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11 avril 2012

À propos de l’autisme: science sans conscience n’est que ruine de l’âme Dr Patrick Alary Psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier des Pyrénées Président de la commission scientifique de la FASM Croix-Marine

TROIS CLÉS POUR EN SORTIR : OUVERTURE, RÉNOVATION, PLURALISME

Par Philippe Grauer

remontée d’un courant antihumaniste

On n’en finit pas dans cette bataille de l’autisme d’assister au conflit de deux systèmes idéologico scientifiques. Les psychanalystes ont subi une défaite historique, leurs adversaires, les cognitivistes appuyés par des associations de parents d’autistes, l’ayant emporté auprès de la HAS. La chasse à la psychanalyse comme discipline d’importance en sciences humaines est ouverte.

Les psychanalystes du Groupe de contact, qui se frottaient les mains à l’annonce de la traque aux charlatans par laquelle leurs ennemis s’en prenaient à nous avec leur complicité politiquement stupide autant qu’immorale en attendant de s’attaquer à eux directement, peuvent maintenant se frotter les yeux au spectacle de la psychanalyse psychiatrique déclarée méthode non consensuelle, exclue de fait de la psychothérapie de l’autisme. Comme prévu le rouleau compresseur déclenché contre eux leur passe à présent sur le corps. Il importe de se souvenir de l’Histoire faute quoi elle se répète.

Cet abaissement de la psychanalyse dans notre pays, il y peu encore hégémonique, renforce le courant antihumaniste du scientisme cognitiviste, lui-même pourtant scientifiquement fragile. Il met en cause le principe de la dynamique de subjectivation, corrélative de la psychothérapie relationnelle.

la psychanalyse a tardé à s’ouvrir

La psychanalyse a tardé à s’ouvrir et se nourrir du dialogue avec ceux qu’elle méprisait et continue de mépriser d’ailleurs, avec les théoriciens et praticiens de la psychothérapie relationnelle. Enfermée confinée dans un monologue de ventriloque remâchant à vide des vérités devenues éternelles, dogmatisées, la voici qui assiste à une entreprise de démantèlement sans précédent, dont ni le déni ni l’arrogance ne la protégeront.

Il existe certes de nombreux psychanalystes de valeur, qui travaillent bien. Il nous faut plus que d’honnêtes praticiens, il nous faut des intellectuels porteurs de parole forte, dont l’autorité ne soit pas minée par des pratiques d’un autre âge, style séances à dix minutes (mais pas forcément à 10 €), à silence quasi éternel, ou à sottises pompeuses sur les mères dont la folie aurait fomenté l’autisme de leurs enfants, sous l’œil distrait d’un père démissionnaire, il nous faut une autorité morale collective puissante, pour faire face à une situation hautement dommageable à une véritable pratique et éthique scientifique, à la conduite du processus de subjectivation, à la préservation et au développement de l’humanisme en psychanalyse et en psychothérapie relationnelle solidaires.

l’autorité morale pour le faire

Or nos psychiatres psychanalystes ne sont pas si pressés de balayer devant leur porte, impatients qu’ils sont de le faire devant celle de leurs antagonistes. Ils n’ont pas tort de dénoncer le faible fondement scientifique voire éthique des cognitivistes, dont les propos ravageurs ne valent souvent pas tant que ce qu’ils prétendent. Simplement ils n’ont pas l’autorité morale pour le faire, ceux qui s’empressent de se dédouaner de leurs propres turpitudes, au bénéfice d’un discours noble, solidement autoréférencé, convaincant surtout comme récit de vulgate théorique autosatisfaite.

sortir de l’ornière de la Tradition

Trop peu manifestent le courage et la lucidité d’un Serge Tisseron évoquant l’enfermement méthodologique des tenants d’une « science de l’inconscient » déconnectés, « praticiens confrontés à l’impossibilité de penser en dehors des clous de leurs écoles respectives« , incapables d’innover. Tisseron indique trois formes équivalentes de symbolisation susceptibles de constituer des axes novateurs, le mouvement (c’est toute la recherche en psychocorporel, qu’on trouve en analyse bioénergétique notamment), l’ image (l’imagination active de Jung (1)mais pas seulement), le verbe (ça on connait, c’est même de ne connaître que ça, de l’incapacité à le conjoindre aux deux axes précédents qu’a pu se stériliser la psychanalyse). Il y aurait peut-être d’autres pistes à explorer, que nous connaissons bien, que certains classent dans le travail de régression , et l’inventaire n’est pas fatalement saturé ici. Ceci permettrait de revisiter le champ du traumatisme et de l’émotionnel. Mis à part Delion et le packing traqué par les comportementalistes, qui en psychanalyse songerait à s’occuper de ces pistes misérablement psychothérapiques ? Malencontreux et tellement dommage. Qui a dit que le fameux retour à Freud qui allait de l’avant pourrait un jour se lire comme retour en arrière par incapacité d’avancer ?

saine curiosité de l’autre

Nous autres psychopraticiens relationnels familiers de tout cela, nous tenons aux côtés de nos collègues psychiatres et psychologues d’inspiration psychanalytique aux prises avec un projet de liquidation de notre héritage commun. Sans complicité avec les aberrations théorisantes et les pratiques qui s’ensuivirent, impavidement ignorantes de tout souci de véritable ouverture. C’est pourtant dans l’ouverture et la saine curiosité de l’autre que se jouera pour nous tous l’avenir. Le pluralisme, l’intégrativisme et la multiréférentialité constituent des voies de dégagement que nous avons ouvertes depuis des décennies. Ils peuvent autoriser pour les vingt ans à venir la levée de grandes espérances. Nous ne cesserons d’y travailler.

Les intertitres sont de la Rédaction.


Dr Patrick Alary Psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier des Pyrénées Président de la commission scientifique de la FASM Croix-Marine

À propos de l’autisme: science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Par Dr Patrick Alary

16 Mars 2012, Les invités de Mediapart

« Après le diabète, les maladies d’Alzheimer, c’est au tour de l’autisme d’être l’objet d’un discours qui ne repose, quelle que soit la qualité de ses signataires, sur aucun véritable critère scientifique validé », estime Patrick Alary, psychiatre des hôpitaux et président de la commission scientifique de la Croix marine (fédération d’aide à la santé mentale) à propos des dernières recommandations de la Haute autorité de santé.

avant-propos de Médiapart

Édition : Contes de la folie ordinaire

Comment cette société-ci accueille-t-elle la folie? Par la peur et le bannissement? Les prisons comptent près d’un quart de détenus qui souffrent de troubles psychiques et le projet de loi sur la rétention de sûreté devrait prolonger indéfiniment la détention de ceux que l’institution jugera dangereux (pour qui? pour eux même ou pour la société?). À côté de cela, le président de la République demande une réforme en profondeur du droit de l’hospitalisation psychiatrique, notamment accompagnée de la création d’un fichier national des hospitalisations d’office.

Cette édition se veut le lieu du débat, et pourquoi pas, des propositions d’action.


consensus de convictions scientistes ou idéologiques

La Haute autorité de Santé a tranché et le verdict est tombé : «la HAS et l’Anesm sont formellement opposées à l’utilisation» du packing.

méthodologie de preuves évaluables par quantification et généralisation

Au-delà de l’autisme, des autres troubles envahissants du développement et des interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent que promeut cet avis, et malgré la méthode participative dont il est fait état dans le préambule de ces recommandations, force est de constater que ces nouvelles recommandations, manifestement, sont un compromis sur l’autel duquel on a choisi de sacrifier le packing ainsi que la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle afin de ménager les lobbies s’affrontant bruyamment depuis quelques mois autour de la question de l’autisme. Au-delà de la nouvelle ligne Oder-Neisse, donc, les promoteurs de ces approches ne sont probablement pas considérés comme assez puissants pour être pris en considération.

Mais, au-delà de ces mises à l’écart, le packing étant le bouc-émissaire sacrifié sur l’autel d’un compromis à l’évidence politique, c’est toute une nouvelle manière de considérer les prises en charge qui est ici mise en évidence : cette manière est fondée, paradoxalement et malgré les affirmations contraires réitérées sur ce plan, non sur la science mais sur un consensus de convictions scientistes ou idéologiques s’appuyant sur les seules «méthodologies de preuves évaluables par quantification et généralisation» (1).

psychanalyse et psychothérapie institutionnelle : non pertinence

Constatons, également, que pour la première fois dans une démocratie, une autorité publique (2) décide de bannir pour «non pertinence» la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle de l’aide et du soin de personnes atteintes d’une affection accompagnée de trouble et de souffrance psychiques.

Reprenons le texte de la Haute autorité sur le packing : «en l’absence de données relatives à son efficacité ou à sa sécurité, du fait des questions éthiques soulevées par cette pratique et de l’indécision des experts en raison d’une extrême divergence de leurs avis, il n’est pas possible de conclure à la pertinence d’éventuelles indications des enveloppements corporels humides (dits packing), même restreintes à un recours ultime et exceptionnel. En dehors de protocoles de recherche autorisés respectant la totalité des conditions définies par le Haut conseil de la santé publique (HCSP) (3), la HAS et l’Anesm sont formellement opposées à l’utilisation de cette pratique (4)».

interdire et le packing et la recherche sur le packing

Ainsi donc, l’HAS est opposée à une pratique dont elle recommande malgré tout l’usage dans le cadre de protocoles de recherche visant à en valider, éventuellement, l’utilisation. Il s’agit, sous une forme rappelant la casuistique jésuite, d’une injonction paradoxale : je vous interdis les moyens de prouver scientifiquement ce que vous avancez. En effet, avec une telle recommandation, comment les parents se risqueraient-ils à accepter une telle pratique dans un protocole de recherche pourtant autorisé ? Cela revient, de fait, à interdire et le packing et la recherche sur le packing et ce au nom des «questions éthiques soulevées par cette pratique» alors même que d’autres, comme la méthode ABA, sont elles aussi contestées, pour les mêmes raisons, par d’éminents scientifiques.

favoriser l’ABA pour contrer la psychnalayse

«De nombreux gouvernements subventionnent pourtant toujours ces thérapies, qui coûtent jusqu’à 60 000 dollars (45 000 euros) par an et par enfant, sous l’influence de groupes de pression. M. Mottron s’inquiète pour sa part d’un possible soutien gouvernemental français à l’ICI. La Haute autorité de santé a en effet commandé un rapport sur ces méthodes qui lui semble biaisé en leur faveur : “En favorisant l’ABA ({Analyse appliquée du comportement) pour contrer la psychanalyse de l’autisme, on passe du tsar à Lénine !}”, dénonce le psychiatre-chercheur canadien Laurent Mottron» (5).

insuffisante à basse

C’est une autiste, Michelle Dawson (6), chercheuse nord-américaine réputée, qui s’en prend à l’ICI (7), préconisée en Amérique du Nord. En 2004, Mme Dawson a publié, sur le web, un plaidoyer sur le manque d’éthique de cette technique et critique maintenant la mauvaise qualité des travaux en intervention : «La littérature sur le sujet est énorme en quantité mais pauvre en qualité scientifique.» Michelle Dawson dénonce également l’adoption de «standards éthiques et de recherche beaucoup plus bas» que la normale et se demande «pourquoi les autistes vivent des discriminations même dans ce domaine.» Nombreux sont les rapports de recherche qui vont aujourd’hui dans le même sens qu’elle : selon l’Académie américaine de pédiatrie, «la force de la preuve (en faveur de l’efficacité de ces techniques) est insuffisante à basse. (8)»

Ces scrupules éthiques sont-ils moins respectables que ceux des experts indécis avancés par l’HAS ?

la base même de la recherche expérimentale

Rappelons que la science n’est pas un dogme, «toute connaissance est issue d’un processus de construction, processus qui consiste en une réorganisation qualitative de la structure initiale des connaissances et qui peut s’assimiler à un changement de conceptions. [3] Pierre Delion rappelle que «[les scientifiques] savent bien qu’avant de pouvoir démontrer quelque vérité scientifique que ce soit, le chercheur émet des hypothèses abductives (j’ai l’intuition que) puis conduit ses recherches pour tenter de démontrer de façon déductive et inductive les hypothèses émises. S’il n’y avait pas d’abord des intuitions basées sur la clinique, aucune découverte n’aurait pu être faite en médecine, ni a fortiori démontrées dans le cadre de l’Evidence Based Medicine.» C’est la base même de la recherche expérimentale.

Et que dire des parents qui continuent de souhaiter que leur enfant, dans des conditions extrêmement codifiées, elles, scientifiquement puisqu’intégrées à un protocole de recherche validé par un comité d’éthique hospitalier universitaire, puissent bénéficier de ce qu’ils considèrent être les bienfaits pour leur enfant de cette technique ?

que reste-t-il de la discussion bénéfice-risque

Car, sur le plan éthique, on ne peut à la fois proclamer que les prises en charge doivent être conduites en plein accord avec les parents et, dans le même temps, leur refuser une prise en charge qu’ils considèrent comme bénéfique : que reste-t-il de la discussion bénéfice-risque pourtant mise en avant à propos de la prescription médicamenteuse de psychotropes?

selon le modèle anglo-saxon dominant…

La vérité, c’est que les “Bonnes pratiques” se construisent aujourd’hui comme la nosographie moderne. Elle fournit certes un substrat d’évaluation des nouvelles molécules et de protocoles de recherche, définitions elles-mêmes de compromis et non dénuées de conflits d’intérêt comme l’a encore montré la tentative récente d’introduire le deuil comme une pathologie authentique. La vérité, c’est que la nosographie, Edouard Zarifian le dénonçait en 1996, est trop souvent confisquée par l’industrie pharmaceutique, «Ce rapport met notamment en cause, la surprescription des psychotropes par les médecins généralistes ainsi que la trop grande convergence entre le savoir dispensé par l’université et celui que diffuse les laboratoires pharmaceutiques dans le cadre de leurs opérations de marketing. Cette particularité, relève le Pr Zarifian (9), serait propre à la France», dénonciation qui ne lui pas valu que des amis et au nom de laquelle il recommandait «un éclectisme méthodologique.» L’histoire du trouble du déficit de l’attention montre à quel point il avait raison (10). Les recommandations de l’HAS, tout en récusant habilement les plus farfelues d’entre elles, ont pour objet de donner un fondement considéré comme scientifique aux interventions éducatives, comportementales et développementales individuelles selon le modèle anglo-saxon dominant.

…vers une non-pertinence des approches de soin basées sur l’humanisme

La vérité, c’est que tout converge vers une non-pertinence des approches de soin basées sur l’humanisme, sur la singularité de chaque rencontre et inséparables d’un dispositif collectif et institutionnel. C’est le stade final de la mise en œuvre de l’évaluation et des contraintes d’accréditation.

prendre en compte les interactions

On peut le vérifier dans l’amalgame fait dans ces recommandations au sujet de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle (11): «l’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur : – les approches psychanalytiques, – la psychothérapie institutionnelle». Cette formulation rappelle le «Va, je ne te hais point » de Chimène à Don Rodrigue (12). Le texte lui-même montre une profonde méconnaissance de ce que sont ces outils, situés négativement du côté du soin, et de ce que convoquent constamment l’une et l’autre, la singularité de la personne humaine et de sa psyché. Elles rappellent ce qu’Hannah Arendt formulait en son temps, «la possibilité pour les hommes d’agir c’est-à-dire de se rapporter aux autres par des actes ou des paroles… La parole échangée, discutée, débattue qui permet d’unifier la pluralité humaine.» Doit-on, après ces recommandations, considérer que la personne autiste ou souffrant de TED ainsi que sa famille sont dépourvus de psyché ? Doit-on refuser un outil qui permet aux équipes de mieux prendre en compte les interactions, entre patients, entre patients et soignants, entre soignants et familles et au sein même de ces familles ?

associer d’autres courants

Même s’il est arrivé que certains praticiens de la psychanalyse aient pu soutenir des positions blessantes, laissant penser aux parents qu’ils étaient coupables de la maladie de leurs enfants et en adoptant avec eux une attitude distante et sans empathie ou en proposant des prises en charge trop légères, il ne faut pas oublier que des psychanalystes furent parmi les premiers à s’intéresser au sort des autistes, à les sortir de leur enfermement asilaire et à les insérer dans des institutions ouvertes. La plupart des équipes de pédopsychiatrie, y compris celles qui sont de formation psychanalytique, ont construit vis-à-vis de la pathologie autistique des dispositifs centrés sur l’enfant et ses parents. Elles n’ont pas pour autant abandonné la réflexion psychanalytique sachant, au contraire, en approfondir les concepts, au départ plutôt réservés à la névrose, voire en créer d’autres plus adaptés à ces pathologies spécifiques du début du développement. Elles ont toujours été attentives, en même temps, à y associer d’autres courants théoriques allant des neurosciences à la psychologie développementale et à l’histoire des idées.

Edwige Antier a rappelé récemment, en réponse à la proposition de loi du député Daniel Fasquelle, que «les personnes “autistes” doivent avoir le droit de bénéficier de toutes les ressources de la médecine, de la psychiatrie et de la psychologie.»

Tout ceci masque, en fait, une triste réalité, déjà évoquée sur ces questions : ces oppositions, attisées par des conflits idéologiques de différents niveaux, empêchent la réalisation de débats entre les partenaires concernés, certes contradictoires, mais respectueux des opinions de tous, et conduisent des responsables politiques insuffisamment informés à utiliser ces tensions pour éviter la question des moyens nécessaires pour répondre à tous les besoins exprimés par les parents et les professionnels.

Le concept même de Trouble envahissant du développement est discutable

Quelles que soient les bonnes intentions prônées par les recommandations de l’H.A.S., et malgré le sacrifice du packing, la réalité, au-delà des recommandations, est qu’il n’existe aucun traitement véritable de l’autisme aujourd’hui pas plus que de véritable définition de l’autisme ou des TED et que le concept même de Trouble envahissant du développement est discutable. La réalité est que ces recommandations, dont la plupart sont déjà en application, le sont insuffisamment faute de moyens et que le temps perdu à des combats d’arrière-garde l’est au détriment de la mise en œuvre précoce de moyens de dépistage et de traitement.

Il va de soi que ces moyens, s’ils étaient suffisants, devraient permettre aux enfants concernés de recevoir, le plus précocement possible grâce à une prévention réelle et efficace, une éducation spécialisée faisant appel aux méthodes choisies par les parents eux-mêmes, une pédagogie sous la forme d’une scolarisation ou tout autre moyen facilitant les apprentissages délivrée par l’éducation nationale et le secteur médicosocial, et une thérapeutique si nécessaire, fournie par les équipes de pédopsychiatrie de secteur dont c’est la mission, ainsi que par les équipes du médicosocial qui disposent des moyens de le faire, le tout sans que les parents, qui ont la responsabilité des décisions dès lors qu’il s’agit de leurs enfants, aient à assumer les surcoûts occasionnés par ces pathologies qui doivent être prises en charge par la solidarité nationale.

victoire en trompe-l’œil

Certains, sans doute, vont crier victoire face à ce qu’ils considèrent comme la défaite des “autres”… Mais, cette “victoire” sera en trompe-l’œil et ne constituera qu’un écran de fumée si la réalité d’aujourd’hui demeure : un catalogue de bonnes intentions quand manque cruellement les moyens de les mettre concrètement en œuvre de manière précoce. Tirons, en cette année de l’autisme, les leçons des avatars de la Loi sur le handicap ou du Plan psychiatrie et Santé mentale.

quatre principes intangibles

Pour ce qui concerne l’autisme, face à ces nouvelles recommandations, on ne peut donc, une nouvelle fois, que demander avec solennité et selon les principes intangibles de liberté de pensée et de chercher :

– que soient respectées, s’agissant de l’autisme et de tous les autres TED/TSA, toutes les approches susceptibles d’aider les familles et de soulager leurs souffrances et celles de leurs enfants et de respecter leur dimension d’êtres de relation ;

– que les professionnels appelés à travailler ensemble avec leurs compétences distinctes autour de chaque enfant, prennent un engagement de respect mutuel et de découverte des spécificités des autres, dans l’idée de créer des constellations de prises en charge tenant le plus grand compte de tous les paramètres énoncés précédemment (éducatif, pédagogique et thérapeutique), et de le faire, chaque fois que cela est utile, en lien avec les Centres ressources autismes. Il en va de la pertinence des dispositifs pour chaque enfant, sachant l’extrême polymorphisme des TED/TSA.

– que les chercheurs, aussi bien en génétiques et neurosciences qu’en sciences humaines et cliniques, d’aider les professionnels à intégrer leurs travaux dans les pratiques et à contribuer au débat général avec leur expertise spécifique, tout en sachant rester neutres au-delà du périmètre de leurs compétences particulières.

– de laisser aux scientifiques la possibilité d’explorer les pistes, sans exclusive, qui permettront de faire dialoguer les neurosciences, les approches cognitivistes et les sciences humaines pour le plus grand profit des personnes présentant un TED/TSA, de leurs familles et des professionnels qui les prennent en charge.

querelles idéologiques

Et, au-delà de la question de l’autisme et des TED, que cessent les querelles idéologiques et que l’on facilite le travail des chercheurs, expérimentaux et fondamentaux, qui, seuls ouvriront les portes du progrès aux patients, à leurs familles et aux professionnels qui les prennent en charge et les accompagnent. Rappelons, en même temps, qu’une véritable approche clinique scientifique doit aussi s’appuyer sur les pratiques concrètes dont l’évaluation et l’accréditation ne peut se suffire de critères basés uniquement sur les qualités d’objectivation, de quantification et de généralisation.

Enfin, si l’on veut que soit tranché “scientifiquement” la question du packing dans l’autisme et les TED, soin pratiqué par des dizaines d’équipes de pédopsychiatrie françaises pour traiter notamment les automutilations, il est nécessaire que l’ensemble des services mobilisés par la prise en charge de ces enfants, au-delà du soutien formel, puisse faciliter concrètement le travail des chercheurs en les aidant, par exemple, à recruter les enfants qui pourront participer, en plein accord avec leurs parents, à approfondir nos connaissances dans le domaine (13).

Sur ces questions, nous demandons solennellement à la Haute autorité de santé de mettre ses recommandations en cohérence et de laisser la place à la levée de l’indécision de ses experts en matière de packing, et de toute autre modalité de prise en charge des personnes autistes.

aucun véritable critère scientifique validé

Mais au-delà, c’est le fonctionnement même de la Haute autorité de santé qu’il faut remettre en question. Après le diabète, les maladies d’Alzheimer, c’est donc au tour de l’autisme d’être l’objet d’un discours qui ne repose, quelle que soit la qualité de ses signataires, sur aucun véritable critère scientifique validé. Des préjugés, des atermoiements, des contradictions, des affirmations contestables, la stigmatisation de toute une profession comme seule réponse à la détresse des patients et de leurs familles. Un écran de fumée politique et idéologique commenté par un président engagé lui-même politiquement, ne faisant pas mystère de ses convictions et usant de ses titres scientifiques, incontestables, pour masquer son engagement, comme il a masqué, au moment de sa nomination, ses liens d’intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques de 2008 à 2010. Un compromis pour que ne soit pas remis en cause certains engagements financiers auprès des associations de famille.

revenir à la nécessaire pluralité

Il s’agit donc de mettre fin à ces ambiguïtés, de revenir à la nécessaire pluralité qui est l’essence même du discours scientifique, de cesser de proférer de simples opinions. Si la démarche scientifique ouvre sur des choix, qui ont alors des conséquences concrètes qu’il conviendra d’évaluer, la science ne peut à elle-seule évaluer des choix qu’elle n’a pas prescrits mais décrits. De plus, Heisenberg nous rappelle que nul n’est étranger à la mesure qu’il effectue.

Cet espace, celui d’une vraie évaluation, il est temps de rappeler que c’est celui de l’éthique.

Dr Patrick Alary
Psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier des Pyrénées
Président de la commission scientifique de la FASM Croix-Marine


(1) rapport H.A.S. page 2

(2) Rappelons que l’HAS est présentée comme une « autorité publique indépendante à caractère scientifique, dotée de la personnalité morale, et disposant de l’autonomie financière ». Cette « autonomie » lui vient d’un financement accordé à 92% par l’État et les administrations comme la CPAM et l’ACOS. 6% viennent de taxes sur les médicaments et les dispositifs médicaux. Le reste vient de produits propres dont un petit pourcentage prélevé lors des démarches d’accréditation.

(3) Ces conditions sont consultables sur le site du HCSP via ce lien.

(4) rapport H.A.S. page 32

(5) lire cet article paru dans Le Monde.

(6) Lire ici « Toutes les études sur l’ICI ont des résultats différents, dit-elle. Et plusieurs études dont les résultats sont positifs sont de piètre qualité. Accepter des recherches de piètre qualité en autisme, ça laisse entendre que les autistes méritent des standards plus bas que les autres. C’est inacceptable.»

(7) Intervention comportementale intensive

(8) à lire cet article paru dans Le Monde.

(9) Rapport sur la prescription et l’utilisation des psychotropes en France · Odile Jacob , 1996, 282 p.-

(10) Cf, notamment, les travaux de David Healy et de Peter R. Breggin

(11) rapport H.A.S. page 27.

(12) Pierre Corneille, Le Cid, Acte III, scène 4.

(13) Rappelons là encore que cette recherche a été validée dans son objet et son protocole par le Comité de protection des personnes du CHRU de Lille, recherche menée dans le cadre d’un Programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC), validé en 2008 (PHRC 2007/1918, n° Eudra CT : 2007-A01376-47), financée par le ministère de la Santé et dont le thème est « L’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement, notamment les automutilations, des enfants porteurs de TED/TSA ».

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