Meeting des 39 dans moins de trois semaines

À la Parole Errante

LE MEETING EST DANS MOINS DE TROIS SEMAINES

À moins de 2 mois d’échéances électorales importantes, nous avons décidé de nous adresser aux candidats à l’élection présidentielle pour leur demander de préciser leur position et de répondre à nos demandes formulées dans notre manifeste. Les représentants du P.S., du Front de Gauche, d’E.E.L.V., du N.P.A., nous ont déjà assurés de leur présence.

le sécuritaire ou le soin

Nous leur dirons aussi combien la politique sécuritaire amalgamant les malades mentaux à des délinquants ou à des criminels potentiels est, au-delà du caractère insultant et erroné de cette affirmation, une entrave majeure à une politique de soins digne de ce nom.

Nous leur dirons comment la dimension relationnelle, spécificité centrale de la pratique soignante, ne peut pas être standardisée, protocolarisée, normée, référencée à des normes qualité comme des objets, ou des produits de consommation, promue comme tel par les procédures d’évaluation, d’accréditation.

critères comptables et de productivité déshumanisante

Nous leur transmettrons à quel point ces procédures ont généré depuis une dizaine d’années dans les établissements, une bureaucratie tatillonne, abêtissante, détournant la mission de soins vers des critères comptables et de productivité deshumanisante.

Nous leur expliquerons qu’hélas la Haute autorité de santé (HAS), à travers ses conférences de consensus, de recommandation ou de processus de certification, tente de faire appliquer des conceptions opposées et étrangères à ce qui fait le fondement de nos pratiques cliniques.

Nous leur démontrerons que les pratiques évaluatives prônées par L’HAS tentent d’exclure la dimension psychopathologique du champ de notre discipline.

conception réductrice de la souffrance

Nous leur dirons comment l’utilisation abusive et idéologique de découvertes scientifiques récentes envahit le discours social ambiant, toujours en quête de sensationnalisme, espérant des issues rassurantes aux inquiétudes de l’époque. Ces excès tentent de détourner les soignants, les patients et les familles des vrais problèmes auxquels nous sommes confrontés : pénurie de moyens, insuffisance de la formation, conception réductrice de la souffrance psychique.

une maladie de la relation

Nous leur dirons aussi combien la psychanalyse a été et reste une compagne fidèle et indispensable de la psychiatrie, ou tout au moins pour ceux qui pensent que la maladie mentale est une maladie de la relation aux autres, à soi-même, au monde. La psychanalyse n’est pas une technique comme une autre. Elle représente un apport culturel indispensable à la compréhension du fonctionnement psychique humain. Ses concepts peuvent être d’une aide précieuse dans le travail au quotidien pour les équipes soignantes dans leur confrontation avec la psychose, avec les angoisses et les complexités des enjeux institutionnels.

les trois P

Nous dirons avec force que nous refusons ce système qui demande en permanence de se plier à la norme des trois P :

– apporter la preuve de résultats immédiats quant on sait que l’évolution pour les pathologies les plus complexes se mesure dans la durée,

– prédire l’avenir,

– instaurer la peur à l’égard des malades mentaux.

De telles perspectives sont inconciliables avec une hospitalité de la folie.

psychiatrie de l’hospitalité

Nous dirons avec force et enthousiasme nos espoirs en la possibilité d’une pratique où chacun pourrait se sentir investi, concerné, attentif et fier de son engagement : telle est la psychiatrie de l’hospitalité que nous appelons à refonder.

Nous sommes prêts à débattre de ces questions et nous dirons avec conviction que seules des confrontations sincères et sans anathème peuvent nous permettre à tous, soignants, patients, parents, d’écrire une nouvelle page d’histoire de la psychiatrie.

Pour penser tout cela, pour avancer dans nos élaborations nous serons entourés à ce meeting par des magistrats, des philosophes, des sociologues, des neurobiologistes, des hommes d’État.

Ce grand moment préparera les Assises de la psychiatrie que nous organiserons à l’automne.

N’OUBLIEZ PAS DE VOUS INSCRIRE ET DE DIFFUSER AUTOUR DE VOUS L’ANNONCE DE CET EVENEMENT.

POUR VOUS INSCRIRE AU MEETING : CLIQUEZ ICI

J’ai un enfant autiste, j’envisage de m’exiler

Par Magali Pignard

Mère d’un enfant autiste, agrégée de physique, membre actif du collectif Soutenons le mur

Je vous écris car je suis extrêmement choquée du parti pris sur l’autisme qui se retrouve dans différents articles récemment publiés dans Libération (1). La France a au moins quarante ans de retard sur les pays développés en matière de dépistage et de prise en charge. La situation des autistes est catastrophique. Les autistes adultes d’aujourd’hui, qui n’ont reçu et ne reçoivent qu’une prise en charge psychanalytique sont : soit internés en hôpital ou en institution psychiatrique, bourrés de neuroleptiques, et non respectés dans leurs fonctionnements particuliers ; soit gardés chez leurs parents, si ceux-ci en ont encore la force et qu’ils refusent la première solution. Souvent, ils ont bataillé auprès des praticiens pour retirer leur enfant de l’institut ou de l’hôpital psychiatrique.

Je veux que vous preniez conscience des faits suivants. Les parents n’ont rien contre la psychanalyse. Simplement, leur enfant est victime d’une erreur médicale : on a donné, et on donne encore, un traitement qui, au lieu de faire progresser l’enfant, augmente ses troubles. Lorsqu’un enfant autiste ne reçoit pas un traitement spécifique adapté, ses troubles du comportement augmentent. Pour un enfant de 3 ans, c’est gérable, mais pour un adolescent ou un adulte, c’est gérable seulement avec des neuroleptiques. Vous comprenez ? La priorité, c’est d’apprendre à l’enfant à gérer ses émotions et à communiquer.

Comment seriez-vous si vous vous retrouviez brusquement en Chine, sans argent, ne parlant pas chinois, ne comprenant pas les coutumes du pays, et surtout sans personne pour vous apprendre tout ça ? Vous faites une crise d’angoisse et vous vous retrouvez à l’hôpital avec des psychotropes. Et, petit à petit, la descente aux enfers commence pour vous.

Les parents n’ont rien contre le fait que des personnes consultent des psychanalystes, ils s’en moquent : chacun fait bien ce qu’il veut. Mais ils ne veulent pas que leur enfant ait un traitement inadapté. Et c’est bien le problème en France : pourquoi croyez-vous qu’on ait tant de retard ? Faire une prise en charge psychanalytique sur un enfant autiste a autant d’effet que sur une personne ayant la maladie d’Alzheimer. Aucun effet donc, et des troubles du comportement s’installent. Actuellement, la prise en charge psychanalytique est pratiquement la seule reconnue et financée par l’État : les Maisons de l’autonomie ne reconnaissent presque jamais les prises en charges éducatives ou comportementales. Pareil pour les agences régionales de santé qui sélectionnent les projets de structure. Les structures avec psychanalyse sont prioritaires par rapport aux autres.

Quant au fait que les psychanalystes auraient des facilités à entrer dans le monde interne des autistes… c’est faux. Je suis moi-même atteinte de ce qu’on appelle «troubles du spectre autistique», et je peux dire que tout ce que les psychanalystes disent est faux. Je ne m’y reconnais pas du tout, et je ne suis pas la seule. Donna Williams, Temple Grandin et Gunilla Gerland (des écrivaines autistes) ne s’y reconnaissent pas non plus. La plupart des autistes que je connais (oui, les autistes parlent et écrivent) pensent comme moi. Les psychanalystes leur font peur.

Quant au comportementalisme, dire que c’est du dressage parce qu’il consiste en la répétition du même geste, je vous demande : mais comment avez-vous appris à écrire ? Vous-même, n’avez-vous pas fait des lignes de lettres avant de savoir écrire ? Et pour apprendre à conduire ? Ça vous est venu immédiatement ? Beaucoup de choses que nous apprenons ne nous sont pas spontanées : il faut répéter, répéter. Pour les autistes, c’est pareil, sauf qu’il y a beaucoup plus de choses non spontanées.

Merci de m’avoir lue. Pour moi, l’exil est le seul espoir. J’ai prospecté pour m’exiler à moyen terme en Suède. Je me suis déjà rendue deux fois dans ce pays. J’y ai rencontré des psychologues, qui étaient effarés que l’autisme soit pris en charge par des psychiatres. Là-bas, l’autisme est pris en charge par des psychologues et des neurologues. Et les parents sont tenus au courant de ce qui est fait avec les psychologues. Les enfants vont à l’école, mangent à la cantine, tout est fait pour que la vie des parents ne soit pas affectée. Il est impensable qu’un des parents s’arrête de travailler pour s’occuper de son enfant. Des formations sont prévues pour la fratrie, l’enfant est pris en charge un week-end par mois en camp de loisirs pour que les parents se reposent. Tout est pris en charge par l’État.

(1) Des 13 et 14 février.

Voir également :

-* Autisme, un témoignage [29 février 2012] par une mère d’autiste militant à l’école ABBA de Nantes
-* Pétition internationale pour l’abord clinique de l’autisme par le CLIPS (mouvance Cause freudienne) [24 février 2012]
-* Autisme, la psychanalyse (enfin) contrainte à évoluer [22 février 2012] par Serge Tisseron in Libération prédé de “Et si que la psychanalyse jouait l’ouverture ?” par Philippe Grauer
-* Ni rituel psychanalytique ni réductionnisme génétique ! Les malades méritent mieux [22 février 2012] par un Collectif
-* Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle [22 février 2012] par Jean-François Rey
-* APPEL A UNE PLATE FORME CONSENSUELLE POUR L’ANNÉE DE L’AUTISME 2012 [21 février 2012]
-* Packing – convoqué par l’Ordre le Pr. Delion s’explique [18 février 2012] entretien Quotidien du médecin, conduit par David Bilhaut, précédé de “Pour une démarche intégrative humaniste, contre la guerre des emmurés” par Philippe Grauer
-* Alain Vanier écrit à la HAS [16 février 2012]
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de “Conviction peu convaincante” par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de “Pour une démarche intégrative“, par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de “Y voir clair dans la question de l’autisme” par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de “À droite, droite !” par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de “Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre”, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de “Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide”, par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de “Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre” par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de “Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance” par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

La fin de la saga des lois mémorielles

Interview

Paul Cassia, professeur de droit à la Sorbonne, se félicite de la décision des Sages

Recueilli par LILIAN ALEMAGNA

Professeur à l’École de droit de la Sorbonne (Paris-I), Paul Cassia a fait partie des universitaires engagés contre les lois mémorielles.

Quelle est votre réaction après la décision du Conseil constitutionnel de censurer cette loi ?

C’est une bonne décision, attendue par les juristes. Son sens ne faisait pas de doute, hormis pour les auteurs de la proposition de loi, qui avaient tenté de faire prévaloir le supposé «humanisme» dont s’inspirerait leur texte sur le respect de la Constitution.

Pourquoi une «bonne décision» ?

Elle fait respecter un principe : le Parlement n’a pas à s’ériger en tribunal. Ce n’est pas à lui de qualifier pénalement des faits, et il ne peut, au regard de la Constitution, réprimer un crime qu’il a lui-même qualifié de génocide. Le texte censuré renvoie à la loi du 29 janvier 2001 qui reconnaît le génocide arménien. Le conseil a donc aussi jugé cette loi inconstitutionnelle.

Pourquoi ne l’a-t-il pas aussi censurée ?

Il aurait pu le faire, si l’on admet que la loi censurée réprimant la négation du génocide arménien ne fait que compléter celle qui l’a reconnu en 2001.

Donc, s’il en est saisi via une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), il peut le faire…

Non. Car son inconstitutionnalité découle de ce que la loi de 2001 est exclusivement déclaratoire, sans portée normative. Ce grief ne peut pas être invoqué dans le cadre d’une question prioritaire de constitutionnalité, qui ne vise à protéger que les droits et libertés constitutionnels. La loi de 2001 reste donc dans l’ordre juridique, alors même qu’elle est inconstitutionnelle. C’est un paradoxe. Quoi qu’il en soit, en exigeant que toute loi ait un contenu normatif, le Conseil constitutionnel met sans doute fin à la saga des lois mémorielles dans le droit français. Ce n’est pas au Parlement de dire l’histoire officielle.

Nicolas Sarkozy insiste : il a chargé le gouvernement de préparer un nouveau texte…

En opportunité, c’est regrettable, car il y a sans doute des urgences plus grandes. Et la décision du Conseil aurait pu permettre aux passions excessives de retomber. En droit, cette décision ferme définitivement la porte à la répression pénale de toute contestation de l’existence du génocide arménien. Il n’est pas possible de contourner la portée de cette décision fondée sur la violation du principe de liberté d’expression, sauf à se borner à reprendre, pour ne pas perdre la face, les dispositions déjà existantes qui répriment de manière générale la provocation à la discrimination ou à la haine.

Cette décision peut-elle remettre en question la loi Gayssot de 1990 contre la négation de la Shoah ?

Il y a une différence importante entre la loi censurée et la loi Gayssot – qui a d’ailleurs été jugée conforme à la Convention européenne des droits de l’homme, notamment par la Cour de cassation, qui a refusé en mai 2010 de transmettre une QPC sur ce thème au Conseil constitutionnel. La loi Gayssot ne qualifie pas elle-même les crimes nazis, mais se réfère sur ce point au jugement du tribunal de Nuremberg. Ce n’est donc pas le législateur qui qualifie le génocide, mais le juge. Seul ce dernier peut dire si un crime a été commis et quelle est la nature de ce crime. Mais, tant que le Conseil constitutionnel ne se sera pas prononcé sur la loi Gayssot, le débat sur sa conformité à la liberté d’expression continuera.

Narcisse et les excès du moi

NARCISSE OU LES EXCÈS DU MOI

Entre narcissisme hypocondrie et mégalomanie


ER – Le moi au départ c’est ce qu’on appelle la personne humaine. Et Freud en fait dans sa première topique de début du siècle, conscient inconscient et pré conscient, il en fait le siège de la conscience, le moi c’est inclus dans la conscience, je rappelle que Freud fait des topiques c’est des topoi, des lieux géographiques qui définissent la personnalité humaine. Et puis après la guerre à partir de 1920 il y a une deuxième topique le moi, le ça et le surmoi. C’est une deuxième topique qui ne recouvre pas complètement la première, parce que chez Freud les concepts sont toujours flous c’est ça qui est formidable, ça se déplace ça bouge c’est dialectique, et à partir de ce moment-là c’est un peu une grande révolution puisque il inclut le moi dans l’inconscient autrement dit il y a une partie du moi qui est plus consciente, qui est un peu dans le ça qui est l’inconscient, le surmoi étant l’instance morale on disait toujours le surmoi c’est ce qui vous guide dans la morale, c’est ce qui vous juge mais c’est à l’intérieur du moi, et à partir de ce moment-là c’est vrai qu’il y a une sorte de révolution parce que l’histoire du mouvement psychanalytique à partir de 1920 va évoluer en plusieurs sens. À partir de cette définition. Soit on va accentuer l’idée que le moi est inconscient lui-même et ça donnera ensuite les positions de Mélanie Klein en Angleterre, ou de Lacan, avec cette phrase fameuse qu’avait écrit Freud le moi doit aller vers le ça en quelque sorte là où était e ça je dois advenir Wo es war soll Ich werden, c’était quelque chose qui a suscité beaucoup de discussions, et au contraire dans l’école américaine, qui va dominer même la psychanalyse dans les années 30 à cause de l’émigration, du départ de tous les psychanalystes d’Europe, on va avoir ce qu’on appelle l’Ego Psychology aux États-Unis, qui est un grand courant plus adaptatif, c’est l’idée que le moi s’adapter à une certaine réalité, c’est pas quelque chose d’idiot, il ne faut pas considérer la psychanalyse américaine comme quelque chose qui était stupide, c’est une autre école, qui est plus centrée sur le moi. Sur l’idée qu’il faut être actif, s’adapter, pas à la réalité exactement mais qu’on doit recentrer quand même sur le moi.

[Image : Ivy Paolantonacci©Radio France]

AVR – Mais l’idée en tout cas dans les deux écoles américaine comme française c’est que le moi n’est qu’une partie de ce que nous sommes, il joue un rôle intermédiaire entre le ça qui est donc cette espèce de pôle pulsionnel et le surmoi qui lui au contraire est cette instance extrêmement directrice qui réprime en nous certains instincts et qui nous en dicte d’autres…

ER – Absolument ! et puis il y a l’idéal du moi et le moi idéal c’est-à-dire les aspirations auxquelles on peut rêver. Alors ça inclut si vous voulez évidemment toutes les composantes de la personnalité humaine. En effet les écoles se sont réparties en fonction de cette deuxième topique. Mis c’est certain que pour Freud si on est très freudien la bataille qu’il menait était contre la psychologisation de sa propre doctrine. Si vous voulez la psychanalyse est une discipline à part parce que elle n’a jamais trouvé une place aux côtés de l’anthropologie ou de la philosophie elle occupe une place floue, et le danger était toujours que ça revienne à une psychologie des conduites. Et ça c’est le grand danger, donc Freud passait son temps à réviser les concepts, et ses successeurs aussi, de façon à sortir cette discipline, qui est une science de l’inconscient, une théorie de l’inconscient, de toutes les récupérations psychologiques possibles.

Mais alors y a-t-il un sens depuis la psychanalyse de réfléchir au moi indépendamment du ça et du surmoi? Est-ce que le moi en tant que tel peut être ressaisi ou est-ce qu’on ne peut y penser qu’à partir de dynamiques qui l’enclenchent avec les autres instances

ER – Sans être dogmatique je pense que oui, parce que dès que vous quittez l’idée que nous sommes déterminés par notre inconscient, on sort de la révolution psychanalytique. Mais c’est une théorie de la liberté très particulière de savoir que nous sommes déterminés par des structures mais qu’en même temps on peut y avoir accès, en grande partie, et que c’est ça l’émancipation de l’homme c’est se changer soi-même à partir de ce que on sait être déterminant. C’est une grande révolution et je ne crois pas qu’on puisse sortir – l’inconscient existe, on peut toujours nier qu’il existe de toute façon il est là, je crois qu’on peut en effet réaffirmer cette position. Mais le mouvement psychanalytique a évolué depuis par rapport à la question du moi – si vous voulez, Freud c’était quand même une clinique, et une histoire, qui était centrée sur la répression de la sexualité dans une époque qui était celle de l’aristocratie déclinante et la fin d’une bourgeoisie régnante, c’est le monde de Proust, c’est le monde d’hier…

C’est le monde qui est dépeint dans le film de Cronenberg Dangerous Methods …

ER – Magnifiquement dépeint dans le film de Cronenberg que j’aime énormément, c’est une bourgeoisie qui au lieu de choisir le pouvoir choisit d’analyser son moi, choisit elle même, et se pose des questions sur son intériorité. C’est un très grand moment que ce soit à Vienne que ce soit en Suisse que ce soit (…) c’est le monde décrit par Stephen Zweig, c’est un monde centré quand même sur la répression des femmes, et sur le conflit, l’aspect conflictuel, et sur l’idée qu’on va se libérer de ce qui pèse dans son enfance. Et ça c’est évidemment un très grand moment, et ça, à partir du moment où il y a eu, pendant tout le XXème siècle l’émancipation des femmes, les libertés sexuelles, je vous rappelle quand même que, au début quand Freud commence, les femmes devaient arriver vierges au mariage, c’était des éducations absolument épouvantables, puritaines, et puis à partir des deux guerres et de 1945 ce monde là n’existe plus. Et donc si vous voulez la question du conflit et la question de la sexualité est beaucoup moins centrale. Ce qui fait qu’on va évoluer, en apportant à cette théorie du moi une autre théorie venue de la phénoménologie qui est le Self c’est-à-dire le Soi, et là c’est le narcissisme, c’est la représentation de soi par soi. D’ailleurs Freud l’avait annoncé dans un article de 1914 absolument magnifique, Introduction au narcissisme, où il avait montré en effet que Narcisse était aussi important qu’Œdipe, dans les deux tragédies. Mais dans les années 60 dans le monde occidental c’est Narcisse qui domine. On a beaucoup moins de conflits liés directement à la sexualité à la répression à la frustration, et beaucoup plus de pathologies du monde occidentale c’est-à-dire dépressives, de l’amour de soi déçu, d’autodestruction liée au narcissisme…

Alors juste une seconde avant d’en venir à Narcisse en évoquant l’importance de la sexualité dans la façon dont va réfléchir à l’inconscient à la construction du moi, vous pointez également un problème il me semble à travers toute l’histoire de la psychanalyse qui est de savoir dans quelle mesure à partir du moment où un individu est déterminé par une histoire et par une formation de sa propre sexualité dans quelle mesure toute réflexion sur le moi et même sur le psychisme en général est normative. Y a-t-il un sens à réfléchir sur le moi de manière abstraite et générale alors que chaque moi se singularise, chaque moi est différent chaque patient à son moi ?

ER – Oui, il ne faut pas faire des grandes catégories parce que sinon la psychanalyse sombre, les grandes catégories avec des portraits, des classifications préétablies, il n’y a rien de plus ridicule et c’est bien dommage, bon. Mais le problème aussi c’est que l’époque joue on ne peut pas faire fonctionner la théorie psychanalytique de la même façon quand vous êtes à la Belle époque c’est-à-dire avant la première guerre mondiale et puis aujourd’hui. Si vous restez dans des catégories figées ça ne va pas du tout. Alors la grande force quand même c’est que en effet la représentation du moi change en fonction des époques. Ça reste un instrument de libération la psychanalyse si elle est bien pratiquée, parce que c’est quand même l’idée que on va se débarrasser des folies du moi. Et des excès du narcissisme. Si on regarde bien qu’est-ce qu’une cure psychanalytique aujourd’hui, c’est moins ce que faisait Freud à Vienne où il s’agissait au fond de libérer la sexualité, aujourd’hui c’est plus de libérer le sujet des pathologies liées à l’amour qu’il a de lui-même et qui est absolument destructeur c’est-à-dire l’incapacité au fond d’aller vers l’autre. Je ne fais pas des grands portraits mais il y a de ça aujourd’hui on est dans une société dépressive en Occident. Mais si vous voulez le schéma freudien il existe dans d’autres pays, les pays où les femmes sont enfermées dans des voiles, dans des répressions familiales etc., vous avez des hystéries typiques comme celles qu’on connaissait à Vienne fin de siècle.

Narcisse ayant considéré son visage dans le miroir d’une onde pure … Ovide … on comprend dans quel sens Narcisse a pu être saisi par la psychanalyse puisqu’il tombe amoureux de lui-même et qu’il va en mourir (…) malade mais la dissociation est toujours, en fait recouvre, une forme d’association, entre le corps et l’esprit puisque les deux communiquent, mais également la dissociation qu’il y a entre le soi ou la façon dont on peut se ressaisir, et son image et de cette coupure entre le moi intérieur et la réalité extérieure va naître va émerger toute une palette de maladies et de symptômes différents qui sont le cœur de la psychanalyse en tant que telle.

ER – Vous savez pour comprendre la psychanalyse tout est dans les mythes antiques, que Freud a repris. Si on quitte ce domaine de la culture gréco latine on ne comprend rien de la psychanalyse c’est d’ailleurs un problème. Il faut faire du grec et du latin non pas comme langues mais il faut avoir toute cette culture présente pour comprendre quelque chose. Alors tout était là déjà et Freud ne fait que remanier à sa façon tous ces mythes. Alors le mythe est évidemment fascinant parce que ça montre bien que l’amour de soi conduit à la destruction de soi c’est à dire à quelque chose de très pervers qui est d’ailleurs magnifiquement exprimé dans le livre de Oscar Wilde Le portrait de Dorian Gray c’est le grand roman moderne de la perversion du moi. Il s’admire tellement qu’il devient criminel etc. et donc la beauté absolue aussi peut conduire à cette forme de perversion qui fait que l’autre est nié puisqu’on s’aime à ce point soi-même. Mais en s’aimant à ce point soi-même on se détruit, il faut jamais oublier que Narcisse se détruit…

Mais alors justement comment passe-t-on de l’amour de soi à la destruction de soi puisque tout amour de soi n’est pas destructeur en tant que tel ?

ER – Eh bien il est destructeur si il ne débouche pas quand même sur l’amour de l’autre. Autrement dit si le sujet reste complètement inféodé à l’image de lui-même à ce point, et s’aime à ce point, il reste absolument infantile. C’est pour ça que… – ce que Freud montre très bien, c’est que le passage par le narcissisme chacun d’entre nous l’a. C’est l’enfance, où en effet on est adoré comme enfant on peut être adoré on peut être détesté, c’est les deux choses les plus ambivalentes mais disons que c’est un passage absolument nécessaire mais il faut un peu de narcissisme, il faut aussi s’aimer soi-même parce que si on se hait soi-même c’est une forme de narcissisme aigue qui est fondée sur la haine de soi. La haine de soi va avec l’excès de l’amour de soi. Faut toujours le comprendre comme ça. Donc en effet ça peut déboucher sur quelque chose de très pervers, mais il peut y avoir aussi les mégalomanies du moi, je dirais les folies moïques, qui peuvent déboucher sur la paranoïa, les complots l’idée que au fond le monde entier est persécuteur par rapport à vous-même, c’est toutes les folies mégalomaniaques les théories du complot en quelque sorte véhiculent cette idée, en ce sens d’ailleurs notre époque est moïque à l’extrême, vous le voyez tout à fait dans la littérature, dans internet, ce qui prime aujourd’hui c’est pour ça qu’il y a quelque chose de très dangereux c’est le culte du moi, le culte de soi d’ailleurs aussi, le culte du narcissisme, qui est devenu tout à fait envahissant, le primat de l’émotion, le primat de l’affect. Je ne dis pas qu’il ne faut pas d’empathie dans la vie, qu’il ne faut pas de l’émotion, peut-être que la psychanalyse avait trop débarrassé, avait trop mis à distance, l’empathie, ça c’est sûr, mais d’un autre côté ça peut être meurtrier de ne vivre que dans l’immédiateté de l’émotion, de l’empathie ou du moi.

Pourtant le moi comme vous l’avez défini vous-même n’est pas cette instance qui réside dans une forme d’immédiateté émotionnelle le moi est cette instance qui justement va réguler les pulsions qui constituent le ça. Quand vous dites nous sommes dans une époque du moi qui (…), les passions dominent et les émotions dominent vous le moi par …

ER – Parce qu’on a oublié Freud. Nous vivons dans une époque où la psychologie prime…

C’est le moi psychologique donc…

ER – Mais absolument, (…) les émotions mais c’est pas seulement Freud qu’on a oublié c’est la philosophie la littérature je ne suis pas du tout passéiste et je ne dis pas du tout c’était mieux avant je dis qu’on a un changement de paradigme considérable depuis quelques années qu’on voit à l’œuvre, après les grands récits narratifs, je dirais le structuralisme, la phénoménologie, l’explication du monde quand même par la raison, il est certain qu’aujourd’hui on est dans l’explication du monde par le moi par l’émotion, par le neurone, par l’idée que tout est comportemental, ça c’est à mon avis quelque chose qu’il faut critiquer, c’est certain mais c’est inévitable on est dedans, on est là-dedans.

Alors il faut critiquer cette domination du moi psychologique dont vous faites le constat peut-être il est tuile de revenir aux sources de la constitution du moi à proprement parler psychanalytique dont on parlait en début d’émission, il y a notamment ce phénomène du narcissisme puisque vous l’avez évoqué Freud fait du narcissisme non pas un stade mais vous une étape au développement de l’individu. Alors dans quel sens peut-on dire que…

ER – Dans le sens classique du freudisme qui a été repris d’ailleurs par tout le monde c’est une étape nécessaire de l’amour de soi, mais dont il faut sortir, pour l’amour d’objet. Ça c’est dans la clinique c’est-à-dire la relation d’objet va à un moment donné compter dans la vie d’un sujet, s’il reste centré comme un enfant sur lui-même, en effet, c’est destructeur. C’est absolument destructeur. On a eu le tort dans le mouvement psychanalytique de – et c’est une critique qu’on peut faire à Freud, bien qu’il n’ait jamais eu cette tendance homophobe, on a eu tendance à dire que toute l’homosexualité c’est-à-dire l’amour des hommes pour d’autres hommes, et des femmes pour d’autres femmes, était un stade narcissique. Il s’est avéré que c’était pas vrai du tout, et que nous étions tout à fait identiques quelle que soit la tendance amoureuse qu’on développe. Mais je pense – ça, ça a été une erreur du mouvement psychanalytique de voir toute l’homosexualité dans le narcissisme, ça a été corrigé d’ailleurs par la suite – mais reste que la structure narcissique qui est l’amour de soi et de vouloir retrouver dans l’autre exactement soi-même, qu’on soit homme, femme ou quelle que soient les tendances amoureuses, est évidemment destructeur, parce que à ce moment là ça devient extrêmement fusionnel, donc l’idée que un sujet pour exister doit devenir quand même distinct de lui-même dans sa propre vie pour pouvoir accéder à une relation à l’autre, est quelque chose qui reste très fort, c’est pour ça qu’on a inventé le Self, c’est-à-dire le Soi, pour tenter d’expliquer ce phénomène. J’ajouterais que dans l’histoire de la doctrine Jacques Lacan a apporté à cette topique freudienne une théorie du sujet issue de la philosophie et de la phénoménologie, il a ajouté le sujet qui – parce que chez Freud il n’y a pas de sujet au sens de la philosophie, Freud récusait la philosophie [lapsus avec physiologie] son modèle était biologique et Lacan sortant du modèle biologique a introduit dans les topiques l’idée du sujet il a scindé en quelque sorte le moi et le sujet…

Comment est-ce qu’on définit le sujet dans ce cas ?

ER – Alors le sujet dans ce cas là c’est plus tout à fait le sujet de la philosophie, Lacan en fait une instance très inconsciente et au lieu de dire qu’il est déterminé par le ça il va dire qu’il est déterminé par un signifiant, il introduit le modèle linguistique dans la psychanalyse à la place du modèle biologique, mais il y a quelque chose de commun c’est l’idée qu’on est déterminés par nos structures, que le sujet lui même est une structure, moyennant quoi il donne une dimension, il repense le système philosophique toujours pour lutter contre la réduction psychologique il le repense en réintroduisant le sujet phénoménologique qui devient scindé. Et à partir de ce moment là on dira que Lacan, entre les années 30 et les années 50, il va d’abord passer par la phénoménologie puis par cette théorie de la structure, à partir de Lévi-Strauss d’ailleurs, chez Lacan c’est la parenté et pas la famille, c’est le sujet dans son rapport à la structure comme en linguistique, il repense tout le système qui toujours permet de je dirais, de dire la même chose autrement – mais d’apporter une subjectivité, l’idée de subjectivité est très importante, chez Lacan, importée en psychanalyse, parce que sinon on risque toujours la réduction au moi ou la réduction au biologisme et à la physiologie. Et la dimension – aujourd’hui on parle plus facilement de subjectivité pour comprendre la personnalité humaine que d’instance du moi.

Le principal caractère de la démence précoce rangée aux choses consiste en ce que la de la libido aux objets que devient la libido des déments dès lors qu’elle se détourne des objets ? elle se retourne vers le moi, qui constitue la source de la manie des grandeurs de la démence précoce. Comparable à l’exagération de la valeur sexuelle des objets qu’on observe dans la vie amoureuse, c’est ainsi que pour la première fois un trait d’une affection psychotique nous est révélée par sa confrontation avec la vie amoureuse normale.

(Musique : Parlez-moi d’moi ya qu’à ça qui m’intéresse)

Comment distingue-t-on d’un côté le narcissisme dont on a parlé et et de l’autre la mégalomanie est-ce que toute forme de mégalomanie vient du narcissisme alors qu’à l’inverse le narcissisme ne conduit pas forcément à une forme de mégalomanie est-ce que la distinction conceptuelle ici est importante et comment…

ER – Oui, disons que l’excès de narcissisme est plutôt de nature destructive de soi et de l’autre, et ça vire à quelque chose de pervers il y a toujours, ça quand j’ai écrit mon livre sur l’histoire des pervers on voit bien cette dimension là c’est-à-dire comment l’amour de soi conduit à la haine de soi c’est-à-dire l’exact opposé. La mégalomanie c’est un peu différent c’est quelque chose qui a été bien montré par les psychiatres de la fin du XIXème puis repris dans toute la tradition c’est la paranoïa. C’est la paranoïa, la folie du moi, l’idée que le monde entier se centre sur soi, et dans le dernier livre de Luc Boltanski il montre bien ça l’apparition des théories du complot à la fin du XIXème siècle. Avec l’apparition de la psychiatrie puis de la psychanalyse on voit bien que la mégalomanie c’est le monde recentré sur soi, alors on est dans l’hybris la démesure …

Alors quel est le problème ? le surmoi ne joue plus son rôle de…

ER – Le surmoi ne joue plus son rôle, le sujet se prend pour la loi lui-même, il est l’incarnation de la loi. Alors là vous déclinez toutes les formes de dictature paranoïaque, de sujet délirant – vous savez c’est pas un hasard si la démocratie a instauré l’idée qu’il fallait changer de gouvernement souvent et que l’opposition puisse exister. La démocratie athénienne l’a instauré, parce que sinon on devient fou, de son propre pouvoir regardez comment évoluent tous les dictateurs dans une paranoïa une théorie du complot donc c’est extrêmement dangereux, mais c’était déjà dans l’Antiquité si vous prenez le mythe et la tragédie de Sophocle de Œdipe c’est exactement ça, sauf que le malheureux Œdipe n’est pas conscient de ce qui lui arrive puisqu’il ne sait pas quelle est son origine mais c’est le souverain parfait, qui est arrivé à la perfection. Et que dit la tragédie, c’est qu’à un moment donné il est dans la démesure et il ne se rend pas compte qu’il est habité par le contraire de ce qu’il croit être c’est-à-dire par la souillure, puisque il a en fait couché avec sa mère sans le savoir et qu’il a fait des enfants à sa mère, et ça c’est un mythe absolument fascinant c’est que quand on est dans l’excès de démesure on ne voit pas ce qui arrive autour de soi et ça peut amener à la paranoïa, c’est une chose qui avait été repérée par les psychanalystes qui avaient d’ailleurs fait des analyses des dictatures, des folies du pouvoir, mais c’est quelque chose qui est très prégnant aujourd’hui on le voit, regardez tous les dictateurs qui sont en train de tomber, ils sont habités par une paranoïa évidente, évidente avec la théorie du complot, l’idée que l’extérieur devient menaçant, qu’ils sont persécutés par tout, alors c’est compliqué parce qu’en même temps ça existe, les complots ! les complots existent, les services secrets existent…

Mais le propre de la mégalomanie c’est de ne plus faire cette distinction…

ER – Voilà !

Quand l’extérieur et l’intérieur…

ER – Tout à fait !

Un problème à la fois d’harmonisation interne entre les instances psychiques et le rapport à la réalité…

ER – Mais absolument !

Dans lequel on substitue…

ER – Quand on est célèbre et connu on risque évidemment d’être assassiné tous les jours on le sait, par des paranoïaques d’ailleurs, par des fous, mais ça ne veut pas dire que ça existe partout à la porte de chez vous. Donc c’est évidemment un équilibre à trouver. Mais – et d’ailleurs je dirais même que les corporations, les communautarismes peuvent tendre vers des structures paranoïaques, c’est-à-dire que quand il y a le repli sur soi la croyance que la communauté vous apporte toutes les solutions, ça vire à la secte, et vous ne voyez plus du tout ce qu’il y a à l’extérieur. C’est d’ailleurs, c’est arrivé au mouvement psychanalytique lui-même qui est menacé de deux choses d’une part la psychologisation des concepts, et de l’autre la secte. Pourquoi c’est-à-dire le repli sur sa corporation la croyance que une doctrine peut donner la solution à tous les problèmes, et c’est pour ça que périodiquement que ce soit dans l’histoire de la psychanalyse ou ailleurs il faut des grands coups de balai, il faut des révolutions il faut réinstaurer quelque chose parce que je dirais que le dogme risque toujours d’être plus fort que tout, et ça ça existe partout. Et c’est sûr que la démocratie est une idée très forte, pourquoi parce que ça empêche les êtres de virer vers les délires incarnés.

Mais alors une fois que ces êtres ont viré vers ces désirs là comme vous le dites ER, la question qui se pose c’est de savoir s’il est possible si ce délire là cet excès du moi qu’est la mégalomanie qui conduit à la paranoïa comme à l’hypocondrie, si ces excès à sont réversibles, s’il est possible, par la cure psychanalytique par exemple, de retrouver un équilibre, de le retrouver ou de le trouver tout court, d’ailleurs qui permette de s’en sortir. Je pense à un essai de Bela Grunberger qui était un analyste post freudien d’origine hongroise qui est le premier à avoir fait du narcissisme une forme d’instance particulière et qui a pensé à dans la cure psychanalytique à savoir que celui qui souffre de narcissisme produirait un discours quand il est devant son psychanalyste qui lui-même ne donnerait aucune prise au psychanalyste pour analyser ce qu’il dit c’est-à-dire qu’il produirait un discours extrêmement clos lisse qui ne laisse aucun espace d’interprétation et qui dès lors ne se laisse pas soigner il serait donc dans un délire tel dans un délire qui n’est pas forcément un délire de folie, tout simplement la construction d’un discours tellement clos et tellement lisse qu’on n’a aucune prise dessus et donc qu’on ne peut pas soigner cette pathologie là…

ER – Oui hélas il y a énormément de pathologies qui ne sont pas soignables. Si on se place du point de vue de la clinique, pour traiter un sujet, atteint de quoi que ce soit d’ailleurs, il faut qu’il ait une part de conscience de ce qui va mal chez lui. Autrement dit pour pouvoir traiter sur le plan clinique il faut une souffrance. On ne peut pas traiter quelqu’un qui n’a pas une souffrance de son état. Et donc ce que disait Grunberger mais on peut le dire tout à fait autrement, en effet il y a des êtres où on ne peut absolument rien faire mais d’ailleurs je dirais même qu’ils ne viennent pas en analyse, et tant mieux – ou tant pis – et psychoses on ne peut les atteindre que si il y a une certaine conscience de cette souffrance, aujourd’hui on les traite par les médicaments, l’enfermement, mais justement pas ces pathologies là, c’est très difficile…

Qui sont des psychoses dites-vous…

ER – Ça dépend, quelqu’un de paranoïaque peut vivre normalement dans toute sa vie, sans que ça se voit, tout d’un coup c’est l’irruption de la folie et tous les jours dans les faits divers, quelqu’un de tout à fait normal en apparence tout d’un coup tue tout le monde. C’est un délire qui peut être schizophrénique paranoïde mais quelque chose de normal, parfaitement en apparence, quelque chose qui ne se voyait pas, il faut se méfier des normopathies des gens en apparence où tout est normal et tout d’un coup vous aves l’irruption d’un monde intérieur qui était en fait présent et qui apparaît soudainement. Les pathologies narcissiques en effet c’est parfaitement exact on ne peut rien faire sauf si, c’est toujours la même chose, s’il y a une souffrance. Autrement dit sur le plan clinique on ne peut traiter des sujets par la psychanalyse que de leur plein gré, s’ils le veulent et si ils souffrent. Sinon évidemment que ça ne marche pas. Et ça ne peut pas marcher.

S’il y en a bien un qui a conscience de son état et qui en souffre c’est Woody Allen, on va l’écouter tout de suite. Cette scène d’hypocondrie extraite d’Hannah et ses sœurs 1986 dans laquelle Woody Allen hypocondriaque est persuadé d’avoir une tumeur au cerveau et son amie lui répond mais non ton seul problème c’est que tu as trop d’ego. Et je me demande en écoutant cet extrait donc de par ce que Woody Allen incarne dans son rapport à la psychanalyse, ce qui est le plus à craindre aujourd’hui, parce que ce que vous dénonciez tout à l’heure, c’était peut-être l’excès de psychologisation du moi dans le monde environnant le monde contemporain, est-ce qu’il n’y a pas aussi un excès tout aussi dangereux dans ce recours systématique à la psychanalyse pour guérir le moindre mal ?

ER – Ah ça je suis complètement d’accord avec vous ! ce que Woody Allen montre c’est quand même de la névrose, ce que Woody Allen incarne c’est la psychanalyse new yorkaise avec plein d’humour s’il n’y avait pas d’humour, évidemment, moi je la retrouve dans les romans de mon écrivain préféré qu’est Philip Roth, là vous avez absolument – mais ce qui est génial chez Philip Roth c’est l’humour qu’il a vis-à-vis de soi, toute sa littérature c’est moi ! moi ! moi ! sauf que il montre à quel point il critique cet aspect là et finalement il y a une distance…

Qui dit humour dit distance vis-à-vis de soi c’est ça…

ER – C’est pas pour rien que l’humour freudien c’est l’héritage de l’humour juif c’est se moquer de soi-même à l’intérieur de soi-même alors ça je dois dire que la psychanalyse new yorkaise dans ce qu’elle a de plus chic de plus amusant de drôle et qui a résisté aujourd’hui aux États-Unis à tout l’arsenal médicamenteux je vous rappelle quand même que dans le monde entier on ne soigne plus du tout les gens avec l’analyse mais avec des médicaments, de l’esprit qui sont une part valable, notamment pour les troubles de l’humeur mais qui ne marchent absolument pas pour le reste on en prend beaucoup trop et je pense qu’il va y avoir un retour de bâton…

Sur les excès du recours à la psychanalyse…

ER – Ça c’est évident et je l’ai dénoncé moi-même, n’oubliez pas ce que dit aussi Woody Allen mais ce que tout le monde dit c’est que les psychanalystes sont tout aussi fous que leurs patients. Ça se disait des psychiatres, Freud l’avait dit je ne comprends pas que les psychanalystes ne soient pas transformés par leur expérience de la cure et les sociétés analytiques sont aussi les principaux fournisseurs de gens névrosés qui vont très mal qui ressemblent à leurs patients on dira même – pas tous hein j’ai pas envie de déclencher à France-Culture une formidable folie – mais si vous voulez c’est une vieille règle du bon sens, pour s’intéresser toute sa vie et passer ses journées avec des gens qui vont très très mal il faut soi-même avoir connu des expériences où on va mal. Ce n’est pas vrai pour tous les psychanalystes hein, ça n’est pas vrai pour Freud ça n’est pas vrai pour beaucoup d’analystes qui ont fait ça parce que ça les passionnait l’expérience de soi moi par exemple j’allais très très bien quand j’ai ait on analyse, c’est l’aventure qui m’intéressait, mais il est certain que beaucoup d’analystes souffrent des mêmes symptômes que leurs patients et beaucoup de psychiatres aussi. Donc on est là en effet chez les psychanalystes avec cet excès et c’est un drame d’ailleurs d’interprétation avec la psychanalyse de tout et de n’importe quoi. Vous en avez vu un effet ravageant au moment du 11 septembre 2001 où des psychanalystes se sont mis à interpréter des actes de terrorisme en montrant par exemple en essayant d’expliquer que les terroristes faisaient tomber les tours parce que c’était les deux jambes de leur mère, tout ça est absolument horrible et abject, à vomir moi j’ai horreur de ça, ils ont été désastreux au moment de l’affaire Strauss-Kahn moi j’ai compté 19 diagnostics différents…

Oui le problème vient autant peut-être de ces psychanalystes en (…) que de la demande réelle de la part des gens dans…

ER – Mais c’est que nous avons assez de ces demandes voyeuristes vides, ridicules, moïques, d’explications simplistes de l’individu, au risque de me faire attaquer je dirai non ! la psychanalyse ne doit pas servir à ça.

Où est la limite comment la définissez-vous ?

ER – La limite c’est qu’un psychanalyste doit être aussi autre chose que psychanalyste. Et il doit comprendre que cette doctrine a été amenée à la fin du XIXème siècle, que c’est quelque chose de formidablement intelligent, et que ça ne doit pas servir – et d’ailleurs Freud n’était pas comme ça, s’en méfiait, lui-même évidemment était habité par l’idée de tout expliquer par la psychanalyse mais il s’en méfiait – Freud était quelqu’un qui doutait de lui-même, c’est pour ça que j’aime beaucoup Freud, mais il ne faut absolument pas que la psychanalyse devienne un système d’explication de tout et de n’importe quoi et que les psychanalystes s’enferment dans une explication où tout doit être interprété. Et en effet les psychanalystes ont eu tendance que n’importe quel problème pouvait s’expliquer de cette façon là. Et les médias adorent ça. Le médias adorent ça parce que les médias sont souvent très très pervers, les grands médias, ils font venir des gens qui disent n’importe quoi, parce que ça choque parce que ça provoque un effet, de cette façon là, de provocation, mais c’est très dangereux et je suis personnellement tout à fait opposée à ce genre de sottise. Parce que d’ailleurs, c’est ce qui m’a fait dire que les psychanalystes risquaient de devenir les plus grands ennemis d’eux-mêmes. Je rappelle quand même que la haine de la psychanalyse publie depuis 1905, un brûlot conte Freud tous les cinq ans je ne sais pas si vous voyez ce que ça fait depuis plus d’un siècle, donc c’est une doctrine haïe, beaucoup plus que d’autres systèmes de pensée, anthropologiques ou philosophiques, et donc pour lutter contre cette bêtise de la haine de Freud il faut être soi-même très intelligent et ne pas céder à n’importe quoi.


AVR – L’appel au secours est lancé (musique). (…) Lacan envers et contre tout (Seuil) et à paraître avec Alain Badiou un ouvrage intitulé Lacan, passé, présent, qu’on trouve également au Seuil.

Toujours dans le même domaine je vous conseille L’eau et les rêves de Gaston Bachelard. Gaston Bachelard qui essaye de montrer en quel sens il y a un narcissisme positif, pas toujours névrosant, dans l’œuvre esthétique notamment lisez le c’est passionnant, et également la référence que Plotin fait au mythe de Narcisse dans ses Traités notamment le premier Traité sur le beau, qu’on trouve dans une nouvelle édition, en Garnier-Flammarion.

La croissance des inégalités

La croissance des inégalités

Chronique hebdomadaire de Bernard Ginisty du 23 février 2012

Récemment, le Journal Le Monde publiait, sous le titre « 115 millions d’Européens menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale » des statistiques concernant la pauvreté et l’exclusion sociale en Europe (1). On y apprend que 16% des Européens vivent au dessous du seuil de pauvreté, que 10% ont utilisé moins de 20% de leur capacité de travail et que 8% sont en état de « privation matérielle grave », c’est-à-dire dans l’impossibilité de payer un loyer ou de se chauffer correctement. Dans un dossier sur les inégalités et la pauvreté en France (2), le journal La Croix écrit ceci : « Depuis le milieu des années 2000, tous les indicateurs statistiques de mesure de la pauvreté dessinent une courbe nettement ascendante. Dans les rues de nombreuses villes, les associations caritatives, dont le Secours Catholique, enregistrent une montée de la misère, ainsi qu’une multiplication des travailleurs pauvres. En revanche, de nombreux économistes relèvent depuis peu, la croissance spectaculaire du nombre d’hyper-riches ainsi que l’envolée de leurs revenus. Ce grand écart des inégalités représente pour certains une menace sur notre pacte républicain ».

Ainsi donc, ce que les responsables politiques ne cessent d’invoquer pour justifier leurs difficultés, à savoir « la crise », apparaît finalement comme l’inexorable montée d’une fracture sociale de plus en plus indécente que Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités commente ainsi : « Cela fait plusieurs années que l’Observatoire dénonce la hausse des inégalités monétaires, depuis sa création en 2003. Depuis les années 2000, cet écart se creuse de façon de plus en plus préoccupante. C’est un signe de retournement par rapport à une période, commencée dans les années 1970, de réduction des écarts ».

Depuis des décennies, beaucoup de chantres de la modernité nous assurent que le libéralisme serait le nouvel horizon indépassable de notre temps. L’univers radieux passerait par une dérégulation généralisée des forces du marché qui nous arracheraient aux brumes des idéologies au profit de la seule langue universelle qui aurait du sens : l’argent. Un des acteurs de cette aventure libérale, Pierre Dauzier, PDG du groupe Havas de 1986 à 1998, décédé en 2007, analysait avec lucidité l’inanité de ce dogme : « Cette inanité, écrit-il, je l’ai partagée. Jour après jour, je me suis efforcé de me conformer à la banalisation des idées et à l’adaptation aux schémas financiers. Car tous les schémas finissent par devenir financiers ». Et de son expérience de manager de groupe international il conclut : « Le capitalisme financier n’est pas amendable. On a pu espérer l’avènement d’un capitalisme populaire plus égalitaire. C’était un leurre. Certains l’ont agité au moment des privatisations. J’étais bien placé pour observer la promotion de cette illusion. On faisait miroiter aux petits épargnants des perspectives de prospérité. Ils se sont vite aperçus qu’ils étaient floués : le capitalisme ne récompense plus que les spéculateurs et les financiers » (3)


(1) “115 millions d’Européens menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale”. In Cahier Géo & Politique du journal Le Monde des 19 et 20 février 2012, page 3

(2) “Le prix des inégalités” Journal La Croix du 20 janvier 2012, pages 12 -13

(3) Pierre DAUZIER : Le marketing de l’apocalypse Editions de la Table Ronde, 1998, pages 137 et 140

Pétition internationale pour l’abord clinique de l’autisme

imposer par la loi l’orientation du travail d’un praticien ou d’une institution

La prise en charge de l’autisme est aujourd’hui un enjeu crucial.

Récemment, une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée Nationale tendant à interdire l’orientation psychanalytique dans le champ du « spectre de l’autisme » et à y privilégier exclusivement les thérapies cognitivo-comportementales.

Nous affirmons qu’on ne saurait imposer par la loi l’orientation du travail d’un praticien ou d’une institution.

De fait, les psychologues sont nombreux, qui interviennent, à des titres divers, auprès des sujets dits autistes et de leurs familles. En cela, ils sont directement concernés par cette proposition de loi. Mais, au-delà, c’est chaque psychologue qui est concerné, car cette loi remettrait en cause son autonomie professionnelle, autant dire son éthique et sa responsabilité.

le psychologue, libre de choisir ou concevoir sa méthode

Le psychologue est, en effet, libre de choisir et même de concevoir sa méthode, sa technique, c’est-à-dire son orientation telle qu’elle détermine le cadre dans lequel il rencontre celui qui s’adresse à lui. La loi garantit cette liberté.

Les psychologues n’en sont pas moins attachés à la diversité de leurs propres formations – lesquelles comportent de multiples options tant dans la formation universitaire, continue ou en cours d’emploi que dans la formation personnelle indispensable – et des pratiques qui en découlent, ainsi qu’à celle des autres professionnels dont ils sont partenaires.

Le prétendu « retard français » des psychiatres, psychologues et universitaires fréquemment mentionné dans des textes officiels (rapport Létard) laisse supposer que ceux-ci méconnaissent l’état actuel des connaissances sur l’autisme. Est-il vraisemblable qu’ils refusent de s’informer depuis plusieurs dizaines d’années ? Est-il plausible que ces professionnels soient si inégaux à la hauteur de leur tâche ? Pourquoi seraient-ils plus ignorants que les politiques qui s’emploient à leur faire la leçon ?

ça n’est pas aux politiques de prendre parti en matière de débats scientifiques

Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur le fait que des divergences d’opinions persistent fortement et durablement, en France et au-delà, entre les spécialistes de l’autisme ? En vérité les connaissances actuelles sont connues de tous ces derniers ; ce qui diffère ce sont les interprétations qui en sont faites. Quelle légitimité possèdent des politiques à venir trancher dans des débats complexes ? Leur opinion ne reflète que celle des groupes de pression qui les supportent. Ils veulent faire accroire que la science serait achevée alors qu’il existe un consensus concernant le fait que les savoirs sur l’autisme restent aujourd‘hui incertains. Il en découle que la seule attitude appropriée consiste à favoriser la diversité des recherches ayant déjà fait état de résultats significatifs.

Les psychologues respectent la démarche scientifique fondamentale et savent qu’ils ont à s’inspirer de sa rigueur. Ils n’en ont pas moins un devoir d’alerte quant à l’imposture que constituerait la mise au ban des pratiques fondées sur la rencontre et la parole.

Nous demandons donc que cette proposition de loi ne soit pas inscrite au calendrier législatif.

Nous demandons que les pouvoirs publics garantissent le libre choix de l’orientation de travail des institutions, des praticiens, et des psychologues en particulier.

Le 24 février 2012.


Voir aussi

-* Autisme, la psychanalyse (enfin) contrainte à évoluer [22 février 2012] par Serge Tisseron in Libération prédé de “Et si que la psychanalyse jouait l’ouverture ?” par Philippe Grauer
-* Ni rituel psychanalytique ni réductionnisme génétique ! Les malades méritent mieux [22 février 2012] par un Collectif
-* Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle [22 février 2012] par Jean-François Rey
-* APPEL A UNE PLATE FORME CONSENSUELLE POUR L’ANNÉE DE L’AUTISME 2012 [21 février 2012]
-* Packing – convoqué par l’Ordre le Pr. Delion s’explique [18 février 2012] entretien Quotidien du médecin, conduit par David Bilhaut, précédé de “Pour une démarche intégrative humaniste, contre la guerre des emmurés” par Philippe Grauer
-* Alain Vanier écrit à la HAS [16 février 2012]
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de “Conviction peu convaincante” par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de “Pour une démarche intégrative“, par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de “Y voir clair dans la question de l’autisme” par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de “À droite, droite !” par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de “Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre”, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de “Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide”, par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de “Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre” par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de “Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance” par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

L’humiliant apprentissage du premier député “nègre”, Hégésippe Legitimus

Toutes les civilisations ne se valent pas. “Pour comprendre pourquoi le député UMP Brice Hortefeux a affirmé que les propos du ministre de l’intérieur étaient ” presque une évidence“, alors que le député (apparenté PS) de Martinique, Serge Letchimy(1“), les a dénoncés comme une scandaleuse remise en cause du principe d’égalité, il n’est pas inutile de rappeler que les représentants du peuple français sont les héritiers d’une histoire conflictuelle, laquelle marque encore leur vision du monde.

Des propos tels que ceux de Claude Guéant sur l’inégalité des civilisations sont depuis longtemps considérés, en effet, comme une évidence dans l’Hexagone, et c’est au nom de celle-ci que les élus originaires des Antilles ont été stigmatisés. Le premier député noir de la IIIe République s’appelait Hégésippe Légitimus. Fondateur du Parti socialiste guadeloupéen, il devient député de cette île en 1898. Voici quelques extraits des articles que la presse lui consacre lors de son arrivée à Paris au lendemain de son élection. ” Il croit fermement à l’apaisement social et au progrès des Lumières. On ne peut certes pas l’accuser, quoiqu’il soit nègre, de voir tout en noir. ” (La Presse, 12 juillet 1898.)

” M. Légitimus se promène aux Champs-Elysées avec un collègue parisien. Avouez, dit celui-ci, que nous avons de beaux arbres ? Le député nègre, levant la tête : Oui, mais ils manquent de singes. ” (Le Figaro, 10 novembre 1898.)
” L’on affirme que le jour qui précéda son élection, on le vit, nu comme un ver, orné de sa seule cravate rouge conjurer du même coup, par une danse échevelée, les maléfices du diable et ceux de l’opposition. ” (Le Journal des débats
, 2 juin 1898.)

” Le député de la Guadeloupe possède une bonne petite instruction primaire, mais il croit fermement aux revenants, aux incubes, aux succubes – démons – , et lui-même est quelque peu expert dans les pratiques mystérieuses de la sorcellerie, dont la Guadeloupe est la terre bénie ” (Le Matin, 29 mai 1898). ” C’est l’homme primitif en toute sa candeur aimable. On dirait la confession émue d’un orang-outang descendu de son palmier ” (Le Matin, 21 septembre 1898).

M. Légitimus est, avant tout, ” l’ennemi décaré de tous ces misérabes bougeois qui boivent la sueu du pauve peupe “. Du peuple nègre, bien entendu. Il dit encore : ” Je si pou le tavailleu conte l’exploiteu, pou la Répoupique sociale conte la Répoupique éactionnaie “. (Le Journal du dimanche, 12 juin 1898.)

Ces citations ne sont pas extraites des journaux d’extrême droite, mais des quotidiens de toutes tendances politiques, à l’exception du Parti socialiste de Jean Jaurès. C’est bien l’argument de l’inégalité des civilisations qui sous-tend ces propos humiliants. La stigmatisation de l’accent, de la couleur de peau, des croyances sert à ancrer dans l’esprit des Français l’idée que “cet homme-là n’est pas comme nous. Il n’est pas digne de nous représenter.“

Pour échapper à ces humiliations, Hégésippe Légitimus a fui les journalistes, refusant de répondre à leurs questions. Puis il a quitté précipitamment Paris pour regagner Pointe-à-Pitre. Aujourd’hui, ceux qui se sentent blessés par les ” évidences ” de MM. Guéant et Hortefeux refusent de les subir en silence. Et ils ont la possibilité d’y répondre publiquement. Au lieu de s’en inquiéter, les véritables républicains devraient s’en réjouir, car c’est un progrès de la démocratie.

Gérard Noiriel, Historien, directeur d’études à l’EHESS, auteur de Dire la vérité au pouvoir, (Agone, 2010)

© Le Monde

  • 1

    VERBATIM : l’intervention de Serge Letchimy à l’Assemblée Nationale

    «Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu’il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ça n’est pas un dérapage, c’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures.

    “bon sens” ou injure faite à l’Homme ?

    [Image : Sans titre]

    Non M. Guéant, ce n’est pas “du bon sens”, c’est simplement une injure qui est faite à l’Homme. C’est une négation de la richesse des aventures humaines. C’est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat. Aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l’intelligence.

    Montaigne disait “tout homme porte en soi la forme de l’humaine condition”. J’y souscris. cliquez pour lire la suite.

Oui, il est permis d’évaluer les cultures !

L’Occident est supérieur par l’autocritique

Par Pierre-Henri Tavoillot

Président du Collège de philosophie © Le Monde

Aujourd’hui que tout s’évalue – des hôpitaux aux grandes écoles, des chercheurs aux ministres, des placements financiers aux budgets des États -, pourquoi n’aurait-on pas le droit d’évaluer les civilisations ? Après tout, on pourrait fort bien attribuer des AAA+ à certaines et dégrader la note d’autres au fil de l’histoire et en fonction de l’air du temps…

C’est une boutade, bien sûr, mais qui vise à dédramatiser un peu la polémique récente – très surjouée à mes yeux, dans le contexte d’une campagne électorale dont on conviendra qu’il n’est guère propice au traitement des questions délicates. Or la question est délicate : est-il légitime ou non d’affirmer la supériorité de certaines civilisations, et notoirement de la nôtre ?

Coincé entre, d’une part, la conviction des bénéfices de la démocratie et des droits de l’homme et, d’autre part, la mauvaise conscience de l’impérialisme colonial, on reste comme tétanisé par ce qui ressemble fort à une question piège. Et pourtant une issue est possible pourvu que l’on distingue les différents registres, critères et sens du terme ” civilisation ” qui sont ici en jeu. En voici quatre différents.

1.

Le premier nous est légué par l’ethnologie. Une civilisation désigne selon elle un ensemble de créations humaines (œuvres, moeurs, règles, croyances, savoirs, savoir-faire…), qui témoignent d’un écart avec la nature. Le fait de cuisiner avant de manger ; le décalage entre la puberté physique et l’autorisation sociale de procréer ; la reconnaissance de la vieillesse, etc. : autant de traits qui désignent la civilisation comme une mise à distance du monde humain vis-à-vis du naturel brut.

De ce point de vue, toutes les civilisations sont équivalentes. Aucune ne peut être décrétée plus puérile, plus naturelle ou plus primitive que les autres, puisque toutes manifestent un degré analogue d’élaboration culturelle. Et même si la tentation est forte de considérer les tribus ” sauvages ” ou les peuples traditionnels comme étant plus proches de la nature (voire, dirait-on aujourd’hui, plus écologistes), les ethnologues nous ont convaincus que la complexité de leurs dispositifs culturels n’avait rien à envier aux nôtres. Mais pour autant cela ne nous autorise pas à affirmer que toutes les civilisations se valent, car nous sommes ici dans le registre de la stricte description d’un fait (le fait de la culture) et non dans celui de la mesure d’une valeur.

2.

Pour juger, il faut recourir à un autre critère. Celui qui permettra de parler comme on le fait si souvent de ” hautes ” ou de ” grandes ” civilisations. Il ne s’agit plus de décrire la seule différence entre nature et culture, mais de mesurer ce qu’une époque ou un peuple ont apporté à l’humanité et à son histoire. Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des oeuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité.

En dépit de sa clarté apparente, ce critère est très incertain, ne serait-ce que parce que la plupart des peuples se sont eux-mêmes conçus comme les représentants les plus éminents de l’humanité dans son ensemble ; il ne leur venait même pas à l’esprit que l’idée d’universel puisse être relative. Et s’ils ont produit de grandes choses, c’était de manière parfaitement égoïste.

Or, aujourd’hui, nous avons appris à nous méfier de l’universel qui, pensons-nous spontanément, n’est jamais très loin de l’impérialisme, cette espèce de folie des grandeurs. Pour un individu, c’est se prendre pour Napoléon ; mais pour une civilisation, c’est se prendre elle-même pour l’universel ; et rejeter dans la barbarie le reste du monde. De ce point de vue, la grandeur n’est jamais très loin de l’horreur…

3.

Nous touchons là le troisième critère qui nous permettra d’affirmer haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale ! Elle est la seule à parvenir à aussi bien se détester. C’est ainsi que l’on peut trouver une issue à la polémique actuelle : la supériorité de l’Occident, ce serait au fond sinon le relativisme lui-même (car le terme est à manier avec prudence), du moins cette capacité de se décentrer, de s’autocritiquer, voire de se haïr.

Cela commence avec Homère – très oriental au demeurant – qui dresse un portrait peu flatteur des Grecs dont il était pourtant censé raconter l’épopée : que valent Achille le colérique et Agamemnon le mesquin, à côté du bon et bel Hector ? Et cela n’a ensuite jamais cessé : critique chrétienne de Rome ; critique humaniste du christianisme ; critique ” moderne ” des humanités antiques ; critiques ultraconservatrices et hyperrévolutionnaire des droits de l’homme ; critiques occidentales de l’Occident colonial, etc.

La liste est longue. L’Occident n’a jamais laissé aux autres le soin de le dénoncer. Et ce parcours fut balisé par la haine de soi, le sanglot de l’homme blanc, le débat sur la comparaison des civilisations, voire la culpabilité. Tels sont les traits caractéristiques de notre univers spirituel. Ils fonctionnent pour le meilleur comme pour le pire ! Le meilleur, c’est l’autoréflexion, la distance critique, le doute, l’intérêt aussi pour les autres civilisations qu’il s’agit de connaître, comprendre, préserver ; le pire, c’est quand la critique n’accepte plus la critique ; c’est quand le doute refuse d’être mis en doute…

4.

Il reste encore une dernière marche à franchir, qui ne concerne pas seulement la civilisation autocritique de l’Occident, mais ce qu’on pourrait appeler la civilisation de la démocratie. En quoi consiste sa supériorité ? Eh bien, dans l’affirmation que les civilisations importent moins que les individus qui les constituent ; dans l’idée que leur liberté, leur égalité et leur fraternité méritent notre attention plus que tout autre chose. Cette civilisation-là, née en Occident, le dépasse désormais de beaucoup et a cessé de lui appartenir en propre : une telle largeur, voilà peut-être le signe de la vraie grandeur.

Pierre-Henri Tavoillot enseigne la philosophie à la Sorbonne et est membre du Conseil d’analyse de la société. Il est l’auteur de Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, Grasset, 2011.-

Noter l’Autre est absurde

Pourquoi je suis relativiste

Je fais partie de ces ” relativistes de gauche ” que Claude Guéant exècre. Pour autant, je ne crois pas du tout, contrairement à la position qu’il nous prête, que ” tout se vaille “. C’est d’ailleurs pourquoi je suis de gauche (ce qui suppose que toutes les politiques ne se valent pas) et relativiste (ce qui suppose que le relativisme vaut mieux, à mes yeux, que l’absolutisme).

Il y a donc quelque chose que M. Guéant n’a pas compris. Ce ne serait pas si grave si une partie de la gauche, tombant dans le panneau que lui tendait le ministre de l’intérieur, ne s’était empressée de soutenir la position opposée, qui reproduit, en inversant les termes, la même erreur.

Dire que toutes les civilisations se valent, ou qu’elles ne se valent pas toutes, suppose en effet, dans les deux cas, qu’elles valent quelque chose, qu’on puisse à peu près mesurer objectivement. Mais que peut valoir une civilisation, et comment le mesurer ? Par un prix ? Bien sûr que non : une civilisation n’est pas une marchandise, qu’on pourrait acheter ou vendre ! Par une note ?

L’ancien enseignant que je suis pourrait l’envisager, mais pour se rendre compte aussitôt d’une évidente et double absurdité. Appliqué à la polémique actuelle, cela supposerait qu’il y aurait d’un côté ceux qui prétendent que toutes les civilisations se valent, qu’elles méritent toutes (par quel miracle ?) la même note, par exemple 15 sur 20. Et, en face, ceux qui prétendent qu’elles ne se valent pas toutes, que telle civilisation (par exemple la nôtre) mérite un 18 sur 20, alors que d’autres ne méritent qu’un 16, un 12 ou un 6. Il me paraît clair que le problème, posé en ces termes, est à la fois mal présenté et insoluble, pour deux raisons principales.

La première, c’est que toute évaluation suppose des critères, des normes, des valeurs de référence, qui n’existent qu’à l’intérieur d’une certaine civilisation. C’est ce qui nous voue à ce que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss appelait un ” relativisme sans appel “. On ne pourrait prétendre juger dans l’absolu de la valeur de telle ou telle civilisation qu’à la condition de n’appartenir à aucune, ce qui est bien sûr impossible, ou d’en juger du point de vue de Dieu, ce qui suppose qu’on se mette à sa place, prétention qui serait théologiquement fautive et humainement délirante.

La seconde raison, qui est encore plus forte, c’est qu’une civilisation n’est pas un ensemble homogène et immuable, ni même une collection strictement définie, dont on pourrait calculer, comme dans une classe de collège, la ” moyenne “. C’est une somme, si l’on veut, mais intotalisable. Soit par exemple la révolution industrielle : l’avancée technique qu’elle représente est incontestable ; comme les dégâts qu’elle impose à l’environnement. Mais quelle valeur accorder à ceux-ci ou à celle-là ? Aucune science n’en décide ; aucun consensus, entre nous, ne règne. C’est ce qui permet à tel de mes amis de juger que la culture des Indiens d’Amérique valait mieux que celle que nous leur avons imposée, et je défie quiconque de lui démontrer qu’il a tort. Même chose pour les croisades ou la Révolution française, le colonialisme ou les droits de l’homme, Mozart ou Hitler, les talibans ou la merveilleuse culture arabo-andalouse. Qui fera le total ? Qui calculera la moyenne ? Et qui ne voit, à l’inverse, que la frontière, entre le meilleur et le pire, traverse chaque civilisation, bien davantage qu’elle ne les oppose ?

Bref, ce qui suffit à invalider l’idée d’une hiérarchie globale des différentes civilisations (à supposer qu’on puisse les définir !), c’est qu’il existe des démocrates arabo-musulmans et des fascistes judéo-chrétiens. C’est bien sûr les premiers qu’il importe de soutenir. Parce que toutes les civilisations se vaudraient ? Pas du tout. Mais parce qu’une civilisation démocratique vaut mieux qu’une civilisation fascisante.

” Relativisme de gauche “

C’est pourquoi il importe de refuser le ” tout se vaut “, qui n’est plus du relativisme mais du nihilisme. Si tout se vaut, rien ne vaut. Au nom de quoi alors combattre le racisme, la xénophobie, l’obscurantisme ? Etre relativiste, c’est penser que toute valeur est relative. Être nihiliste, c’est penser qu’il n’y a pas de valeur du tout ou qu’elles ne valent rien. La première position amène chacun à défendre les valeurs qui sont les siennes, d’autant plus précieuses qu’elles sont fragiles, puisque aucun absolu ne les garantit. La seconde position amène à ne rien défendre du tout, ce qui laisse le terrain libre aux fanatiques de tout poil, qui prétendent détenir l’absolu.

Toutes les civilisations se valent-elles ? Objectivement oui, en un sens, puisqu’elles ne valent rien (il n’y a pas de valeurs objectives). C’est le point de vue des sciences humaines. Mais qui pourrait s’en contenter, sans tomber aussitôt dans le nihilisme ? Lors d’un colloque où je me réclamais du ” relativisme sans appel ” de Lévi-Strauss, un intervenant m’objecta : ” Lévi-Strauss n’est pas relativiste. La preuve : il est très sévère avec l’islam ! ” C’était faire la même erreur que M. Guéant. Que l’ethnologie, en tant que telle, n’émette aucun jugement de valeur, en quoi cela empêcherait-il un individu, fût-il ethnologue, de le faire ? Que Lévi-Strauss, en tant qu’individu, ait préféré le bouddhisme au christianisme et le christianisme à l’islam, c’est assez clair (relisez la fin de Tristes tropiques, Pocket, 2001). Mais lui ne prétendait pas parler au nom de l’absolu, ni même, dans ces pages-là, au nom de l’ethnologie ! C’est pourquoi je me sens si proche de lui, et si loin de M. Guéant. Être ” relativiste de gauche “, pour parler comme ce dernier, c’est penser qu’une civilisation relativiste, laïque, démocratique, féministe et humaniste vaut mieux qu’une civilisation absolutiste, théocratique, fascisante, phallocratique et xénophobe. C’est aussi constater que notre civilisation, sur ce chemin-là, a encore de gros progrès à faire.

André Comte-Sponville

Philosophe

Alain Vanier écrit à la HAS

À Monsieur le Président de la Haute autorité de Santé,

Paris, le 16 Février 2012

Monsieur le Président,

Malgré la mise au point de la HAS concernant l’élaboration des recommandations de bonnes pratiques dans la prise en charge des autistes, je me permets de vous faire part de mon inquiétude ainsi que de celles de mes collègues.

aucune étude sérieuse n’a pu évaluer…

En l’état actuel des connaissances sur l’autisme, aussi bien que des modes de prise en charge – éducatifs ou psychodynamiques (d’inspiration psychanalytique) – aucune étude sérieuse et fiable n’a pu évaluer la pertinence des méthodes prônées par ceux qui attaquent les pratiques d’inspiration psychanalytique au nom de dispositifs soi-disant rigoureusement évalués. Le Pr Laurent Mottron, titulaire de la Chaire de Recherche en neurosciences cognitives de l’Autisme à la Faculté de Médecine de l’Université de Montréal (cf. document ci-joint), dont on ne peut tenir l’avis pour partial, précise qu’il existe, à propos des méthodes d’intervention comportementales intensives dans l’autisme « une disproportion considérable entre le niveau de validité scientifique et la réputation de scientificité de ces méthodes auprès des associations et des services de santé ». Il ajoute que “les dernières études sur (…) l’apprentissage (dans l’autisme) questionnent profondément les bases rationnelles de ces méthodes.” On peut aussi citer les travaux de Victoria Shea (« A perspective on the research literature related to early intensive behavioral intervention (Lovaas) for young children with autism », Autism December 2004 vol. 8 no. 4 349-367), et de beaucoup d’autres.

praticiens marginaux

La campagne actuelle ne doit pas nous tromper : non seulement aucune des méthodes – quels que soient son orientation et ses présupposés théoriques – préconisées dans le traitement de l’autisme n’a fait ses preuves, mais de plus, en France, l’application « pure » d’une technique est le fait de praticiens marginaux. En effet, la grande majorité des prises en charge d’enfants autistes sont pluridisciplinaires et associent approche psychodynamique et méthodes éducatives.

Quant à la stigmatisation des parents, elle se réfère à des travaux qui ont plus d’une cinquantaine d’années ! S’il fallait apporter un élément de preuve supplémentaire, on peut se reporter au communiqué de la plus importante association de parents, l’UNAPEI, demandant au député Fasquelle le retrait de sa proposition de loi, en précisant que « L’UNAPEI, association de parents d’enfants handicapés mentaux, est pour une approche pluridisciplinaire. » C’est une attitude d’une grande sagesse en l’état actuel des connaissances sur l’autisme. En effet, reviendrait-il aux politiques de décider des résultats de la recherche ?

psychanalyse régulièrement attaquée

La psychanalyse est régulièrement attaquée depuis plus d’un siècle. Mais dès que l’on se penche un peu sérieusement sur sa méthode, ses enjeux et ses résultats, apparaissent des travaux qui démentent le contenu de ces attaques. Je vous renvoie entre autres à JAMA. 2008;300 (13):1551-1565 et l’éditorial de ce même numéro, relayé par le New York Times du 1er Octobre 2008, mais aussi British Journal of Psychiatry.2011, 199 : 15-22, etc. N’oublions pas que la récente évaluation des psychothérapies en France (INSERM) donnait des résultats différents de ceux obtenus par des organismes similaires, dans la plupart des autres pays ayant procédé à ce même type d’investigation. C’est de toute façon un domaine où l’évaluation est très difficile à effectuer, et la plupart des conflits actuels menés au nom de la « science » ou de l’efficacité masquent mal des enjeux de pouvoir, d’influence, d’attribution de crédits, etc.

carence criante de lieux d’accueil

Enfin, du point de vue des résultats, la France ne fait pas moins bien en matière d’autisme que la plupart des pays occidentaux, hormis la carence criante de lieux d’accueil adapté pour ces patients.

Pour toutes ces raisons, j’imagine mal qu’un organisme aussi important dans notre pays que la Haute autorité de Santé puisse anticiper sur un état de connaissances qui, pour l’heure, est plus que fragmentaire. Je crois très volontiers que le rapport diffusé dans la presse n’était qu’un des nombreux travaux préparatoires d’une commission réunissant des professionnels de santé impartiaux dont la compétence intègre les multiples courants de recherche qui travaillent sur l’autisme, avec la même volonté de comprendre un peu mieux ce trouble si complexe dans le but de mieux venir en aide à ces patients.

En vous remerciant de votre attention, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de mes sentiments les plus confraternels

Alain Vanier
Professeur des Universités
Directeur de l’Unité de Recherche CRPMS-EA3522
de l’Université Paris Diderot-Paris 7
Ancien psychiatre des hôpitaux