu’en soit la forme, est souvent une ressource féconde pour créer des liens et des espaces nouveaux, plus libres des contraintes « autistiques ».

– Les psychanalystes ne contestent en aucune façon l’inscription des enfants autistes dans des dispositifs d’apprentissage. Ils mettent au contraire en valeur que le sujet autiste est déjà bien souvent « au travail ». Les autistes dits « de haut niveau » témoignent en ce domaine d’un investissement massif de la pensée, du langage, et du domaine cognitif, où ils trouvent des ressources inédites. Plus généralement, pour tous les enfants, les praticiens cherchent à privilégier les approches pédagogiques et éducatives qui savent s’adapter pour faire une place aux singularités sociales et cognitives des enfants autistes. Enseignants et éducateurs témoignent, au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, de ce qu’ils ont élaboré avec l’enfant ou l’adolescent.

– En revanche les psychanalystes s’élèvent avec la plus grande force contre des méthodes dites « d’apprentissage intensif», qui sont en réalité des méthodes de conditionnement comportemental, qui utilisent massivement le lobbying, voire l’intimidation, pour promouvoir des « prises en charge » totalitaires et totalisantes, qui s’autoproclament seul traitement valable de l’autisme. Loin de cette réduction, il faut différencier les différentes approches de l’apprentissage. Les psychanalystes et les intervenants, regroupés au sein de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, représentant toutes les catégories professionnelles présentes dans le champ de l’enfance, se déclarent tout spécialement attachés, pour les enfants et adolescents autistes, aux systèmes de soin et d’éducation existant en France, tant qu’ils permettent de répartir les responsabilités respectives et différenciées entre les professionnels du soin, de l’éducation, et les parents.

3

garder ou de trouver une place dans le lien social et familial

Les classifications actuelles des troubles mentaux – spécialement le DSM – jettent une grande confusion dans le débat, faisant apparaître au même niveau diagnostic des symptômes de l’enfance tels que le bégaiement ou l’énurésie, des « troubles » référés à une normalité sociale (tels que les « troubles oppositionnels avec provocation » ou les « troubles des conduites »), et l’autisme (« trouble autistique »). L’autisme, et ses diverses formes, se trouve ainsi isolé comme le seul véritable tableau clinique de la catégorie « Troubles envahissants du développement ». Les débats en cours sur la continuité du « spectre des autismes », sur l’opportunité de maintenir dans la même série des TED les dits Asperger, montrent combien cette catégorie est instable. À l’intérieur de ce spectre, il faut examiner dans le détail les phénomènes d’envahissement du corps et situer les manifestations étranges et inquiétantes dont il est la proie. Les psychanalystes et les nombreux praticiens d’orientation lacanienne accompagnent ainsi de nombreux enfants et adolescents dans cette élaboration qui leur permet de garder ou de trouver une place dans le lien social et familial. Les parents peuvent alors s’autoriser à parler de certains traits de leur enfant, d’en saisir la valeur, malgré leur caractère étrange. Ce travail est nécessairement long, car il suppose de prendre en cause une différence de l’enfant qui vient à l’encontre des attentes et des désirs qui entourent sa présence au monde. Le psychanalyste, en place de recueillir cette souffrance, doit être attentif à la souffrance des parents et les soutenir dans leur épreuve.

4

réduction de l’autisme à un trouble du développement

Des hypothèses étiologiques multiples – génétique, vaccinale, neurocognitive, etc.– présentées comme des vérités scientifiques à la suite souvent d’un unique article paru dans une revue, dont on apprendra quelques mois ou années plus tard le caractère biaisé, circulent dans les divers médias et affolent les familles. Ces hypothèses causales viennent répondre strictement à la réduction de l’autisme à un trouble du développement, présenté comme une maladie génétique voire épidémique. Elles se confortent de la loi de 2005 sur le handicap, qui ne vise pourtant aucunement à porter une sentence du type “C’est un handicap, donc cela n’est pas une maladie”, mais à permettre une orientation adaptée pour l’enfant et une aide pour la famille. Beaucoup sur ce point reste à faire, et les associations de parents sont une force indispensable et incontournable pour faire avancer des projets adaptés, en particulier pour les très jeunes enfants et pour les grands adolescents et les jeunes adultes. En ce sens, l’annonce de l’autisme comme grande cause nationale ne pouvait que réjouir tous ceux qui sont mobilisés dans les soins apportés aux enfants et adolescents autistes.

5

réduire le sujet à une mécanique

Les psychanalystes suivent tous les débats scientifiques autour des causes de l’autisme infantile. Quelles que soient ces causes, elles ne peuvent réduire le sujet à une mécanique. Ils prennent en compte les souffrances qu’ils rencontrent et ils promeuvent les institutions et les pratiques qui garantissent que l’enfant et sa famille seront respectés dans le moment subjectif qui est le leur. Ils facilitent, chaque fois que cela est possible, l’insertion de l’enfant dans des liens sociaux qui ne le mettent pas à mal. Ils ne sont pas détenteurs d’une vérité « psychologique » sur l’autisme, ils ne sont pas promoteurs d’une « méthode éducative » particulière. Ils sont porteurs d’un message clair pour le sujet autiste, pour ses parents, et pour tous ceux qui, en institution ou en accueil singulier, prennent le parti et le pari de les accompagner – et les psychanalystes sont de ceux-là : il est possible de construire un autre monde que le monde de défense et de protection où est enfermé l’enfant autiste. Il est possible de construire une nouvelle alliance du sujet et de son corps. L’effort de tous vise à démontrer cliniquement cette possibilité.

La Commission d’initiative de l’Institut psychanalytique de l’Enfant

Mme Judith Miller (Paris) – Dr Jean-Robert Rabanel (Clermont-Ferrand)

Dr Daniel Roy (Bordeaux) – Dr Alexandre Stevens (Bruxelles)

à quoi s’ajoutent :
_ [Collectif des 39

_ Syndicat des psychiatres des hôpitaux , dont la typographie rend incertain de déterminer si leurs adresses s’ajoutent aux noms des personnalités précédentes ou chapeautent l’item suivant, relatif à Edwige Antier.


LA PRISE DE POSITION D’EDWIGE ANTIER

Mme Edwige Antier, Députée de Paris et Pédiatre, a fait savoir publiquement qu’elle ne voulait pas qu’une loi prive les autistes des pratiques psychanalytiques, et qu’en conséquence elle ne s’associait pas à la proposition de loi de son collègue Daniel Fasquelle visant à « l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes et la généralisation des méthodes éducatives et comportementales. »

Elle écrit : “Les personnes dites “autistes” doivent avoir le droit de bénéficier de toutes les ressources de la médecine, de la psychiatrie et de la psychologie. Il y a aujourd’hui une nouvelle classification des troubles du développement, l’autisme entrant dans plusieurs syndromes d’origine et de traitements très différents, le plus fréquent se classant dans les « troubles envahissants du développement.” Les équipes médicales de pédopsychiatrie manquent cruellement de moyens, mais sont parfaitement ouvertes actuellement à toutes les méthodes d’accompagnement, et doivent pouvoir mettre au service de la personne autiste et de sa famille toutes les compétences.

Le débat sur le rôle de la psychanalyse dans le suivi des enfants autistes est un débat du passé. Bruno Bettelheim, qui a été accusé de culpabiliser les mères des enfants autistes, a disparu depuis 22 ans… et aucun pédopsychiatre, fut-il psychanalyste, ne se prive aujourd’hui de mettre toute une palette de traitements dans laquelle est inclue la méthode comportementaliste au service de ces familles. La souffrance des parents, le drame qu’ils vivent devant une société trop passive quant à la prise en charge de ces enfants, ne doivent pas être attisés par des querelles d’école.”

En résumé, Edwige Antier déplore cette proposition de loi qui prétend dicter leurs choix thérapeutiques à des médecins psychiatres et pédopsychiatres. Elle pense que ce n’est pas le rôle des parlementaires.

Autisme – à propos du packing

Janvier 2012

Par Pierre Delion
_ professeur à la faculté de médecine de Lille 2, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille.

L’ampleur de la polémique autour du packing enfle chaque jour et les informations qui circulent à son propos sont tellement erronées et outrancières que je me résous à rédiger cette mise au point. Je ne peux évidemment répondre que des pratiques conformes à ce que j’enseigne depuis de très nombreuses années, et je n’ignore pas que, par ailleurs, des entreprises douteuses peuvent être incriminées car elles dérogeraient à la pratique et à l’éthique médicale. De plus, le packing ne concerne que quelques enfants porteurs de TED/TSA lorsqu’ils présentent des signes graves voire gravissimes de troubles du comportement, pour lesquels une indication précise doit être posée et une formation de l’équipe réalisée dans de bonnes conditions.

automutilations pour lesquelles les soignants n’avaient aucun autre recours

Lorsque j’ai pratiqué les premiers packings avec des enfants autistes dans les années 1985, il s’agissait pour moi, en tant que pédopsychiatre hospitalier sectorisé, de trouver une solution de traitement pour des symptômes extrêmement préoccupants que présentaient quelques enfants avec Troubles envahissants du développement/Troubles du spectre autistique, notamment des automutilations pour lesquelles les soignants n’avaient aucun autre recours (une des premières enfants concernées s’était automutilée l’œil avec son ongle, et son symptôme automutilatoire a cédé en quelques semaines de packing). Les bons résultats de cette méthode, utilisée par mes prédécesseurs pour traiter la dissociation schizophrénique des adultes, m’ont conduit à en formaliser la pratique sous la forme d’écrits de cas cliniques parus dans diverses revues et livres. J’insistais déjà à l’époque sur le fait que la technique du packing permet de traiter l’automutilation et d’autres symptômes graves du comportement, mais ne guérit pas l’autisme.

Lorsque les possibilités de conduire des recherches dans le cadre de Programmes hospitaliers de recherche clinique ont été créées (1992), j’ai présenté des projets en ce sens au CHU d’Angers, mais sans succès. Entre-temps la pratique du packing avait rencontré un vif succès auprès de nombreuses équipes de pédopsychiatrie qui constataient que cette technique ouvrait une possibilité de traiter les symptômes graves des enfants TED/TSA déjà évoqués. Peu après ma nomination à la faculté de médecine et à la chefferie de service au CHRU de Lille, nous avons, avec l’aide de Jean Louis Goeb, construit un nouveau projet et l’avons déposé auprès des services concernés.

l’efficacité thérapeutique du packing

En 2008, un PHRC National a enfin été accepté (PHRC 2007/1918, No Eudra CT : 2007-A01376-47) et le ministère de la Santé a financé notre projet de recherche visant à mettre en évidence « l’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ». Je rappelle que les PHRC reçoivent obligatoirement un avis favorable du Comité de protection des personnes du CHRU à l’origine du projet de recherche pour être validés.

Actuellement, après trois ans de travail avec l’aide de Céline Lallié (psychologue PHRC) et de Maud Ravary (psychomotricienne PHRC), nous sommes toujours en phase d’inclusion des enfants dans cette recherche dans la mesure où un certain nombre d’actions ont été conduites par ses détracteurs pour en empêcher la réalisation de la recherche, ce qui nous a obligé à demander une prolongation de deux ans de l’étude, ce qui a été accordé, mais sans obtenir pour autant de financement supplémentaire.

Les conditions de réalisation de cette étude, ainsi que la pratique du packing de façon plus large, restent problématiques pour les raisons que je vais tenter de résumer comme suit.

Le président d’une association de parents d’enfants autistes (d’abord Léa pour Samy puis désormais Vaincre l’autisme) décide de faire interdire la pratique du packing, la jugeant contraire à ses idées d’éthique et de recherche en matière d’autisme. Il élabore une stratégie utilisant la dissuasion et la menace auprès des praticiens de terrain et le lobbying auprès des scientifiques et des politiques pour arriver à ses fins. Il commence par organiser diverses manifestations spectaculaires pour attirer l’attention des médias et, lors de la journée mondiale de l’autisme (2009), sa prestation sur le pont des Arts et au ministère de la Santé à Paris lui permet d’être reçu par les plus hautes autorités de la Santé auxquelles il demande un moratoire sur ces pratiques en France.

le débat intellectuel et scientifique n’était pas à l’ordre du jour

Sensibilisée à la question de l’autisme, Valérie Létard, alors secrétaire d’État à la Solidarité, se fait l’écho exact de ces revendications, en soutenant de façon officielle les positions de cette association, ce qui aura des effets durables auprès de l’ensemble du secteur médicosocial dans lequel elle est très implantée. Heureusement, la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, plutôt que de céder à ces demandes tendancieuses, demande le 30 juin 2009 un avis au Haut conseil de la Santé publique. Cette instance reconnue rend le 2 Février 2010 un avis favorable à la pratique du packing, à la condition de suivre la méthode telle qu’elle est stipulée dans le PHRC déjà évoqué. J’ajoute que les risques psychologiques évoqués par le rapport et mis en avant par le président de l’association Vaincre l’autisme pour disqualifier la pratique du packing, font partie des précautions que j’ai moi-même transmises au Haut conseil afin d’éviter d’utiliser cette technique sans la garantie d’une supervision. Le président de l’association en question, surpris et scandalisé de l’avis du Haut conseil, décide de poursuivre la mission qu’il s’est fixée. Il arrive par l’intermédiaire de scientifiques appartenant ou ayant appartenu au conseil scientifique de son association, à organiser, lors d’un congrès international (Catane 2010), une réunion rassemblant plusieurs grands scientifiques, reconnus sur le plan international pour leurs travaux en matière d’autisme, et que je respecte à ce titre, qui signent une lettre (ce qui n’équivaut pas, loin s’en faut à un article scientifique) qui paraîtra dans le JAACAP (Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry) en février 2011, intitulée « Against the packing ». À noter que dans la liste de ces grands scientifiques, plusieurs ne sont pas précisément en position d’experts et/ou de médecins chargés de soigner les troubles graves du comportement (Pr. Bourgeron généticien, Pr. Rizolatti neuroscientifique des neurones miroirs…). À noter également que la réponse (en France on parle de « droit de réponse ») que j’avais proposée à cette prestigieuse revue (« Again the packing ») n’a pas été publiée, montrant à l’évidence que le débat intellectuel et scientifique n’était pas à l’ordre du jour. À noter enfin que les dits grands scientifiques, lorsqu’ils seront confrontés à la publication des résultats de la recherche actuelle sur l’efficacité du packing, à condition que les résultats soient positifs, regretteront sans doute de s’être laissés embarquer dans cette aventure peu scientifique. En effet, ils savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.

un manifeste peu scientifique

Ensuite, lors d’une récente réunion à Glasgow, en mars 2011, le Professeur Gillberg, un des auteurs de la lettre citée précédemment, lance, à l’initiative de Vaincre l’autisme dont il préside le comité scientifique, un manifeste déclarant le packing contraire à la déontologie. Non content de ces manifestations plus idéologiques que scientifiques (le président de l’association déclare dans les lettres de mise en demeure qu’il adresse aux directeurs du CHRU de Lille et de Pitiè-Salpêtrière/Paris, que les signataires de ces manifestes ne connaissaient pas le packing ! et je me permets de douter de la qualité de l’information « loyale » qu’ils ont dû recevoir à ce propos), une association proche intervient auprès d’une autre revue internationale, le Journal of physiology-Paris, pour faire retirer un article modeste que j’y avais fait paraître, intitulé « Towards a dialogue between psychoanalysis and neurosciences/vol 105, issues 4-6, december 2011, p.220-222 » exposant ma position de pédopsychiatre intégratif, et dans lequel j’ai eu le malheur de mettre le mot « packing » dans les mots-clés. Est-ce que cet article, maintenu malgré les pressions pesant sur la rédaction, présentant succinctement le packing, les articles scientifiques sur lesquels sa pratique repose et la recherche en cours actuellement à Lille pourrait amener des lecteurs à s’étonner qu’on veuille faire taire une pratique qui finalement peut répondre à des questions que se posent un certain nombre de cliniciens aux prises avec l’automutilation ? Voilà de quoi réfléchir sur l’importance que ce mouvement accorde au débat scientifique dont il ne cesse de se prévaloir ! Plus loin encore, le président de cette association a récemment écrit à mon directeur du CHRU de Lille, ainsi qu’à celui de mon confrère le Professeur David Cohen, pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière pour les mettre en demeure de répondre à des questions qu’il pose sur l’utilisation des fonds publics et autres critiques faites à l’exercice de la pédopsychiatrie publique dans les cadres hospitalier et universitaire (la pratique du packing serait une manière de détourner l’argent du contribuable). Les doubles de ses lettres adressées aux partenaires de ma pratique ordinaire (par exemple le Conseil Régional, la Mairie de Lille…) tendent à jeter un discrédit sur mes actions et recherches, et ainsi, par rebonds successifs, à empêcher la réalisation du PHRC incriminé et à me déconsidérer aux yeux des personnes avec lesquelles je suis en contact permanent pour effectuer mes missions de service public. Je rappelle que la pratique du packing représente une infime partie de mon travail de professeur à la faculté de médecine de Lille 2 et de chef du service de pédopsychiatrie du CHRU de Lille.

Martine Aubry falsifiée

Enfin, une lettre signée de Martine Aubry lorsqu’elle était candidate à la primaire socialiste, fait état de sa décision de supprimer la packing si elle était élue à la présidence de la République dès 2012. Après information auprès de l’intéressée, il apparaît que l’insertion de la mention concernant l’interdiction du packing a été introduite sans qu’elle soit au courant ; une lettre de démenti de sa part, dans laquelle elle rappelle à juste titre qu’un politique n’a pas à prendre partie dans le soin. Sa lettre est désormais disponible pour les personnes intéressées sur le site de Michel Balat.

Toutes ces informations tronquées produites par le président de cette association, ne retenant que les arguments qui arrangent la défense de sa cause, confinent au harcèlement professionnel et à la diffamation, et on peut s’interroger, à la lumière de telles méthodes, sur le but poursuivi quand il tente d’écarter toute réflexion n’appartenant pas aux courants qu’il juge lui-même importants, et notamment, en simplifiant les problématiques complexes telles que les prises en charge des enfants TED/TSA qu’il connaît de façon partielle.

aller jusqu’au bout de leur intransigeance

Je remarque à ce propos que ma position de responsable d’un service de pédopsychiatrie me met au contact avec les enfants qui présentent les problématiques les plus graves et dont l’état de santé nécessite, en plus des approches éducatives et pédagogiques, une approche sanitaire quelquefois importante en temps et en espaces thérapeutiques proposés, ce qui justifie le recours aux hôpitaux de jour en pédopsychiatrie. Il ne s’agit pas pour moi de minimiser les souffrances de ces enfants et adultes porteurs de TED/TSA ni celles de leurs parents avec lesquels j’ai cheminé depuis près de quarante années. J’ai la plupart du temps noué des relations très positives avec eux et je note d’ailleurs que les rumeurs, disqualifiantes à mon endroit, qui circulent sur les forums ne sont écrites que par des personnes que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas personnellement. Par contre, il s’agit manifestement d’une entreprise concertée, menée de façon méthodique, pour déstabiliser les « adversaires » qui ne pensent pas conformément à leur point de vue, et prêts à aller jusqu’au bout de leur intransigeance.

parmi beaucoup d’autres approches qu’il s’agit d’intégrer

Pour ma part, j’ai tenté depuis de nombreuses années de proposer et de réaliser des actions au niveau de ma pratique, de mes recherches et de mes enseignements universitaires qui visent à intégrer les différentes données en présence, aussi bien sur les plans scientifiques et de recherche que sur celui de la qualité de la relation humaine, dans laquelle l’approche psychanalytique nous apporte, parmi beaucoup d’autres approches qu’il s’agit d’intégrer au service des enfants autistes, une précieuse contribution. Actuellement dans mon service du CHRU de Lille, les enfants porteurs de pathologies TED/TSA sont pris en charge de manière intégrative en appui sur le trépied « éducatif toujours, pédagogique si possible et thérapeutique si nécessaire » et sous l’égide des parents. Tous ceux qui aujourd’hui colportent le contraire se livrent à de lâches calomnies (il est tellement facile de répandre ces rumeurs sur le « net » en sachant que l’on n’aura pas à en répondre en conscience, les yeux dans les yeux, devant quelqu’un que l’on connaît personnellement). Des parents dont j’ai soigné les enfants sont en train de préparer des témoignages qui viendront s’ajouter aux quelques deux mille messages de soutien recueillis sur le site de Michel Balat à la suite de ma lettre ouverte aux parents et aux professionnels d’enfants autistes. Au niveau du Centre Ressources Autismes du Nord Pas de Calais dont mon équipe CHRU est partenaire puisqu’elle assume la responsabilité de l’Unité d’Évaluation Diagnostique, notre politique suit la même logique intégrative et essaye de développer cette philosophie de travail auprès de tous les collègues de notre région. Au niveau de la faculté de médecine, mon enseignement va également dans ce sens, tendant à conjuguer de façon ouverte et apaisée, les articulations entre neurosciences et psychopathologie au service des patients présentant des pathologies pédopsychiatriques, dont les TED/TSA font partie, ainsi que beaucoup d’autres pathologies du développement. Notre équipe de recherche n’a pas à rougir des nombreux résultats obtenus dans ces domaines (interactions fœto-maternelles en imagerie cérébrale fonctionnelle, hallucinations chez l’enfant, carences affectives précoces des bébés…). Enfin, les pratiques et les réflexions engagées pour permettre aux disciplines pédopsychiatriques et neuropédiatriques de collaborer autour des problématiques complexes (THADA, TED/TSA, épilepsies, déficiences,…), par exemple en organisant des consultations conjointes, afin de rendre les meilleurs services aux enfants et à leurs parents, sont issues de la nécessité d’articuler aujourd’hui les approches neuroscientifiques et psychopathologiques.

Nos détracteurs peuvent continuer à faire comme si nous étions d’un autre âge, d’une autre planète, d’une autre complexion, disqualifiant en passant beaucoup d’acteurs majeurs de notre santé publique, et notamment les nombreuses équipes de pédopsychiatrie qui se préoccupent, quoiqu’on en dise, des enfants porteurs de TED/TSA. Cela facilite sans doute l’accumulation d’arguments aussi fallacieux que simplificateurs, caricaturant une pratique dans laquelle je ne me reconnais absolument pas, ni mon équipe hospitalo-universitaire.

praticiens enseignants chercheurs nourris de l’humanisme de nos pères

En revanche, j’assume ce que nous sommes vraiment, des praticiens enseignants chercheurs nourris de l’humanisme de nos pères, engagés dans le soulagement des souffrances des enfants et de leurs parents et déterminés à faire cesser cette entreprise, aussi insensée que cruelle, de désinformation générale de nos concitoyens, dont les conséquences rejaillissent sur les enfants concernés et sur leurs parents et sur ceux qui les aident au quotidien.
Qu’on prétende faire la guerre à l’autisme, soit !, encore faut-il ne pas se tromper d’ennemis.

Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution

À Monsieur le Président
Conseil Départemental de l’Ordre des médecins
2, rue de La Collégiale
59043 LILLE cedex

***, avant le 16 janvier 2012

Monsieur le Président,

Notre collègue, le Professeur Pierre Delion, est l’objet d’attaques personnelles et professionnelles difficiles à comprendre quand on prend le temps de connaître l’objet de ces attaques et quand on connaît l’homme.

logique non lieu

Il doit comparaître devant votre Conseil de l’Ordre le 16 février prochain, ce qui montre une évolution inquiétante du droit dans le champ médical car, en droit, lorsqu’une plainte n’est pas fondée, elle est classée sans suite ou débouche sur un non-lieu.

On ne peut attendre de votre Conseil qu’une décision de ce type car ces charges visent à discréditer un programme de recherche scientifique, réglé et validé, concernant une pratique de soins, le packing, recherche dont l’objectif est de valider son utilisation dans la prise en charge de l’autisme infantile. Ce programme entre dans le cadre d’un Programmes Hospitaliers de Recherche Clinique National (PHRC), validé en 2008 (PHRC 2007/1918, n° Eudra CT : 2007-A01376-47) et financé par le ministère de la Santé dont le thème est « L’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ». Il est nécessaire de rappeler que les PHRC reçoivent obligatoirement un avis favorable du Comité de Protection des Personnes du CHRU à l’origine du projet de recherche pour être validés. Cet important travail, qui vise non pas à proposer un traitement de l’autisme, comme veulent le faire croire les contempteurs du Professeur Pierre Delion et de ses collaborateurs (Céline Lallié (psychologue PHRC) et Maud Ravary (psychomotricienne PHRC)), est rendu difficile en raison d’un certain nombre d’actions conduites par ses détracteurs pour en empêcher la réalisation. Les dernières actions sont une plainte contre le Professeur David Cohen, Chef du Service Psychiatrie Enfant et Adolescent de l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière devant l’Ordre des Médecins de Paris le 16 janvier 2012 et, surtout, une plainte contre Pierre Delion, « véritable promoteur du Packing en France(1“) » devant votre Conseil Départemental de l’ordre, ainsi qu’une mise en demeure adressée à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, en la personne de son Directeur M. Didier Frandji. L’association Vaincre l’Autisme prévoit une série de manifestations ces mêmes jours pour faire pression sur les Conseils de l’Ordre.

méthodes d’un autre âge

Ces méthodes d’un autre âge interrogent sur les véritables motivations de leurs instigateurs dont on rappellera qu’ils ont, notamment, bénéficié d’un faux pour justifier leurs actions en arguant d’un courrier de Martine Aubry, alors candidate aux primaires socialistes, qui proposait l’interdiction du packing, ce que Madame Aubry elle-même a démenti dans un courrier au Professeur Pierre Delion(2“).

Une étude scientifique ne préjuge pas de son résultat, ce que font les associations de parents d’enfants autistes qui ont décidé que cette technique « relevait de la torture »(3“), qu’elle était pratiquée « sans protocole, sans évaluation et sans résultat» et qu’il fallait y mettre un terme parce que « dénuée de tout respect et de toute dignité(4“)». Pierre Delion rappelle que « en effet, ils [les scientifiques] savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.»

Sans s’appesantir sur le caractère outrancier des propos de l’association qui assigne Pierre Delion devant votre Conseil, rappelons que le packing, contrairement à ce que laisse entendre ceux qui demandent son interdiction, n’a pas pour origine la psychanalyse mais qu’il trouve sa source dans la médecine antique. IL repose sur l’utilisation de l’eau dans les soins physiques et psychiques, l’hydrothérapie étant utilisée en Grèce dès le VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Soranus d’Ephèse la recommande au 1er siècle de notre ère pour soigner la dépression. Au XVIIIème siècle, Pinel demande que l’on utilise les bains chauds à visée de relaxation. Cullen, médecin anglais, est le premier à recommander les enveloppements humides dans le même but. En 1948, Paul Sivadon a utilisé des approches corporelles à base d’eau, à Sainte Anne, « pour favoriser le sentiment de sécurité, la prise de conscience de l’existence corporelle et la relation avec les objets et les personnes ». En 1966, un psychiatre américain, Woodbury introduit sa méthode d’enveloppement (“packing” en anglais) en France : la technique est la même que mais l’enveloppement se déroule en présence d’un infirmier qui reste aux côtés du malade en permanence durant ce temps d’enveloppement. « Le but de ce traitement est de donner au malade une stimulation du schéma corporel, de contrôler ses tendances autodestructrices et agressives, sans l’aliéner par les médicaments ou l’isolement ».

La technique du packing sera proposée pour le traitement des enfants et adolescents autistes les plus gravement malades, ou qui présentent des troubles graves du comportement (hyperactivité, instabilité grave, auto- ou hétéro-agressivité, stéréotypies envahissantes, anorexie grave, insomnie rebelle notamment).

« La technique du packing est basée sur le réchauffement thermique cutané rapide (de l’ordre de cinq minutes selon des vérifications par thermomètres cutanés) obtenu en enveloppant le corps de l’enfant dans des serviettes de bain (deux pour le tronc, une pour chaque bras et jambe) mouillées froides. Seuls les membres supérieurs et inférieurs et le tronc sont enveloppés ; la tête et le visage ne sont pas concernés. Les serviettes sont recouvertes d’une alaise et de deux couvertures pour faciliter le réchauffement de l’enfant. Ces tissus d’une température proche de +10 à +15°C en début de séance se réchauffent très rapidement pour avoisiner la température du corps jusqu’à la fin de la séance. Seule la température superficielle est transitoirement diminuée, le patient n’est jamais placé en hypothermie. À l’issue de la séance, le sujet est frictionné et accompagné vers le lieu de vie où une collation est proposée dans une ambiance conviviale. Les séances d’enveloppement ont lieu une ou plusieurs fois par semaines en fonction de l’état de santé du patient. Les packings aident les enfants à renforcer leur conscience des limites de leur corps. Le packing a pour but d’aider le patient à retrouver une image corporelle en privilégiant ses vécus sensoriels et émotionnels. Bien plus qu’une méthode comportementale et uniquement corporelle, le packing permet d’aider l’enfant à retrouver un sentiment d’entourance (Haag et coll. 1995), qui permet l’établissement d’une relation avec les soignants qui accompagnent attentivement l’enfant pendant les séances.

Les packings entrent dans le cadre d’un projet de soins individualisés en accord avec les parents. Ils n’ont jamais lieu quand ils sont refusés par l’enfant. Cette prise en charge s’intègre au sein d’une prise en charge pluridisciplinaire, qui associe idéalement des soins, à des approches éducatives et pédagogiques adaptées.(5“)»

En aucun cas, donc, il ne s’agit d’un traitement de l’autisme, ou de ce que l’on nomme aujourd’hui les Troubles Envahissants du Développement (TED), le Professeur Pierre Delion a maintes fois rappelé que « le packing ne concerne que quelques enfants porteurs de TED/TSA lorsqu’ils présentent des signes graves voire gravissimes de troubles du comportement, pour lesquels une indication précise doit être posée et une formation de l’équipe réalisée dans de bonnes conditions ». Il est donc malhonnête de réduire son travail à la volonté de « torturer » les enfants autistes et de refuser un protocole scientifique dont la méthodologie théorique et clinique honore ses concepteurs. Il ne suffit pas de se targuer d’autres autorités scientifiques qui, en l’occurrence, s’appuient sur des préjugés qui ont une construction scientiste voire idéologique, pour invalider le travail de plusieurs années au service d’une cause que Pierre Delion a défriché de longue date : combien d’entre nous ne se sont-ils pas intéressés à l’autisme, d’abord par la clinique et une réflexion plurifactorielle, sans exclusive et avec une grande rigueur scientifique et une grande ouverture d’esprit, grâce à lui ? Si le regard commun et scientifique sur l’autisme a pu évoluer dans ce pays, on le lui doit en grande partie, il suffit de lire ses travaux et ses publications avec honnêteté.

les attaques visant Pierre Delion visent aussi toute une profession

Les attaques visant Pierre Delion visent aussi toute une profession, que le Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux avait appelé à juste titre la Communauté soignante, dans une optique de « mise en cause des compétences médicales de la psychiatrie » et, plus généralement, de disqualification de la psychiatrie et de la psychanalyse.

Tout le monde est aujourd’hui d’accord pour dire que l’autisme, on devrait probablement dire les autismes, est un trouble neuro-développemental, entrant dans le cadre des troubles envahissants du développement ce qui ne préjuge en rien de son étiologie qui demeure inconnue, les hypothèses allant des anomalies génétiques aux atteintes infectieuses ou toxiques, probablement associés à des degrés divers.

Il faut rappeler qu’il n’existe pas de traitement curatif de l’autisme(6“). En revanche de multiples approches de prise en charge ont vu le jour depuis la découverte de ce syndrome, approches sont issues de divers courants théoriques et basées sur des conceptions très diverses de l’autisme . De manière pratique, des études scientifiques ont à ce jour permis de démontrer l’efficacité d’une prise en charge précoce à l’aide d’approches éducatives comportementales (ABA), cognitives (TEACCH) ou développementales. La littérature scientifique est unanime sur ce point : il faut que l’intervention éducative soit précoce, massive et structurée.

Mais, quel que soit la nature du handicap de la personne autiste, le mérite de la psychiatrie et de la psychanalyse aura été de montrer qu’elle demeure un être de relation, doté d’un inconscient, tout comme ses parents, et que les interactions relationnelles et identificatoires sont modifiés par le trouble. Et ce même si l’on réduit l’inconscient à ses dimensions cognitives, ce qui n’est plus le cas des neuro-biologistes, Lionel Naccache considérant même Freud comme le Christophe Colomb des neurosciences(7“) .

Ces attaques, enfin, visent un homme, Pierre Delion, dont l’intégrité professionnelle, le sens éthique, et l’humanité peuvent difficilement être discutés par quiconque est de bonne foi. « Nous sommes tous des Pierre Delion » disait le Syndicat des Psychiatres Hospitaliers. Nous dirions plutôt « Nous voudrions tous être des Pierre Delion ». Et avoir ses qualités humanistes, son profond respect de l’autre souffrant, sa rigueur scientifique, sa compétence dans l’animation des équipes dont il a eu la charge, sa qualité d’enseignant “maïeutique”, la cohérence qui est la sienne entre sa pratique et son enseignement, son attachement à la “défense et illustration” de la prise en charge des enfants autistes et de leurs familles. Son travail, son enseignement, son profond respect des familles plaident pour lui mieux que quiconque ne pourrait le faire. à travers lui, c’est toute une conception de l’humain, du social et du scientifique qui est en jeu. Et ces attaques inquiètent car elles traduisent une dérive qui voudrait qu’au lieu que ce soient les personnes en souffrance psychique qui fassent l’objet de fantasmes primaires stigmatisants, ce sont ceux qui les prennent en charge que l’on pare de ces intentions.

L’autisme est une souffrance, pour l’autiste d’abord, pour ses proches ensuite. La douleur des parents doit être respectée et entendue, y compris quand elle s’exprime de manière excessive. Mais l’alliance thérapeutique que prône l’ensemble des dispositifs voulus ces dernières années par les pouvoirs publics suppose respect mutuel et confiance réciproque. La controverse n’est pas inutile, « Le mot liberté n’admet, par définition, aucune restriction (8“) »

Cette nécessaire alliance, chacun doit y participer.

Autistes dans la mesure de leurs moyens, parents qui doivent trouver une réponse à leur détresse et aider leur enfant à progresser autant qu’il lui est possible afin de « garantir l’intégration des personnes autistes en milieu ordinaire ou la création de places adaptées en milieu spécialisé (9“)» ; pouvoirs publics, qui doivent éviter toute posture démagogique, proposer des espaces de médiation et soutenir toute recherche, sans exclusive aucune, qui permettra de faire avancer les connaissances en matière de troubles envahissants du développement ; les médias, qui doivent aider à la prise de conscience en ces matières mais aussi informer de manière objective. Les professionnels enfin, dont le dévouement ne peut être contesté et qui, quoi qu’il advienne et quel que soit le champ de compétence de leur intervention, demeureront un maillon indispensable à l’évolution positive des enfants et adultes concernés.

Ces alliances sont tout le contraire de démarches qui ont une construction sectaire en ce sens qu’en s’appuyant sur la détresse et l’émotion au détriment de la réflexion critique, elles se soutiennent du “principe de simplification”, supercherie visant à séduire les personnes en détresse par l’indication d’une “voie unique”, factice face à la complexité des problèmes posés, voie qui, en ce sens, constitue une régression épistémologique.

Claude Finkelstein, présidente de la FNAPSY, rappelle que « les chapelles en psychiatrie sont devenues des sectes, chacune pensant avoir “raison” contre la “déraison” et ceux qui en souffrent sont les patients, non les familles, même si j’en suis sûre celles-ci sont de bonne foi. Seul le patient peut dire si telle ou telle intervention lui a servi. »

C’est pourquoi nous soutenons le Professeur Pierre Delion dans sa démarche, nous dénonçons la véritable chasse aux sorcières dont, avec certains de ses collègues pédopsychiatres, il fait l’objet et nous demandons que Pierre Delion reçoive tout l’appui qu’il mérite de la part de ses confrères de l’Ordre des médecins, en reconnaissance de son courage, de sa rigueur et de sa compétence dans l’ensemble de son œuvre.

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

Avez-vous pensé à le signer rapidement (l’échéance est pour le 16)?

  • 1 Dixit Vaincre l’Autisme (ex Association Léa pour Samy).
  • 2 « Je suis particulièrement désolée que l’on ait pu mettre sous ma signature une prise de position que je ne cautionne en aucun cas… Vous savez combien je suis admirative de vos qualités de médecin et scientifique. Je sais ce que vous apportez au CHRU de Lille et, au-delà, à la médecine de ce pays.»
  • 3 Vaincre l’Autisme.
  • 4 Vaincre l’Autisme.
  • 5 Rappelons malgré tout que « Vaincre l’Autisme tient à préciser que les psychiatres psychanalystes français en charge de l’autisme, remis en question depuis plusieurs années, refusent de répondre aux médias qui les sollicitent pour mener un travail d’investigation. Ce faisant, ils bloquent le débat démocratique et l’information du Grand Public. » On a vu ce que devenaient les propos des psychiatres interrogés par la réalisatrice du Mur dont le montage partial a abouti à discréditer trois des plus grandes figures de la psychiatrie française, outre le Professeur Pierre Delion, le Professeur Daniel Widlöcher et le Professeur Bernard Golse.
  • 6 Voir les travaux, notamment de Jacques Constant et ceux de Centre Ressource Autisme de Languedoc-Roussillon à la demande du ministère de la santé en 2007.
  • 7 Le nouvel inconscient, Poche Odile Jacob, février 2009.
  • 8 Jean Yanne, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.]», si elle fait progresser la lutte contre la souffrance. Chacun doit se regarder en conscience, la pratique de la psychiatrie et de la psychanalyse n’ont pas toujours été heureuse en matière d’autisme, toutes les associations de parents d’autistes ne se reconnaissent pas dans des discours excessifs, et chercher comment concilier au mieux « corps et esprit humains, inséparables.[[Pierre Delion, Lettre ouverte
  • 9 Autisme France.

Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre

Docteur Guy Baillon
Psychiatre des hôpitaux

samedi 14 janvier 2012

Au Conseil de l’ordre des médecins du Nord.

Chers confrères,

L’attaque dont fait l’objet le professeur Pierre Delion par l’association Vaincre l’autisme est pour moi la cause d’une double tristesse. Il faut que cette attaque cesse dans les plus brefs délais, mais il faut comprendre quelles en sont les principales origines.

Tout d’abord, je tiens à affirmer ma profonde compassion pour les familles ayant des enfants souffrant de troubles psychiques graves comme l’autisme. C’est cette compassion qui m’a accompagné tout au long de ma carrière
Parti en retraite il y a 10 ans, je me bats depuis auprès des usagers de la psychiatrie et des familles pour attirer l’attention de tous les acteurs de la santé mentale pour qu’ils puissent intégrer parmi leurs partenaires pour défendre une psychiatrie de qualité, les associations de familles comme l’UNAFAM et les associations d’usagers comme la FNAPSY, familles et usagers en association ont en effet des compétences complémentaires d’une grande richesse pour que les soignants mènent à leur terme la compréhension et le traitement des troubles psychiques graves.

Je témoigne que le professeur Pierre Delion, non seulement, mène le même combat que nous tous depuis 30 ans (et nous l’admirons beaucoup pour sa pertinence), mais il est aussi parmi nous l’un des acteurs essentiels de ce combat contre l’autisme; c’est ainsi qu’après des années d’observations il a tenu à appliquer dans certains cas les plus difficiles de l’autisme la méthode dite du “packing” car elle est à la fois l’une des plus inoffensives et l’une des plus efficaces.
J’en témoigne personnellement ayant pratiqué le packing en tant qu’interne en psychiatrie, puis en tant que chef de service dans le 93 à Ville-Evrard depuis 1972 avec notre équipe de secteur pour quelques patients autistes (pour les autres patients son effet est dérisoire, puisqu’elle se limite l’application de draps mouillés sur le corps ; chacun de vous peut l’essayer chez lui , il conviendra à quel point c’est anodin).

Pourquoi un traitement aussi simple a-t-il entraîné une telle violence chez certaines familles ?

Parce que la folie fait peur, parce que la psychiatrie fait peur, et que l’une et l’autre sont entourées d’une incompréhension majeure par l’ensemble de la société, entraînant une véritable stigmatisation contre l’une et l’autre.
Mais quand une famille a parmi ses enfants l’un d’entre eux présentant des troubles autistiques, elle ne comprend pas ce qui lui arrive et a souvent comme premier interlocuteur des personnes non compétentes qui ont aussi peur qu’elle, ce qui augmente incompréhension et peur.

Au passage cette attitude d’incompréhension, est la même que celle qui a conduit le Président de la République à déclarer à la télévision, le 2 décembre 2008, qu’il fallait désigner les schizophrènes comme de futurs criminels, et il a fait promulguer la loi du 5 juillet 2011 qui impose comme seul traitement aux troubles psychiques graves l’enfermement et les traitements biologiques, annulant ainsi 50 années de progrès.

Dans les deux cas c’est la même défiance vis-à-vis de la psychiatrie qui est promue. Au contraire la folie peut et doit être expliquée et comprise; la société doit apprendre qu’elle évolue favorablement lorsqu’elle est accompagnée d’un travail psychothérapique réalisé par des soignants suffisamment formés et suffisamment nombreux, comme peu à peu la France a pu depuis 50 ans le faire dans le cadre de la psychiatrie de secteur.

Les troubles autistiques sont les troubles les plus graves et les plus difficiles à comprendre. Leurs origines restent encore obscures, mais il est certain qu’ils sont la résultante de causes multiples à la fois organiques, physiologiques, environnementales, psychologiques ; ils doivent donc bénéficier d’un apport harmonieux, cohérent des différents traitements en rapport avec la multiplicité de ses causes.

Ce qui semble avoir impressionné quelques familles c’est le fait que cette maladie si complexe puisse être modifiée dans quelques cas par une thérapie aussi anodine que le packing ; en réalité ce traitement n’a d’effet que parce qu’il est réalisé par un groupe de quelques soignants qui, pendant l’heure de son déroulement, va l’accompagner par un échange verbal psychothérapique. Ce contraste entre la gravité du trouble et l’aspect anodin de ce traitement est insupportable pour les familles, qui ne perçoivent pas que ce traitement est toujours associé à d’autres apports éducatifs, biologiques et psychothérapiques. Mais affirmer, comme le fait cette association, sous l’influence de quelques familles que ce traitement est une “torture” est en réalité un propos clairement “délirant”, qu’il faut reconnaitre comme tel.

parole des soignants, contre celle de quelques familles ?

Nous rencontrons ici la difficulté centrale du rapport entre la folie et la psychiatrie et sa compréhension par la société : certaines personnes qui ont un comportement cohérent prenant en compte les règles de la société, peuvent en même temps tenir un propos délirant, Alors, parole contre parole ? Parole des soignants, contre celle de quelques familles? C’est le choix fait par le gouvernement en acceptant sans discuter le propos de l’association Vaincre l’autisme (et en faisant le récent Plan pour l’autisme), alors qu’il s’agit en tout état de cause ici de faire la part dans la réalité entre ce qui est reconnu par l’ensemble du corps psychiatrique comme connaissance d’un trouble et de ses traitements, et un propos délirant, même s’il a comme origine une douleur insupportable et authentique. Un patient, une famille peuvent à la fois avoir un propos cohérent sur la société, et tenir un propos délirant.

Il est donc nécessaire qu’une autorité spécifique et lucide écoute la douleur des familles concernées, la partage, qu’elle soutienne les familles, mais elle ne doit pas se laisser entraîner à condamner et poursuivre les soignants quand ils utilisent des traitements simples, pour la seule raison qu’on ne comprend pas leur effet, alors que l’on sait qu’ils sont totalement anodins. Ceci surtout alors que dans le cas précis du packing des enquêtes scientifiques ont déjà montré clairement l’absence de danger.

Le Professeur Pierre Delion doit recevoir tout l’appui qu’il mérite de la part de l’Ordre des médecins, et de plus, il doit être félicité pour son courage, sa rigueur et sa compétence dans l’ensemble de son œuvre.

Rappel : Le texte de soutien à Pierre Delion et David Cohen se trouve à l’adresse suivante

http://www.autismeuneapprocheplurielle.org/phpPetitions/index.php?petition=3

l’avez-vous signé ?