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1 septembre 2011

Bulletin de la société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse(Ed. Henri Roudier)

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Joyce McDougall, née Carrington (1920-2011), psychanalyste

Par Élisabeth Roudinesco

La psychanalyste Joyce McDougall, née Hilary Joyce Carrington, est morte à Londres, le mercredi 24 août, des suites d’une pneumonie, dans une maison de retraite où sa famille l’avait placée.

Née en Nouvelle-Zélande, le 26 avril 1920, dans une famille de commerçants aisés issus de l’immigration anglaise, elle fut très tôt sensible aux inégalités au sein d’une culture encore très coloniale. Durant l’entre-deux-guerres, elle suivit avec attention le combat des républicains espagnols et s’intéressa au féminisme et à tous les mouvements d’émancipation.

Comme le souligne Philippe Porret, son biographe, dans Joyce McDougall, une écoute lumineuse (Campagne-Première, 2005), c’est à travers la lecture du Livre du ça, de Georg Groddeck (traduit chez Gallimard), qu’elle découvrit la psychanalyse, ce qui la conduisit à poursuivre des études de psychologie. Après avoir épousé Jimmy McDougall, dont elle conservera le patronyme, elle se rendit à Londres, où elle reçut sa formation clinique auprès de John Pratt, tout en bénéficiant de l’enseignement de Donald Woods Winnicott.

Trois ans plus tard, recommandée par Anna Freud, elle s’installa en France et intégra la Société psychanalytique de Paris (SPP) sans changer de nationalité. Elle fit alors une deuxième tranche d’analyse avec Marc Schlumberger. En 1954, à la demande de Margaret Mahler et sous la supervision de Serge Lebovici, elle accepta de recevoir à Paris, pour une cure en anglais, un garçon américain de 9 ans, étiqueté schizophrène, avec lequel elle engagea un dialogue étourdissant qui sera publié en plusieurs épisodes et deviendra un classique : Dialogue avec Sammy. Contribution à l’étude de la psychose infantile, (rééd. Payot, 2001). Avec cet enfant fascinant et fou, elle parvint à instaurer une parole au long cours qui se prolongera ensuite par une amitié, au point qu’elle le consultera pour la publication de son cas, n’hésitant pas, à une certaine étape, à prendre la mère de celui-ci en analyse.

Au fil des années, Joyce deviendra une clinicienne reconnue dans le monde anglophone, francophone et latino-américain, pour son talent et sa manière de mener des cures avec une finesse inouïe puis de publier des cas, toujours en accord avec ses patients, ce qui, hélas, ne se fait plus aujourd’hui.

Invitée aux quatre coins de la planète, elle ne cessera de donner des conférences, toujours prête à changer de lieu et à s’ouvrir à de nouveaux récits. Elle aimait le théâtre, la peinture, la littérature, la danse, les objets baroques et les pratiques corporelles en tous genres, et elle avait un certain goût pour l’analyse des expériences sexuelles  » différentes « , telles que le transsexualisme et le transvestisme, ce qui ne contredisait pas son attachement à la plus grande rigueur clinique.

En 1950, elle fit la connaissance de Sidney Stewart, qui deviendra son deuxième époux et occupera une place centrale dans sa vie. Originaire de l’Oklahoma, il avait été GI dans le Pacifique et fait prisonnier. Par la suite, il rédigea un récit des conditions de sa survie, décrivant la manière dont il était passé de la mort à la vie selon un processus de réminiscence qui lui avait permis de sortir du trauma corporel et psychique lié à la captivité. Il deviendra psychanalyste.

C’est au contact de cet homme exceptionnel, qui accepta de vivre auprès d’une femme beaucoup plus célèbre que lui, que Joyce prit une orientation clinique nouvelle.

Comme le grand psychanalyste américain Robert Stoller, qui était son ami, elle se tourna vers une compréhension novatrice des sexualités dites  » déviantes « , à une époque où la communauté psychanalytique méprisait les homosexuels au point de leur interdire de devenir des praticiens. Dans un livre admirable, publié en 1978 (Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard), elle eut le courage de dénoncer ce qu’elle appelait la normopathie (pathologie de la norme) en vigueur chez ses collègues et de montrer que ceux que l’on qualifiait de pervers ou d’anormaux pouvaient aussi être à l’origine d’une véritable créativité pour la psychanalyse et pour la société.

Joyce McDougall, dont l’œuvre est publiée chez Gallimard, était une clinicienne d’une sensibilité rare, tout en demi-teinte, capable d’écouter avec humour, humanisme et naïveté les tourments d’une existence, sans jamais se départir de l’essentiel de ce qu’est l’éthique de la cure : laisser parler les mille facettes du moi sans oublier que seul compte le moment où le clinicien a le devoir d’user de son autorité pour ramener le sujet à la vérité de son désir. Encore faut-il, pour cela, avoir le don de l’interprétation juste : et elle l’avait !

26 avril 1920, Naissance en Nouvelle-Zélande. 1960, publication de Dialogue avec Sammy, 24 août 2011, mort à Londres.