Autisme : la psychanalyse (enfin) contrainte à évoluer

Par Serge Tisseron

plombée par deux handicaps

Comment en est on arrivé là ? Comment les psychanalystes qui tenaient pratiquement tous les postes de pouvoir à l’université et dans les services de psychiatrie il y a encore une dizaine d’année en sont ils arrivés à être écartés de la prise en charge de l’autisme par la Haute autorité de santé ? La réponse qui consiste à dire qu’il y aurait de “bons” et de “mauvais” psychanalystes, et que les parents d’enfants autistes seraient tombés sur les seconds, ferait sourire si elle n’était pas un moyen de tenter de cacher l’ampleur de la crise. Le problème est que la psychanalyse a été plombée dès l’origine par deux handicaps que les sociétés de psychanalyse, trop soucieuses de la fidélité au maître, n’ont pas su faire évoluer, en condamnant même à la marginalité ceux de leurs membres qui auraient pu le faire.

retard considérable

Quels sont ces deux handicaps ? Le premier est lié au fait que le terme de psychanalyse a été très tôt marqué par une ambiguïté. Freud en était conscient lorsqu’il écrivait : “Ayant désigné à l’origine un procédé thérapeutique spécifique, il est aussi devenu actuellement le nom d’une science, celle du psychisme inconscient.” Cela n’est pas spécifique au psychanalyste : l’ingénieur en travaux publics avec la mécanique des sols et le médecin avec les sciences médicales sont dans la même situation. Mais dans tous les domaines qui combinent une science et une technique, la science est ouverte sur les autres disciplines scientifiques et tente d’en intégrer les découvertes. Or le fait que la psychanalyste soit instituée en “science de l’inconscient” a conduit beaucoup de psychanalystes à penser que la seule méthode d’investigation appropriée à son avancement était le traitement psychanalytique des patients, tandis que ces traitements étaient le seul moyen de faire progresser leur science. Cette façon de tourner en rond a conduit à une dégradation partielle de la psychanalyse en idéologie. C’est ainsi que les psychanalystes se sont révélés très en retard dans leur capacité de prendre en compte les travaux sur l’attachement et les traumatismes et qu’ils continuent à témoigner d’un retard considérable dans l’approche de l’homosexualité, des mères porteuses, et de l’impact des technologies numériques qu’ils envisagent souvent comme une menace pour la symbolisation et la civilisation.

tout ce qui relève d’autres fonctions du psychisme

Un second problème a alors redoublé celui-ci. Dans la mesure où la psychanalyse était une “science du psychisme inconscient” – ce que certains ont traduit de façon encore plus restrictive par “science du désir inconscient” –, les psychanalystes ont prétendu se centrer sur la mise au jour des significations cachées dans l’inconscient. Et du coup, ils ont ignoré, pour ne pas dire dévalorisé, tout ce qui relève d’autres fonctions du psychisme, et précisément de celles que Freud avait attribuées au Pré conscient et au Conscient comme les processus d’apprentissage et les capacités d’attention et de concentration.

traumatisme, corps, images

Il en a résulté une incapacité à comprendre les aspects de la vie psychiques qui se sont révélés les plus importants ces dernières années : la place des traumatismes dont l’impact ne se pense pas en termes d’inconscient, la place du corps, et l’importance des images comme mode de symbolisation à part entière : certains psychanalystes continuent de penser que la construction verbale serait le premier et le plus important pas qu’un individu fait au cours de son évolution et refusent d’envisager le mode de pensée en images.

impossibilité de penser en dehors des clous

Revenons à l’autisme. Ce sont ces incapacités théoriques qui ont empêché beaucoup de psychanalystes de concevoir ses éléments marquants : le traumatisme vécu par des parents confrontés à un enfant présentant des tendances autistiques, le fait que les autistes souffrent d’un handicap qui ne leur permette pas d’identifier la signification des mimiques de leurs interlocuteurs (les psychanalystes allongent leurs patients pour mieux en ignorer l’importance) et le rôle que peuvent remplir les images pour leur permettre de poser des repères symboliques.

reconnaissance de trois formes complémentaires et équivalentes de symbolisation

Bref, autour de l’autisme, il n’y a pas eu de “bons” et de “mauvais” psychanalystes, mais des praticiens confrontés à l’impossibilité de penser en dehors des clous de leurs écoles respectives. C’est pourquoi, plutôt que de s’apitoyer sur la décision de la HAS, celle ci doit être l’occasion pour les psychanalystes d’engager plusieurs renouveaux théoriques. L’un d’entre eux est à mon avis la clé de tous les autres : c’est la reconnaissance de trois formes complémentaires et équivalentes de symbolisation.

mode mouvement

La symbolisation sur un mode sensoriel, affectif et moteur implique les mouvements, les gestes et les mimiques. Ils nous permettent de nous donner des représentations de ce que nous pensons et éprouvons avant de constituer la base des liens sociaux.

mode image

La symbolisation imagée consiste à se donner des représentations imagées d’un événement. Il s’agit bien sûr d’images mentales, mais celles-ci sont souvent facilitées par des supports matériels, comme des photographies ou des films. L’événement est présent à travers sa trace qui constitue une forme de mise à distance : il est présent en son absence par sa représentation.

mode verbal

Enfin, la symbolisation sur un mode verbal correspond à une double mise à distance de l’événement : par le fait d’être formulé en son absence, et par le fait que cette formulation fasse intervenir une forme de codage de l’information totalement arbitraire.

Divers témoignages écrits par des autistes nous invitent à repenser les choses de cette façon. Freud n’avait pas tout prévu.

DSM V en vue – Le deuil n’est pas une maladie !

Bonjour le DSM V – prochaine édition mais 2013

Le Point.fr – Publié le 22/02/2012 à 18:13

Par Anne Jeanblanc

Levée de boucliers des spécialistes devant le fait que la tristesse consécutive au décès d’un proche puisse être assimilée à une dépression.

Dans l’éditorial accompagnant son dernier numéro, la revue scientifique The Lancet soulève un lièvre de taille : le futur DSM-V (Diagnostic & Statistical Manual of Mental Disorders, la “bible” élaborée par l’American Psychiatric Association et utilisée dans de nombreux pays) considérerait que le chagrin après un deuil est une forme de dépression. Bref que le sentiment de tristesse, de perte, le manque de sommeil, les pleurs, l’incapacité à se concentrer, la fatigue et le manque d’appétit souvent observés en pareilles circonstances mériteraient bien un traitement médicamenteux…

Interrogée à ce sujet, la psychiatre parisienne Sylvie Angel est formelle : “Le deuil n’est pas une maladie.” Cette spécialiste rappelle qu’il dure en moyenne trois mois, avec des fluctuations en fonction de l’âge du défunt ainsi que des circonstances de son décès, et que, enfin, il ne peut être considéré comme une pathologie qu’au-delà de six mois. “Auparavant, et dans un passé encore récent, le deuil était accompagné“, remarque-t-elle. “Et le partage de la souffrance avec la famille, les amis, les voisins permettait de verbaliser sa souffrance et de mieux la supporter. Certains rituels religieux existent encore pour accompagner le deuil. Mais le pire, c’est la solitude”.

[Image : Sans titre]

Individualisme de nos sociétés

Faut-il donc prescrire des médicaments pour compenser les effets de l’individualisme caractéristique de nos sociétés ? “On peut proposer une aide médicamenteuse brève, ponctuelle, par exemple donner un anxiolytique pour aider quelqu’un à supporter la cérémonie des obsèques” répond le Dr Angel. En revanche, il n’est pas question de prescrire des antidépresseurs, sauf évidemment en cas de deuil pathologique. Et elle insiste sur l’intérêt des groupes de partage de deuil et des ritualisations religieuses pour aider ceux qui souffrent.

dangereusement simpliste

Les auteurs de l’édito du Lancet ne préconisent pas autre chose : “Médicaliser le chagrin, de façon à légitimer l’administration régulière d’un traitement antidépresseur par exemple, est non seulement dangereusement simpliste, mais aussi faux“, écrivent-ils. Selon eux, il n’existe aucune preuve d’effets bénéfiques des traitements antidépresseurs chez les individus ayant récemment subi le décès d’un proche. De plus, “chez de nombreuses personnes, le chagrin peut constituer une réponse nécessaire au deuil qui ne devrait pas être supprimée ou éliminée“.

Intérêts économiques

Et pourtant, en pratique, il n’est pas rare que le deuil soit médicalisé. “Ce ne sont pas les psychiatres qui donnent le plus d’antidépresseurs aux personnes victimes d’un aléa de la vie, mais les médecins généralistes, remarque Sylvie Angel. Ils n’ont pas le temps d’écouter longuement leurs patients, ils ne sont pas formés pour cela et ils estiment que les médicaments vont aider ceux qui vont mal.” Or les psychiatres insistent sur la nécessité de proposer un accompagnement psychologique, en même temps que tout traitement antidépresseur.

créer des maladies pour recycler ses médicaments

La prochaine édition du DSM est prévue en mai 2013. Et, compte tenu des réactions des spécialistes, rien ne dit que le chagrin lié au deuil sera alors présenté comme une forme de dépression. Mais, pour Antoine Vial, membre du collectif Europe et Médicaments, cette tentative de modification montre, une fois de plus, “le poids de l’industrie pharmaceutique, qui cherche à créer des maladies pour recycler ses médicaments”. Comme il l’avait déjà fait dans le documentaire Maladies à vendre, diffusé en novembre dernier sur Arte, il espère que les intérêts économiques ne primeront pas sur ceux des patients.

Ni rituel psychanalytique ni réductionnisme génétique ! Les malades méritent mieux

Par le Collectif Yehezkel Ben-Ari, neurobiologiste, président de l’association Vaincre l’autisme ; Nouchine Hadjikhani, neuroscientifique, membre du conseil scientifique de Vaincre l’autisme & Eric Lemonnier, pédopsychiatre.

Les débats homériques en cours sur les causes de l’autisme laissent perplexe toute personne un tant soit peu informée sur la réalité de cette maladie. Des conflits idéologiques, forts éloignés de la réalité médicale et biologique, semblent fleurir particulièrement dans l’autisme. Il convient de rappeler quelques faits qui ne sont pas contestables.

maladie développementale multifactorielle

1. L’autisme est une maladie précoce qui prend naissance le plus souvent pendant la grossesse. On trouve plus de neurones dans certaines régions cérébrales des enfants autistes. La prolifération cellulaire ayant lieu exclusivement in utero chez l’homme, cette preuve ne peut être contestée. L’autisme est une maladie du développement cérébral avec la formation très tôt de réseaux neuronaux aberrants qui rendent difficile la communication des enfants autistes dès leur plus jeune âge.

2. L’autisme a parfois une origine génétique, mais l’environnement joue un rôle crucial. On a pu identifier des mutations génétiques dont l’expression chez l’animal cause des malformations et un ” comportement autistique “. Ces mutations, qui ont un impact sur la formation de connexions entre cellules nerveuses, entraînent dans le cerveau de l’embryon un cercle vicieux avec des effets délétères sur les régions atteintes.

3. Des études épidémiologiques montrent une bonne dizaine de facteurs de type environnementaux ayant un rapport avec l’autisme. Ainsi, une étude danoise des corrélations entre autisme et complications à la naissance montre plus de soixante facteurs périnataux liés à l’autisme, y compris une présentation anormale du bébé lors de la naissance, des complications de type ombilicale/placentaire, une détresse fœtale, une lésion ou un trauma néonatal, une naissance multiple, une hémorragie maternelle, une naissance en été, un faible poids à la naissance, une petite taille pour l’âge gestationnel, une malformation congénitale, des difficultés de nutrition, une anémie néonatale, une incompatibilité ABO – les trois groupes sanguins – ou de type rhésus.

La probabilité d’avoir un enfant autiste augmente de façon significative quand deux facteurs sont réunis. Des toxiques tels que les métaux lourds et les pesticides ont aussi une incidence sur l’expression de la maladie. En résumé, l’autisme est une maladie développementale multifactorielle.

même les aspects affectifs ont par essence un substratum biologique

4. Une malformation cérébrale est un phénomène ” biologique ” qui ne nage pas dans l’éther et ne se guérit pas avec des mots. Parler de la responsabilité de la mère et de vouloir guérir les rapports avec son enfant fait fi de cette réalité biologique. Par exemple, l’ocytocine – une hormone libérée pendant la naissance et l’allaitement joue un rôle certain dans l’attachement mère-enfant. Imaginons que cette hormone marche moins bien chez une mère et son enfant ; va-t-on l’accuser d’en être responsable et va-t-on guérir ce rapport difficile avec des mots ou plutôt avec l’hormone déficiente ? Il faudrait rappeler que même les aspects affectifs qu’affectionnent les psychanalystes ont par essence un substratum biologique. La prétention des psychanalystes de guérir cette maladie avec des séances de psychanalyse ne tient pas, car on ne peut pas ignorer la biologie. Le manque de fondement scientifique de cette branche et le fait qu’elle s’affranchit du minimum de preuves statistiques auxquelles sont astreints tous ceux qui veulent développer des traitements est inacceptable.

dégâts en culpabilisant les mères

De plus, non seulement les preuves d’une quelconque amélioration sont toujours attendues, mais de plus la méthode provoque des dégâts en culpabilisant les mères et en faisant prendre du retard à l’enfant pendant que celui-ci est privé d’une éducation qui pourrait l’aider à se développer. À l’autre extrême, le réductionnisme génétique procède d’une simplification abusive qui, tout en dédouanant les mères de leurs responsabilités, ne tient pas compte des facteurs environnementaux.

cette maladie ne va pas être guérie au sens où on l’entend avec une aspirine

On a pu identifier des centaines de mutations associées à l’autisme, dont plusieurs sont aussi à l’origine d’autres maladies neurologiques. Il y a donc plusieurs gènes pour une même maladie et plusieurs maladies pour un même gène montrant la difficulté du diagnostic et rendant une thérapie génique illusoire. Cette double OPA sur une maladie et des parents dont le courage mérite plus de respect et d’admiration n’a pas lieu d’être. Cette maladie et son traitement posent un problème redoutable aux chercheurs, qui doit être abordé avec pragmatisme et sérieux. Les parents rapportent souvent avoir vécu la prise en charge de leur enfant comme une épreuve, d’une part par la culpabilisation maternelle qu’elle engendre, mais surtout en proposant une hiérarchie des priorités, souvent sans prendre en compte les objectifs essentiels d’autonomie et d’intégration. Les parents ont souvent à juste titre le sentiment d’être dépossédés de leur fonction parentale, incapables qu’ils seraient de faire des choix pour leur enfant.

Il faut avoir le courage de dire que cette maladie ne va pas être guérie au sens où on l’entend avec une aspirine. Des méthodes différentes peuvent permettre d’améliorer le quotidien des parents, tant mieux, c’est déjà cela ! La guéguerre entre droite et gauche n’a pas lieu d’être ici, marier la gauche avec la psychanalyse est aussi simpliste que prétendre que les approches comportementales sont de droite. Commençons par comprendre comment se construisent ces réseaux aberrants, comment réduire leurs effets nocifs sur les réseaux voisins et, surtout, comment arriver à réduire tout cela le plus tôt possible, et on aura avancé.

une approche à la carte sans menu fixe et sans hégémonie s’impose

Cessons de promettre la guérison miraculeuse à partir d’un gène ou d’une molécule qui effacera les séquelles des malformations développementales. C’est en bloquant ces activités aberrantes avec des outils pharmacologiques que les promesses les plus sérieuses sont en cours de développement. En attendant, une approche à la carte sans menu fixe et sans hégémonie s’impose, mais elle doit être basée sur des méthodes qui ont fait leurs preuves.

Notre dossier

-* Appel à une plate-forme concensuelle pour l’année de l’autisme 2012
-* Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle [22 février 2012] par Jean-François Rey
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de “Conviction peu convaincante” par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de “Pour une démarche intégrative“, par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de “Y voir clair dans la question de l’autisme” par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de “À droite, droite !” par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de “Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre”, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de “Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide”, par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de “Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre” par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de “Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance” par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

Autisme : c’est la psychiatrie qu’on attaque. Défendre la psychothérapie institutionnelle

Par Jean-François Rey, philosophe

Un rapport de la Haute Autorité de santé (HAS) qui doit être rendu public le 6 mars dénonce, dans sa conclusion, la non-pertinence de l’approche psychanalytique et de la psychothérapie institutionnelle dans le traitement de l’autisme, certes, et on risque de ne pas en rester là. C’est l’humanité même de la psychiatrie qui est condamnée. La pratique du ” packing “, longtemps utilisée dans le traitement des psychoses de l’adulte, repose sur l’enveloppement humide qui permet au patient souffrant d’un morcellement du corps propre de retrouver de l’intérieur son enveloppe corporelle.

si le scientisme gagne à l’aide d’arguments et de pressions non scientifiques

Est-ce bien cette pratique qui suscite les cris de haine de la part des associations de parents d’enfants autistes ? Les témoignages de ceux qui en auraient été les bénéficiaires ne seront même pas entendus. Le pédopsychiatre Pierre Delion, dont on ne dira jamais assez la gentillesse et l’esprit d’ouverture, est la victime d’une véritable persécution ; cette campagne de haine n’a cessé de gonfler jusqu’à sa convocation devant le Conseil de l’ordre. Cette douloureuse affaire ne fait qu’augmenter le niveau d’angoisse où nous jette déjà une crise sociale et morale alimentée de toutes parts : si le scientisme gagne à l’aide d’arguments et de pressions non scientifiques, alors le désert croît. Si la psychiatrie n’est plus dans l’homme, on assistera à des pratiques de contention et de répression que l’on signale déjà ici ou là.

controverse scientifique ou interdiction disciplinaire

La désolation caractéristique du vécu de la psychose est aussi une expérience qui nous guette tous : en allemand, la désolation (Verwüstung) se souvient du désert (Wüste) qu’elle traverse. Aujourd’hui, si on ne pense pas en même temps la psychiatrie et la culture, on accroît la désertification. Ce qui est inédit dans cette affaire, c’est que, pour la première fois, on voit qu’un procès fait à la psychanalyse, discipline qui ne s’est jamais dérobée à la critique, débouche non pas sur une controverse scientifique argumentée mais sur une interdiction disciplinaire réclamée par des lobbies.

Encore une fois, on peut contester la prétention de la psychanalyse à la scientificité, comme l’ont fait au siècle dernier les arguments de Karl Popper, ceux de Georges Politzer ou, plus près de nous, ceux de Gilles Deleuze. Il faut insister là-dessus : la psychanalyse, discipline libérale, ne s’autorisant que d’elle-même, selon les termes de Lacan, indépendante du discours universitaire mais mobilisant toutes les ressources de la science et de la culture, n’a jamais prétendu se dérober au débat scientifique. Cette pression de l’opinion intéressée et pleine de ressentiment est une insulte à la liberté de penser et une menace pour les autres disciplines de la science et de la culture.

À côté des vociférations d’aujourd’hui, la première vague de l’antipsychiatrie des années 1970, qui charriait beaucoup de préjugés et d’analyses sommaires, n’avait pourtant pas la même tonalité de haine et de bêtise. Or, cette haine risque de parvenir à ses fins.

Certes, elle est nourrie de la souffrance de parents d’enfants autistes qui ont le sentiment d’avoir été culpabilisés par des discours peu nuancés. Menée à son paroxysme, la haine vise à soustraire l’enfant souffrant à une pratique qui vise pourtant à le soulager. L’autiste n’est pas un malade, dit la nouvelle antipsychiatrie. La maladie mentale n’existe pas, disait la première antipsychiatrie. De telles affirmations massives résonnent comme un déni de la souffrance et plus encore de l’humanité qui est ou devrait être au cœur de la clinique, si toutefois le mot même de clinique a encore un sens pour les censeurs.

dénouer l’intrigue du scientisme et du judiciaire bâtie autour de l’autisme

Mais les arguments ont entraîné, cette fois-ci, un recours à l’appareil judiciaire et à un traitement disciplinaire là où un débat argumenté et scientifique fait défaut. Il convient donc d’informer : il existe des lieux de soin, des praticiens, qui résistent à cette dérive. Ils y résistent d’autant mieux qu’ils savent dénouer l’intrigue du scientisme et du judiciaire bâtie autour de l’autisme, mais dépassant de loin la seule question de l’autisme. Il est urgent d’avoir recours à une défense et illustration d’une psychiatrie née pendant et après la guerre qui visait à supprimer l’enfermement asilaire : soigner l’hôpital avant de soigner les malades, selon la formule du psychiatre allemand Hermann Simon, reprise par François Tosquelles.

la rencontre

Quand l’hôpital va mieux, certains troubles disparaissent. La psychothérapie institutionnelle qu’on dénonce aujourd’hui a une histoire à faire valoir. Je me contenterai d’en rappeler quelques principes simples. L’institution doit faire du sur-mesure : ce n’est pas au patient de s’adapter au milieu. Pour cela, le concept analytique de ” transfert ” est précieux. Le transfert d’un patient, schizophrène ou non, sur l’institution, que Jean Oury appelle ” transfert dissocié “, consiste à organiser la ” rencontre ” entre le patient et d’autres personnes évoluant dans les mêmes lieux : soignants, personnels de service, autres patients. Le mot même de ” rencontre ” est la clé de cette pratique. Pour qu’il y ait rencontre, il faut qu’il y ait liberté de circuler. Mais davantage encore, il faut que les lieux et les personnes soient assez distincts : distinguer les sujets, distinguer les lieux pour qu’ils deviennent des sites de parole, distinguer les moments contre un temps homogène et vide, distinguer des groupes et des sous-groupes dans un réseau d’activités. En un mot, résister à la tyrannie de l’homogène, face lisse du ” monde administré “, selon la formule de Theodor W. Adorno.

Henri Maldiney

Une telle pratique de soin de l’esprit humain s’est nourrie de l’apport de la psychanalyse, sans exclusive. Mais surtout, hors du débat scientifique dont pourtant on nous prive, il faut dire l’ancrage de ce traitement. ” L’homme est en situation dans la psychiatrie comme la psychiatrie est en situation dans l’homme. ” Ces mots du philosophe Henri Maldiney ont été illustrés dans des lieux aussi divers que la clinique de Ludwig Binswanger à Zurich, l’hôpital de Saint-Alban (Lozère) pendant la guerre ou, aujourd’hui encore, à la clinique de La Borde (Loir-et-Cher).

Va-t-on assécher l’élément humain dans lequel ces institutions baignent ? L’obsession sécuritaire présentant le patient schizophrène comme un danger, jointe au recours à la justice, va-t-elle avoir raison de ces pratiques toujours en recherche ? Nous ne pouvons nous y résoudre. Le désert croît et pourtant rien n’est joué.

– Jean-François Rey. La Mesure de l’homme : l’idée d’humanité dans la philosophie d’Emmanuel Levinas. Michalon, 2001.-

– Jean-François Rey. Autour de l’enfant : questions aux professionnels, L’Harmattan, 222 p., 22 €.-

Notre dossier sur la question

-* APPEL A UNE PLATE FORME CONSENSUELLE POUR L’ANNÉE DE L’AUTISME 2012
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de “Conviction peu convaincante” par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de “Pour une démarche intégrative“, par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de “Y voir clair dans la question de l’autisme” par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de “À droite, droite !” par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de “Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre”, par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de “Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide”, par Philippe Grauer
-* autisme packing – Lettre ouverte des 39 par Collectif des 39 [27 janvier 2012]
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de “Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre” par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de “Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance” par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération

Toutes les civilisations ne se valent-elles pas ?

Ou comment déclencher une polémique au mépris de l’intelligence

Par Daniel Ramirez

21 février 2012

Voir aussi

Symbiose des cultures par Edgar Morin – suivi du texte de l’intervention du député Serge Letchimy à l’Assemblée nationale, d’une interview du ministre par le Figaro, et d’un commentaire d’Éric Richalley, le tout précédé de “Faux débat et vraie manipulation” par Philippe Grauer [8 février 2012]

Noter l’Autre est absurde, par André Comte-Sponville [24 février 2012]

L’humiliant apprentissage du premier député ” nègre “, Hégésippe Legitimus par Gérard Noiriel [24 février 2012]

Oui, il est permis d’évaluer les cultures par Pierre-Henri Tavoillot [24 février 2012]

“Toutes les civilisations ne se valent pas“

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? On a beaucoup brodé sur l’usage inadéquat du mot de civilisation. J’en dirai donc moins ici. Car il aurait suffi de remplacer ce mot par celui de culture pour que cette déclaration soit du goût de bien plus de monde. Mais quand même, rendons à Spencer, à Spengler et à Toynbee, ce qui leur est dû pour l’usage pluriel du mot les civilisations donc, car son usage singulier, cher à la colonisation (Jules Ferry : “nous apportons La civilisation“), semble un peu dépassé par cette vision, qui donne à la longue le paradigme civilisationnel utilisé par Samuel Huntington dans Le choc de civilisations [1]. La préoccupation principale de Spencer [2] était d’ordre évolutionniste ; les civilisations évoluent, comme les espèces vivantes, idée typique du XIXe siècle, très contestée depuis, et d’ailleurs dans sa propre théorie l’évolution d’une civilisation la conduit à un degré grandissant d’hétérogénéité, ce qui devrait empêcher à la longue de pouvoir en parler et la juger comme un ensemble cohérent et aboutit à une forme d’anarchisme.

Oswald Spengler, penseur allemand, conservateur comme il y a peu, longuement courtisé par les nazis, est l’auteur d’une œuvre dont le titre même donne des sueurs froides à beaucoup Le déclin de l’occident [3]. Spengler joue le mot Kultur contre celui de Zivilisation, un ancien réflexe allemand, d’ailleurs, pour dire que la deuxième ne peut que faire décliner la première, dissoute par le libéralisme et le socialisme, qui font perdre son âme prussienne (sic) à la quintessence de l’Occident. Il partageait avec Spencer l’idée organiciste selon laquelle les civilisations vivent et meurent comme les êtres vivants, selon un cycle naturel. Mais si on revenait à lui pour évoquer le déclin (et donc la défense qui s’impose) de l’Occident en tant que civilisation, il faudrait avoir l’estomac franchement à toute épreuve.

mortelles

Le troisième larron fut Arnold Toynbee [4], un historien bien plus rigoureux, à qui on doit la première classification en grandes civilisations, assez proche à celle de Huntington. Selon lui, les civilisations sont la clé de l’histoire et non les États, elles répondent à des défis, ce qui les font vivre et aussi, lorsqu’elles ne répondent plus, mourir, mais non d’une façon mécanique et organiciste comme ses prédécesseurs.

En tout cas ces civilisations sont des vastes ensembles réunissant plusieurs États, dans la longue durée. Une grande importance dans la cohésion de ces ensembles est donnée à la religion (en cela il est de grande actualité pour ceux qui pensent de la sorte). Braudel [5] parlait de “la longue, l’inépuisable durée des civilisations,” qui “sans fin réadaptées à leur destin, dépassent donc en longévité toutes les autres réalités collectives, et leur survivent.”

Mais ni Toynbee ni Braudel, pas plus que Durkheim ou Max Weber ni même Huntington ne parlaient de civilisations supérieures ou inférieures. Ces penseurs, sérieux et honnêtes, quoi que l’on pense de leurs théories, savaient qu’on ne flirte pas avec quelque chose de trop proche de l’inégalité des races, qui a déjà causé beaucoup de mal pour arriver au paroxysme au XXe siècle.

valeurs

D’ailleurs, si une civilisation est un si vaste et durable ensemble des cultures et des sociétés, comment pourrions-nous la juger globalement ? À l’aune de nos valeurs, évidemment, serait-on nombreux à répondre, quasiment par réflexe. Dire que des choses se valent ou ne se valent pas, met en branle les valeurs. Certes. Mais que sont les valeurs ? Ce sont les critères qui nous permettent d’évaluer, de préférer une chose à une autre, une action à une autre, les critères de désirabilité et de préférence dans nos choix. Nous préférons l’égalité des femmes plutôt que le sexisme, par exemple, nous aimons la liberté individuelle et nous exécrons la torture et l’esclavage. Nous nous reconnaissons dans ces valeurs – parmi d’autres – en sorte qu’elles font pour nous partie intégrante de notre culture, de notre projet de société. Jusqu’à là tout va bien.

Mais qu’en est-il de notre civilisation ? Si nous tenons en compte les classifications, au demeurant fort discutables de Toynbee ou de Huntington, nous appartenons à la civilisation occidentale, datant, à peu près (!) de la fin de l’empire romain. Se caractérise-t-elle par le refus de l’esclavage (aboli seulement en 1848) par l’égalité de la femme (en 1944 pour la France !) et par le respect des droits individuels (déclaration de 1948) ? Pas le moins du monde ! En réalité la très longue durée de notre civilisation se caractérise par une oppression millénaire de la femme, la pratique de l’esclavage et des sociétés de privilèges autocratiques et bellicistes. Ce que nous préférons alors est quelque chose qui n’est en rien représentatif de notre “civilisation”. Pour tout dire elle ne devient civilisée que très tardivement.

Par ailleurs, les méfaits d’une civilisation font-ils partie d’elle ou non ? Pouvons-nous dire que notre civilisation c’est la technologie et la démocratie mais non pas l’absolutisme et traite négrière ? Que dire du nazisme et la Shoah ? Et de la bombe atomique ? Laquelle de nos civilisations a-t-elle produit cela ? En tout cas ce n’est ni la confucéenne ni l’indienne ni la musulmane ni la latino-américaine, pour reprendre certaines de celles que cite Huntington. Cela doit venir de plus près, non ?

inanité du paradigme civilisationnel

Si nous intégrons également le génocide des peuples précolombiens, l’Inquisition, et toutes les guerres d’Occident, ainsi que l’ère soviétique et Staline (impossible de l’écarter comme relevant de la civilisation orthodoxe, ce serait pour le moins ironique, l’URSS n’ayant eu de cesse de combattre les orthodoxes sans compter que ni Dostoïevski ni Tolstoï ni Tchaïkovski ni Soljenitsyne ne peuvent se voir exclus de notre civilisation !), la civilisation qui de loin a causé les maux les plus massifs, les génocides les plus féroces est l’Occidentale. Ni Darius, ni Attila ni Gengis Khan ni Moctezuma n’ont infligé un dixième du mal que nous avons répandu et auraient frémit devant les exploits destructeurs du XXe siècle occidental. Que pouvons-nous conclure ? D’une part nous pouvons conclure à l’inanité du paradigme civilisationnel lui-même pour comprendre quoi que ce soit à l’époque contemporaine, de l’autre au sophisme des valeurs.

nous préférons ce que nous préférons

Explorons davantage ce dernier point. Dire que nous préférons les choses que nous aimons à celles que nous détestons est une redondance. Dire que nous préférons nos valeurs (celles qui nous font préférer ces choses) à celles contraires l’est tout autant. Ainsi, dire que nous (il est clair, j’espère maintenant, que ce nous ne saurait représenter la civilisation occidentale) préférons nos valeurs, celles de notre société, équivaut à dire que nous préférons ce que nous préférons. Nul besoin de se lever tôt le matin pour découvrir ça.

Mais peut-on juger finalement les autres systèmes de valeurs ? Il est entendu que nous ne pouvons juger que d’après nos valeurs. Dans ce cas, dire que nous n’aimons pas les choix (et les valeurs qui les animent) de ceux qui ne choisissent pas comme nous, ne sort pas de la tautologie nous n’aimons pas ce que nous n’aimons pas. La seule possibilité d’y échapper est de dire que les valeurs selon lesquelles nous jugeons les autres systèmes de valeurs sont universelles. Bingo, cette fois on a trouvé ! Cela fait longtemps que l’Occident se gausse de cette trouvaille. Mais qui affirme que nos valeurs sont universelles ? Coucou, c’est encore nous ! Quelle belle affaire !

toute culture affirme en principe l’universalité de ses valeurs

Pourtant, affirmer la bonté et la supériorité de ceci ou de cela n’est-ce pas affirmer que ceux qui la nient se trompent ? Autant dire que tout système de valeurs, toute culture ou ensemble sociétal affirme en principe l’universalité de ses valeurs. Mais seulement en tant qu’idéal à atteindre, d’horizon à viser, car il est évident qu’il y a de nombreux autres dans le monde qui se trompent (“Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.”[6]); parfois ils sont désignés par des expressions comme “les infidèles“[7], ou “les barbares“. Regardez maintenant la cohérence de cette phrase : “c’est au nom des valeurs universelles que nous jugeons inférieurs ceux qui les nient (en les rendant par cela non-universelles !”) Si elles étaient vraiment universelles, on n’aurait personne à juger de la sorte. Affirmer l’universalité de ses valeurs n’est donc en propre qu’affirmer le souhait qu’elles le deviennent, c’est affirmer la désirabilité de son universalisation.

Maintenant, pour juger de tous les systèmes de valeurs, mis les uns à côté des autres comme devant un tribunal, il faudrait bien être en dehors de la terre et si possible en dehors de l’humanité. Deux types d’êtres pourraient se livrer à de tels jugements : Dieu (les dieux ?) ou les extraterrestres. Le problème est que l’existence des deux est sujette à caution. Quant aux humains, il est clair qu’ils sont insérés dans des langages (culturels) et des systèmes de pensée, dans des ensembles de valeurs, héritiers des cultures et des civilisations avec tout ce qu’elles représentent, leur diversité, leurs égarements, leur partialité et même leur bruit et leur fureur.

Les civilisations, donc, ne peuvent ni « se valoir » ni ne pas se valoir

Qu’en est-il maintenant, de l’expression « nos valeurs universelles » ? Elle est, au pire un oxymore, au mieux un pari. Un oxymore : si elles sont universelles elles ne peuvent pas être les nôtres (le nous était défini par contraste avec le “eux”, le possessif “nos”, s’opposant à “leurs”), l’universel ne peut être que ce qui est à tous. Un pari : sur la future constitution des valeurs universelles ; ce qui voudrait dire quelque chose de comme ceci : nous avons à présent des valeurs diverses, certaines (que nous avons pris beaucoup de temps à adopter) sont potentiellement universelles. D’autres cultures les partagent, mais pas toutes. Nous nous trompons peut-être pour certaines de ces valeurs, les autres aussi, pour certaines. Nous voudrions bien un jour tomber tous d’accord sur un ensemble de plus en plus grand de valeurs que nous puissions, seulement alors, appeler universelles. Ce n’est pas le cas pour le moment. Mais pour que cela arrive un jour, cela implique la nécessité de cultiver et de développer une gamme précise de valeurs autour de la tolérance, du pluralisme, de l’ouverture à l’autre. Et que les autres les cultivent aussi, bien sûr, et que nous reconnaissions lorsque les autres les cultivent. Et encore que nous reconnaissions nos erreurs[8]. Autrement, comment penser qu’un jour nous serions tous d’accord sur une universalité reconnue et en acte et pas seulement auto-désignée ni potentielle ?

Précisément les propos autant sur l’inégalité des civilisations, les pantalonnades tautologiques et l’ethnocentrisme évident des déclarations de supériorité, le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne vont pas du tout dans le sens de la tolérance ni du pluralisme ni de l’ouverture à l’autre.

Leur arrogance les empêche de voir qu’elles cumulent une faute scientifique et intellectuelle (l’usage indu du très contesté paradigme civilisationnel), une faute morale et politique (l’incitation à l’intolérance et au rejet d’autrui), et une double faute de logique : 1) J’affirme des valeurs que je prétends universelles, comme la tolérance, que je nie en même temps en incitant à l’intolérance et 2) Je réfute l’universalité même de ces valeurs en pointant ceux qui ne les respectent pas. Pour paraphraser Lévi-Strauss, l’affirmation de la supériorité de sa propre culture est signe de son infériorité, les inférieurs sont ceux qui croient à l’infériorité[9].

Si nous croyons que les personnes qui émettent de tels propos appartiennent vaguement à quelque chose comme notre civilisation, ce sera encore plus difficile de croire à la supériorité de celle-ci.

Voir aussi Symbiose des cultures, par Edgar Morin.

[1] Samuel Huntington, “The clash of Civilisations”, article dans la revue Foreigns Affairs (1993), puis un livre, The clash of Civilisations and the Remaking of World Order (1996); édition française : Le choc de civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

[2] Herbert Spencer (1820-1903), sociologue et historien anglais, le véritable fondateur de l’évolutionnisme (ou darwinisme) social.

[3] Le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes) 1918-1922, édit. Française, 1948

[4] Arnold Toynbee, A Study of History, 3 vols. I,II, et III, 1933, vols. IV, V,et VI, 1939.

[5] Ferdinand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècles Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1979 ; L’identité de la France, Paris, Arthaud, 3 volumes, 1986; Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud, 1987 (cf. 1963).

[6] Pascal, Pensées, 294.

[7] « Dahr-al-Harb » (maison de guerre), en Arabe. Bien que ces expressions (Dar-al-Islam, « maison de la paix » ou de la « soumission ») ne figurent pas dans le Coran. Le prophète Mohamed parlait parfois de Dar-al-Kurf (domaine des incroyants), pour se référer à ceux qui l’on chassé de La Mecque.

[8] Certains déplorent le mea culpa permanent de l’Occident, la « manie de demander pardon, comme Pascal Brucknerdans La Tyrannie de la pénitence : Essai sur le masochisme Occidental, Grasset, 2006. Mais on peut aussi bien penser que ce processus n’est qu’à ses débuts et que des réparations, par exemple, on n’en a pas beaucoup vu et qu’il faudrait une dose bien supérieure d’inventivité pour créer des nouvelles formes du travail de mémoire, qui ne soient pas, justement dans la pénitence inutile, sans tomber dans l’oubli ou la auto-condescendance négationniste.

[9] Claude Lévi-Strauss avait déclaré « le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », dans Race et histoire, Unesco, 1952, Paris, Folio/essais, 1982 (redit. 2006), p.22.

Et la politesse dans tout ça ?

– Cécile Ernst. Bonjour Madame, merci Monsieur. L’urgence de savoir vivre ensemble. Paris : J.-C. Lattès, 2011, 191 p., 14 €.-

– Dominique Picard. Politesse savoir vivre et relations sociales. Que sais-je ?

– Dominique Picard. Pourquoi la politesse ? le savoir-vivre contre l’incivilité. Paris, Seuil, 2007, 233 p.,16 €.-
Introduction. Actualité de la politesse. – Première partie. Un monde fait pour vivre ensemble. – Deuxième partie. Des réponses stratégiques pour une vie sociale problématique. – Une culture en mouvement. – Conclusion. Le savoir-vivre : un besoin universel ?

Note : nouvelle édition actualisée et entièrement remaniée du livre paru en 1995 sous le titre Les rituels du savoir-vivre

CE – Critique du savoir-vivre, comme pratique de distinction, socialement discriminante. Dans cette critique du savoir vivre se trouve le concept d’une civilité à laquelle s’est adossé ce qui a construit la citoyenneté de la Troisième république.

politesse civilité et savoir-vivre

DP – Politesse, civilité et savoir-vivre sont utilisés à peu près ensemble, historiquement. On peut les considérer comme équivalents. Le couple politesse du cœur / aspect de distinction a toujours coexisté. Selon les auteurs il constitue toujours une opposition contrastive, mais il n’existe pas d’accord pour que l’un ou l’autre terme signifie l’aspect positif ou négatif. Tout remonte à la civilité d’Érasme. Le terme revient aujourd’hui mais à partir d’incivilité. Ç’aurait pu être impolitesse ou encore un autre terme. Par ailleurs, de la délinquance à l’impolitesse, il est clair qu’on recourt à un euphémisme pour parler de brutalité et de violence. Intéressante figure de réthorique sociologique, pour associer violence à des comportements scolaires on parlera d’incivilité.

CE – La civilité comme bonnes manières à l’usage d’autrui. Codes sociaux qui relèvent d’une volonté de se distinguer, le savoir vivre élitiste vs. le comportement vis-à-vis des autres, le respect d’autrui.

DP – Établir une différence entre l’huile dans les rouages de la vie en société et le respect des codes élitistes. Mais s’il est important de s’habiller pour sortir à l’Opéra, c’est qu’il s’agit d’un acte éducatif de la prof qui sort sa classe, il s’agit d’enseigner à ses élèves les manières de l’autre. De faire comprendre aux jeunes gens qu’il est important de s’adapter, pour ne pas faire honte à leur professeur, ni se faire remarquer.

CE – La contestation révolutionnaire, par rejet violent des codes met en place un rapport aux autres plus proche, citoyen, camarade. Le rejet de la politesse aurait-il un sens révolutionnaire ? contestataire en tout cas.

DP – Je pense que ça fait partie de l’acte éducatif de faire comprendre que l’apparence a aussi un sens, même s’il ne s’agit pas de s’y arrêter.

quand le seul autre qui compte c’est le même

AF – Le regard des autres, réduits aux camarades, la tyrannie de la majorité, le seul autre qui compte c’est alors le même.

Dans Éloge du paraître Renaut Camus prend aussi l’exemple de l’Opéra. Le souci du paraitre, du côté de la civilisation, l’homme sort de la barbarie le jour ou le prend le souci du regard de l’autre sur lui. On soigne son image auprès des autres. Et ces jeunes prisonniers du regard exclusif de leurs pairs ? Ils ne veulent pas enlever leur uniforme, signe de leur aliénation, où trouver le courage de se démarquer de leurs camarades ?

CE – Cela devient grave quand il s’agit de ne surtout pas être meilleur à l’école.

AF – Quand ils s’habillent dans leur uniforme serait-ce les abandonner à leur conformisme, que de les conforter en parlant de contestation, d’appuyer leur critique constante de ce que les adultes s’efforcent de leur transmettre – sans désormais suffisamment de crédibilité ?

dans le souci de l’apparence du respect de soi autant que de l’autre

DP – nostalgie de la politesses, art de la vie en société, ce qui fait lien entre les gens. Or quand on est dans le clivage, eux et nous, on est dans cette impossibilité du lien social. Il faut revenir sur l’apparence, cela n’est pas si anecdotique que ça, il y a dans l’apparence du respect de soi autant que de l’autre. Arriver dans une tenue qui ne choque pas c’est aussi leur montrer qu’on ne veut pas choquer, respecter les valeurs fondamentales des autres. Le respect de soi et des autres débouche sur une sorte d’éthique de la politesse, les deux vont toujours ensemble.

Cultiver ses manières et son esprit

AF – Vous dites qu’en 2006 dans un lycée de banlieue Ouest parisien, l’ambiance était plus policée couloirs mais que dans majorité des classes les élèves rivalisaient d’imagination pour scandaliser leurs professeurs. Les incivilités de répandent dans tous les milieux, il ne faut pas stigmatiser injustement les populations de banlieue, où j’ai rencontré des jeunes parfaitement civils. Des mal élevés sans aucun respect d’autrui il y en a désormais partout. Cela va de pair avec un rejet de la culture et du savoir. Les enseignants s’ils roulaient en Porsche et s’habillaient en Prada seraient respectés. Cultiver ses manières et son esprit, ce sont les deux qui importent et vont ensemble. Ce qui constituait les fondements de notre autorité, le savoir et la culture, est contesté, donc notre autorité, puisque c’est cela que nous représentons, qui a perdu toute valeur à leurs yeux.

“celui qui pense ça il manque de respect à son élève“

CE – Si on entre dans la comparaison entre civilisations on se fourvoie, le relativisme culturel, pas mieux, risque d’être dévastateur et d’accompagner cette dynamique de l’incivilité. Comment exprimer l’immense sentiment de découragement qui s’empare de vous quand vous lisez sur la copie d’un élève à qui on a donné à réfléchir sur la notion de respect que “celui qui pense ça il manque de respect à son élève“? Ainsi le mot respect se trouve investi aujourd’hui de notions contradictoires.

s’ouvrir aux autres

DP – Respect, devenu aujourd’hui synonyme de politesse, équivaut au je te prierais d’être poli. De façon très égocentrique cela devient si tu me respectes tu dois accepter mes normes à moi. On assiste à un éclatement de micro cultures, des liens entre groupes sociaux différents, il suffit simplement parfois d’aller d’une entreprise à une autre pour passer d’un univers à un autre. La question est de s’ouvrir aux autres. À quoi s’oppose l’univers du clivage, comme le clivage opposition / lien, dans la phrase du ministre. Cela provient d’un éclatement entre microcultures séparées.

Le relativisme favorise l’éclosion de microcultures qui empêche l’accès à l’universel

CE – Culture / civilisation, l’anthropologique, le typique de la baguette et du béret, ce débat sur l’identité nationale et cette phrase de Guéant, confond l’anthropologique et le rapport aux droits de l’homme et la démocratie. Nous devons faire nous français attention à ne pas amalgamer l’universel à ce qui relève de l’anthropologie dans notre culture. désir de langage commun à base de démocratie. attention à ce qui va nous lier, ce qui parle de la dignité humaine vs. nos caractéristiques culturelles.

Effectivement si on doit hiérarchiser, on peut le faire entre s’habiller pour l’Opéra et insulter son professeur en cours.

CE – La civilité comme langage commun. Dans mon établissement nous ne pouvons plus lutter contre la mode, les parents convoqués on constate que la mère est habillée de la même façon. Nous ne nous comprenons plus entre groupes sociaux faute de langage commun.

AF – Certes considérer comme un mal l’inégalité des hommes et des femmes (…), répandre ces valeurs et les considérer comme universelles. Mis ne céder ni à l’arrogance d’un universalisme européocentrique ni au dogmatisme relativiste (ce qui nous apparaît barbare à nous est bon pour eux – par exemple l’ excision). (…) [La question du féminisme, à propos de l’égalité hommes / femmes] la France dans l’Histoire comme “le pays des femmes” (Mona Ozouf) …

quand la question du relativisme culturel entre en contradiction avec les droits de l’homme

CE – … Mais le combat des femmes s’est appuyé sur une revendication d’égalité. Nous avons à fournir un effort de transmission fondé sur la démocratie et les droits de l’homme. La question du relativisme culturel entre en contradiction avec les droits de l’homme.

AF – lesquels peuvent se voir aussi dévoyés en refus du savoir.

Cette campagne RATP restons civils sur toute la ligne. La civilité n’étant plus dans les mœurs revient dans les mœurs par la réclame.

DP – Oui la réclame, pour les valeurs de respect de l’autre. Ne pas mélanger respect avec liberté d’opinion. On ne peut pas mélanger la politesse et la civilisation, on ne peut pas réduire la civilisation à cela. L’égalité oui, mais elle n’est pas concevable sans hiérarchie. L’apprentissage de la vie en société de l’égalité et du respect de chaque individu mais à partir d’un positionnement de soi par rapport aux autres.

AF – La démocratie au fondement de notre réflexion et de la civilité mais si tout est démocratique tout devient égal, les hiérarchies s’effondrent. l’enseignement devient difficile.

prolongement dans l’espace social de la règle de droit

CA – La civilité c’est le prolongement dans l’espace social de la règle de droit, du droit, limitant le plus possible le pouvoir du plus fort. et cette valeur du respect de l’autre pas inné chez les individus.

AF – Que se passe-t-il quand l’autre n’a plus non plus le souci de préserver son espace intime, quand l’exhibitionnisme se généralise ? “C’est toi Poupoute”, quel effet sur le public ? avec le portable je déverse mon intimité sur les autres. Que se passe-t-il quand autrui ne protège pas son propre espace ?

signature de l’impolitesse, la souffrance

DP – L’espace d’autrui devient alors une agression. À partir du moment où il y a contamination des deux domaines, cela produit un malaise, un sentiment d’agression. Lorsque les règles de tact sont oubliées et que la séparation des deux sphères n’est plus délimitée on en souffre et cela se vit comme une agression.


Voici le lien pour réécouter. On peut aussi podcaster

Sherlock Holmes, enquêteur freudien

Traversée – Le Monde des livres, 17 février 2012

Par Élisabeth Roudinesco

Sherlock Holmes, enquêteur freudien

À la toute fin du XIXe siècle, on se passionne pour l’occulte et l’inconscient. Maître dans l’art de la déduction, le héros de Conan Doyle se voit consacrer une biographie, un essai et un roman.

Dans un magistral essai de 1979, Crisi della ragione (dont un extrait fut publié en 1980, par la revue Le Débat, sous le titre “Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice“), Carlo Ginzburg remarquait que, vers la fin du XIXe siècle, le champ des sciences humaines et de la littérature avait vu l’émergence d’un modèle de pensée qui renvoyait à l’idée que la société humaine était partagée entre quête rationnelle et attirance vers l’occulte, entre esprit logique et délire paranoïaque.

le paradigme de l’indice

Et pour définir ce qu’il appelait le “paradigme de l’indice” – c’est-à-dire une chose trouble et dérangeante -, il associait trois noms : Giovanni Morelli (1816-1891), inventeur d’une méthode susceptible de distinguer les œuvres d’art des imitations, et donc de dépister les faussaires ; Sigmund Freud, fondateur d’une science de l’inconscient accordant à des éléments insignifiants une valeur déterminante (lapsus, actes manqués, rêves, etc.) ; et Sherlock Holmes, célèbre détective, passé maître dans l’art de résoudre une énigme par la simple observation de quelques traces : cendres, poils, fils de tissu, poussière, lambeaux de peau…

S’il est exact de dire que toute la fin du XIXe siècle fut hantée par l’irruption d’un discours narratif, fondé autant sur la soumission au positivisme que sur la fascination pour les signes de l’anormalité, il est insolite de constater qu’un personnage de fiction, Sherlock Holmes, a pu devenir à ce point réel que l’on a presque oublié le nom de son créateur : Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930), écrivain victorien, né à Edimbourg, disciple d’Edgar Poe, médecin engagé en Afrique du Sud contre les Boers, rebelle et visionnaire, et qui épousa aussi passionnément la cause du spiritisme que celle de sa mère, à laquelle il obéissait en toutes choses.

C’est en s’inspirant de cette thématique du double obscur qu’Emmanuel Le Bret montre dans un essai biographique comment Conan Doyle fut contraint, sa vie durant, de faire exister Sherlock alors qu’il rêvait d’être l’égal de Walter Scott ou d’Alexandre Dumas. Sir Arthur accordait beaucoup plus d’importance à ses romans, à ses essais et à son théâtre – Œuvre immense que plus personne ne lit aujourd’hui – qu’à la saga du détective, son double maudit…

élémentaire, mon cher Watson

Né en 1854, Sherlock, célibataire endurci et violoniste mélancolique, au physique longiligne, amateur d’opium, de tabac et de combats martiaux, apparaît pour la première fois en 1887 dans Une étude en rouge, flanqué de son biographe, le docteur John Watson, avec lequel il partage un appartement situé à Londres, au 221b Baker Street. Jamais, sous la plume de Doyle, il ne prononcera la phrase qu’on lui attribuera dans un film de 1929 : “Elémentaire, mon cher Watson”.

Au fil des années, et grâce au Strand Magazine, qui lui sert de support, Sherlock raconté par Watson peaufine sa méthode à travers une longue série de feuilletons vendus à plus de trois cent mille exemplaires : Au pays des mormons, Le Signe des quatre, Les Aventures de Sherlock Holmes, etc.

Sans cesse confondu avec son héros, Conan Doyle, exaspéré, décide en 1893 de le faire mourir, à l’âge de 39 ans, au bord des chutes de Reichenbach, en Suisse, dans un combat singulier avec son pire ennemi, le professeur James Moriarty, incarnation de la mauvaise science et surnommé le “Napoléon du crime” : “Aussitôt, écrit Le Bret, la rumeur enfle (…) et quantité d’inconnus se mettent en grève (…) ou portent un brassard de crêpe noir.“

Pendant dix ans, Doyle se sent libéré de son mal intérieur : “Je ne pourrais le faire revivre, au moins pour quelques années. J’ai une telle overdose de lui – comme un pâté de foie gras dont j’aurais trop mangé – que l’évocation de son nom me donne encore la nausée.“

holmésiologie

Et pourtant, en 1903, honteux d’avoir fait triompher le mal (Moriarty), il ressuscite son héros, d’abord dans Le Chien des Baskerville, dont il situe l’action avant la mort de Holmes, puis dans une série de nouvelles aventures. Le monde anglophone soupire d’aise et le Strand Magazine double ses abonnements. Plus jamais Sir Arthur ne fera disparaître Sherlock. Au total, il lui aura consacré quatre romans et cinquante-six nouvelles (le “canon”), le tout traduit en cent dix langues. À quoi s’ajoutent, quatre-vingts ans après sa mort, deux cents films, deux mille pastiches, des centaines de romans, plusieurs musées et une prolifération d’instituts d’holmésiologie, répartis dans le monde et voués à l’étude du “canon” et de ses variantes.

Parmi eux, la société holmésienne de Chicago, longtemps présidée par Ely M. Liebow, auteur d’un roman féministe, Sept femmes contre Edimbourg (traduit par Françoise Jaouën, Baker Street éditeur, 400 p., 21 €), qui met en scène le véritable docteur Joe Bell, l’un des modèles de Sherlock.

clinique des signes

De son côté, s’inspirant de la thèse de Carlo Ginzburg, Dominique Meyer-Bolzinger montre que Sherlock, mi-savant, mi-sorcier, anticipe l’approche psychanalytique : en effet, sa méthode d’investigation se réfère à une clinique des signes contemporaine de Joseph Babinski (1857-1932), inventeur d’une sémiologie lésionnelle qui le conduira à isoler le fameux signe du réflexe inverse du gros orteil, permettant de déceler une lésion de la voie pyramidale. Notons au passage que ce génial neurologue, très “sherlockien”, était un être double, aussi positiviste que fasciné par les phénomènes de télépathie.

Dominique Meyer-Bolzinger étudie le profil de deux successeurs de Sherlock : Hercule Poirot, qui accompagna Agatha Christie pendant cinquante-cinq ans (1920-1975), et Jules Maigret, qui fut, de 1931 à 1972, l’ombre de Simenon. L’un et l’autre, selon elle, auraient lié le “paradigme indiciel” à la psychanalyse, contribuant ainsi à une “pérennité psychique” du modèle holmésien. La thèse se trouve d’ailleurs reprise par le psychanalyste Patrick Avrane dans Sherlock Holmes & Cie. Détectives de l’inconscient (Campagne première, 200 p., 20 €), qui compare la position du psychanalyste à celle d’un détective de l’âme.

À tous les lecteurs souffrant de dépression, on recommandera le roman jubilatoire de Jean-Marcel Erre, Le Mystère Sherlock. À la manière d’un David Lodge qui aurait adopté le style de Raymond Roussel, l’auteur relate la saga de dix éminents universitaires holmésiens réunis en congrès à l’Hôtel Baker Street de Meiringen, village situé dans le canton de Berne où rôde le fantôme de Moriarty.

Chacun rivalise dans l’art de la déduction, du pastiche et de l’indice. Survient alors une avalanche. Quand les pompiers arrivent, ils trouvent dix cadavres allongés derrière la porte d’entrée. Qui les a assassinés ? Au terme d’une enquête menée tambour battant, le commissaire Lestrade croit résoudre l’énigme. Mais connaît-il la vraie vérité ?

freudo-holmésien

Pour le savoir, on pourra enfin se reporter à un roman célèbre, La Solution à 7 % (Robert Laffont, 1975, disponible en poche aux éditions J’ai lu), tiré d’un prétendu manuscrit inédit de Watson et rédigé en fait par Nicholas Meyer, un freudo-holmésien convaincu. Se substituant au bon docteur, l’auteur raconte comment Sherlock, gavé de cocaïne, se rendit à Vienne, vers 1891, pour se faire soigner par Freud. Celui-ci découvrit dans l’inconscient de son patient un souvenir d’enfance qu’il préféra laisser enfoui ne sachant pas s’il s’agissait d’un fantasme ou d’un indice fiable. Toujours est-il que Moriarty, le savant démoniaque, était là dans le lit de la mère du détective.

On ne trouve à Londres aucune trace de cette visite : ni au Freud Museum, ni au Sherlock Holmes Museum. Avis aux amateurs d’énigmes.

Ouvrages

Emmanuel Le Bret. Conan Doyle contre Sherlock Holmes. Les Éditions du Moment, 200 p., 18,50 €.- Écrivain et essayiste, Emmanuel Le Bret analyse les relations complexes entre Sir Arthur Conan Doyle, rénovateur du roman policier et adepte du spiritisme, et son héros devenu plus célèbre que lui. Sa vie durant, il eut à souffrir de son double littéraire, génial détective, au point de le faire mourir. Et être ensuite contraint de le ressusciter.

Dominique Meyer-Bolzinger.La Méthode de Sherlock Holmes. De la clinique à la critique, Campagne Première, 198 p., 20 €. – Universitaire et spécialiste du roman policier, l’auteur examine les rapports entre la méthode de Sherlock Holmes, fondée sur l’analyse des indices, et la clinique médicale de la fin du XIXe siècle, la neurologie notamment, pour montrer qu’elle anticipe l’approche psychanalytique inventée par Sigmund Freud.

J.M. Erre. Le Mystère Sherlock. Buchet-Chastel, 328 p., 20 €.- Le romancier J.M. Erre imagine un congrès réunissant dix éminents “holmésiens” au coeur d’un village suisse. Après une avalanche, ils sont transformés en cadavres, et c’est un commissaire, sorte d’Hercule Poirot moderne, qui tente de résoudre l’énigme. Non loin de là, rôde le fantôme du méchant James Moriarty, double maléfique de Sherlock Holmes, refoulé dans les profondeurs de son inconscient.

Packing : convoqué par l’Ordre, le Pr. Delion s’explique

Packing : convoqué par l’Ordre, le Pr Delion s’explique

lequotidiendumedecin.fr 16/02/2012

Le Pr Pierre Delion (chef du service psychiatrie et enfants au CHRU de Lille) a été entendu aujourd’hui au conseil départemental du Nord de l’Ordre des médecins à la suite d’une plainte de l’association Vaincre l’autisme qui lui reproche sa pratique du « packing ». Tandis qu’une pétition de soutien circule sur Internet, le Pr Delion répond aux questions du Quotidien.

LE QUOTIDIEN – Quelle a été votre réaction suite à la plainte de l’association Vaincre l’autisme et à la convocation de votre Conseil de l’Ordre départemental ?

plus de quatre mille signatures

Pr PIERRE DELION – Ma réaction personnelle importe peu. Le soutien de plus de quatre mille signatures et lettres envoyées à ce jour au Conseil de l’Ordre montre que je ne suis pas seul dans cette affaire. Mais en revanche, de voir que sous des prétextes scientifiques qui n’en sont aucunement, on voudrait priver des enfants et leurs parents d’une technique de soin souvent efficace, me semble à moi, aux professionnels qui l’utilisent et aux parents des enfants concernés, extrêmement problématiques sur les motivations qui les animent. J’espère que la raison reviendra et aidera à trouver la voie d’une pédopsychiatrie intégrative (éducatif nécessaire, pédagogique si possible et thérapeutique si nécessaire) qui permette aux enfants de trouver le costume sur mesure de prise en charge par rapport à la forme de leur autisme et que les moyens humains seront suffisants pour les accompagner de façon adéquate, sous l’égide de leurs parents. D’autres associations ou groupes ont fait des pressions indécentes sur mon travail et mes recherches.

Par exemple, en exerçant des pressions auprès de rédacteurs en chef de revues internationales pour m’empêcher de publier des articles comportant parmi les mots clés celui de packing, ou en inondant certains forums de calomnies à mon encontre tout en restant lâchement protégés par l’anonymat, ou en introduisant des prises de positions contre le packing chez certains grands politiques. À qui profitent de telles conduites éloignées des pratiques de la démocratie ? Pourquoi un débat scientifique sur ces sujets n’est-il pas possible ? Pourquoi certains politiques peu scrupuleux s’emparent-ils de sujets techniques (médecine, histoire, …) pour en faire une croisade à visée électoraliste ?

Quelle a été par ailleurs votre réaction suite à la pétition de soutien sur Internet paraphée par de nombreux professionnels ?

cette médecine humaniste à laquelle je crois

Pr PIERRE DELION – Au-delà du fait que je me demande comment les remercier individuellement, j’y vois le signe que beaucoup de collègues professionnels et de parents trouvent que ces (mal)menées ont assez duré vis-à-vis de moi, mais surtout vis-à-vis de ce que je représente, c’est-à-dire une position, non pas de modèle, mais plutôt de juste milieu, guidée par le souci de l’autre, le respect de l’humain dans toute souffrance, et l’intégration dans les pratiques des avancées de la science, ce que beaucoup d’entre nous réalisons à chaque fois que c’est possible. Cette médecine humaniste à laquelle je crois et à laquelle j’ai voué toute ma vie professionnelle est aujourd’hui mise en péril par des mouvements passionnels qui réunissent toutes les peurs et les craintes de parents vis-à-vis de leurs enfants. Plutôt que de se livrer dignement, voire par voie juridique, à des reproches construits auprès des personnes qui doivent en répondre précisément (j’ai un différend avec mon psychanalyste, c’est avec lui que je vais régler le problème et non demander l’interdiction pour tous de la psychanalyse), la tendance actuelle consiste à trouver une proie facile et à tenter de la détruire pour expier la haine dont je suis rempli.

Ces mouvements encouragés par une pratique peu courageuse d’Internet (il y a d’autres façons intéressantes de l’utiliser !) sont en passe de devenir l’ordinaire. Plutôt que de contribuer à faciliter le débat, cela l’obscurcit puisqu’il ne s’agit pas d’un débat contradictoire, mais d’une mise en abîme infinie des problèmes posés. Enfin, le fait que les milliers de médisances qui circulent sur mon compte soient le fait de parfaits inconnus pour moi, tandis que les signatures de soutien soient le fait de personnes que je connais « en vrai », me rassurent sur ma position de médecin engagé dans le monde.


Dans quelles conditions et situations, le packing peut-il avoir sa place aujourd’hui dans la prise en charge de personnes autistes ?

amélioration du contact relationnel

Pr PIERRE DELION – Actuellement, les indications de packing sont réservées pour les troubles graves du comportement chez les enfants TED (automutilation, agitations, stéréotypies graves ; par exemple, une petite fille qui a une stéréotypie gestuelle de frapper répétitivement sa cornée avec l’ongle de son index homolatéral…). Il arrive souvent que les médecins qui souhaitent y avoir recours, aient déjà utilisé les autres possibilités soit médicamenteuses, soit comportementales et que ces techniques n’aient pas donné de résultats. J’ajoute d’ailleurs qu’il arrive que le packing ne donne pas non plus les résultats escomptés. Je souligne par ailleurs que les enfants et leurs parents sont étonnés de l’amélioration du contact relationnel (apaisement du tonus, contacts par le regard…) que le packing permet, et pour les parents qui ont souhaité assister à une séance de packing de leur enfant, c’est ce qui les émeut le plus. Il est donc important de suivre une méthodologie précise sur le plan technique et respectueuse sur le plan humain pour parvenir à ces résultats intéressants.

[Image : Sans titre]

Mais sur l’ensemble des enfants suivis pour TED, ces indications représentent un petit pourcentage, dans la mesure où ces symptômes graves, voire gravissimes, sont heureusement assez rares. Une partie du problème actuel tient sans doute au fait que les pédopsychiatres et leurs équipes accueillent souvent les enfants autistes les plus graves et doivent faire face à des symptômes que les autres partenaires éducatifs et pédagogiques ne voient pas toujours dans la population qu’ils ont en charge. On doit donc, avant de juger de la pratique d’un autre partenaire professionnel, se rendre compte que les enfants qu’il reçoit présentent des degrés de gravité quelquefois incomparables. Un généticien du cancer ou celui qui est en charge de la prévention du cancer peuvent-ils donner un avis éclairé sur le mode d’extraction qu’un chirurgien va utiliser pour l’exérèse d’une tumeur ? Il faut que chacun, pour aider valablement les enfants autistes quelle que soit la gravité de leur pathologie, respecte ce que font les autres et prenne une attitude modeste afin de développer ensemble une stratégie de la bonne indication pour le bon symptôme.

Pourquoi est-il essentiel de mener à bien votre étude sur l’efficacité thérapeutique du packing sur les symptômes de troubles graves du comportement ?

une évaluation faite dans les règles de l’art

Pr PIERRE DELION – Bien avant la polémique actuelle sur le packing, j’ai souhaité en évaluer les effets et l’efficacité, en raison des bons résultats cliniques obtenus et de mon souci d’en rendre compte à la communauté pédopsychiatrique. En effet, depuis de nombreuses années, les équipes confrontées à ces symptômes terribles d’automutilation et de graves troubles du comportement chez les enfants présentant des TED me demandaient des formations. Il fallait que cette technique soit l’objet d’une évaluation faite « dans les règles de l’art », c’est-à-dire selon les modalités acceptées dans les sciences médicales. Habituellement, lorsqu’une technique de soin doit être évaluée, cela peut prendre la forme d’un programme hospitalier de recherche clinique, et c’est ce que j’ai choisi. Le projet de recherche a donc été soumis aux instances de sélection, draconiennes en l’occurrence, puisque non seulement un jury de scientifiques de haut niveau donne son avis sur la recherche, mais également le comité de protection des personnes qui donne un avis sur l’aspect éthique de ladite recherche.

Les deux avis sont agréés par le ministère et la recherche peut commencer. Mais très rapidement, une association a décidé, bien qu’elle mette toujours en avant la science, d’empêcher cette recherche, et a utilisé tous les moyens à sa disposition, et notamment les médias, pour dissuader toute personne intéressée de s’y engager. Si bien que nous n’avons pas encore fini les inclusions nécessaires à la significativité des résultats. Lorsqu’une technique finit par poser un tel problème, non pas scientifique mais sociétal, raison de plus pour la conduire à son terme et en tirer les conséquences pour les patients. Voilà à mes yeux la seule démarche scientifique en médecine aujourd’hui.

– PROPOS RECUEILLIS PAR DAVID BILHAUT

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable

REVUE DE PRESSE

Arrêt sur image

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable

Par Laure Daussy le 14/02/2012

Psychanalyse ou comportementalisme ? Les médias ont choisi leur camp
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Faut-il stimuler un enfant autiste par des exercices éducatifs, ou attendre qu’il s’exprime de lui-même? C’est en ces termes que s’opposent deux écoles, celle des psychanalystes, contre celle des théories comportementalistes et éducatives. La bataille qui dure depuis plusieurs années, semble depuis quelques semaines repartir de plus belle. Selon Libé ce lundi, un rapport de la Haute autorité de santé, à paraître le 6 mars, devrait mettre en garde officiellement contre l’approche psychanalytique.

Un peu plus tôt, en novembre, un documentaire à charge contre les théories psychanalytiques, Le Mur, a suscité la polémique. Trois des psychanalystes interviewés ont considéré que leurs propos avaient été manipulés et ont porté plainte. La justice leur a donné raison : la réalisatrice n’a plus le droit de diffuser son film en l’état, et doit supprimer leurs interviews. Tentative d’éclairage d’un débat (très!) attentivement observé par la presse, et qui partage aussi médias français et anglo-saxons et, en France, presse de gauche et presse de droite.

“Autisme, les psys réduits au silence“. Dès son titre, l’article de Libération ne cache pas son parti-pris. Selon le journal, la Haute autorité de Santé, qui a pour mission de faire des recommandations auprès des professionnels, devrait rendre le 6 mars un rapport qui met en garde contre l’approche psychanalytique de l’autisme. Libé cite le futur rapport : “L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle.” Le journaliste Eric Favereau commente: “l’air de rien, c’est une véritable bombe clinique. (…) La psychanalyse a toujours eu un rôle clé pour tenter de comprendre cette énigme humaine, et aider ces enfants – puis ces adultes – comme absents de toute communication, qui se taisent, se replient, sujets parfois à de terribles automutilations. Et voilà que la psychanalyse, théorie de la parole, se voit condamnée au silence.”

Le rapport n’était pas censé être dévoilé maintenant. Libé a bénéficié d’une fuite. Peut-être orchestrée par des psychanalystes, suppose Delphine Piloquet, de l’association Autisme sans frontières, qui s’oppose à la prise en charge des enfants autistes par les psychanalystes. La HAS a d’ailleurs réagi dans un communiqué, expliquant qu’il ne s’agissait que “d’une version provisoire” du rapport, et que ce travail est “en cours de finalisation”. Mais sans le démentir.

Avant l’annonce de ce rapport, le député UMP Daniel Fasquelle a déposé le 20 janvier une proposition de loi visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes au profit de méthodes éducatives et comportementales. “Je m’indigne en constatant qu’en France ce sont les pratiques psychanalytiques généralisées dans nos établissements hospitaliers et médico-sociaux qui sont financées par l’Assurance Maladie“, expliquait le député, ajoutant : “La psychanalysene figure dans aucune recommandation nationale ou internationale en matière d’autisme“.

“On culpabilise les mères”

Du côté des associations de parents d’enfants autistes, comme l’association Autisme sans frontière, un tel rapport ou une telle loi serait une victoire. L’association, qui représente environ 200 enfants autistes, milite en effet pour une approche comportementaliste et éducative.

La plupart des parents y sont venus, constatant que le suivi psychanalytique de leur enfant n’avait aucun effet positif, à l’inverse des thérapies dites “éducatives et comportementalistes“. La déléguée générale de l’association, Delphine Piloquet, trouve l’article de Libération de parti-pris : “L’article de Libé montre des psys qui seraient mesurés, modérés, contre des parents qui seraient fanatiques . Ce n’est pas ce que je vois sur le terrain“.

Pour Piloquet, les psychanalystes, dans une approche idéologique, ne prennent pas en compte les récentes recherches sur l’autisme. Des recherches scientifiques, en effet, ont mis en évidence des causes neurobiologiques à l’autisme : “on a identifié dans le cerveau une zone qui dysfonctionne“. Un dysfonctionnement qui serait dû à des causes génétiques, ou bactériologiques. “Or, les psychanalystes considèrent que l’autisme est une psychose, due à une mauvaise relation entre la mère et l’enfant“. Une mère trop aimante, ou au contraire, pas assez. “Les psychanalystes “culpabilisent la mère, sommée d’expliquer sa relation à l’enfant et son couple“. Quant à l’enfant, l’approche psychanalytique lui ferait “perdre du temps“, voire “régresser“, car “il n’est pas stimulé“. Le travail psychanalytique consiste en effet à “ne pas le brusquer“, puisque “son désir d’interagir n’a pas émergé”, raille Piloquet, reprenant les propos qu’elle assure avoir entendus chez des psys. Une approche “dévastatrice“, selon elle, qui conduit à hospitaliser des enfants en hôpital de jour, même ceux atteints d’autisme léger, alors qu’ils pourraient être scolarisés.

L’association critique la mainmise de l’approche psychanalytique en France. “La majorité des pédopsychiatres sont imprégnés par cette approche psychanalytique. Les parents croient s’adresser à un médecin. En fait, c’est un idéologue.” Elle décrit des séances rapportées par des parents : “tu veux retourner dans le ventre de ta mère ? Ta mère est peut-être d’accord, mais ce n’est pas possible.” Ou encore le “packing”, pratique très décriée par l’association, qui consiste à entourer l’enfant de linges humides très froids (10°), et à attendre que l’enfant se réchauffe de lui-même. “L’idée est de lui faire revivre des sensations de sa naissance, de prendre conscience de son corps,” explique Piloquet. Mais selon elle, c’est ni plus ni moins de la “torture“.

teacch, aba, pecs

Les parents “anti-psy” militent donc pour une approche davantage développée dans les pays anglo-saxons, dite “éducative ou comportementalistes”. Il s’agit, par exemple, de stimuler la communication verbale de l’enfant en lui faisant répéter certaines phrases. Et s’il ne parle pas, d’utiliser des images pour qu’il exprime ses besoins (une image de verre d’eau s’il a soif). Fondées sur la rééducation, la répétition, l’entraînement, voire les punitions et les récompenses, elles ont pour nom Teacch (Treatment and Education of Autistic and related Communication handicapped Children), ABA (Applied Behavior Analysis,) Pecs (système de communication alternatif).

Existe-t-il des évaluations de ces thérapies comportementalistes ? Pas à proprement parler en France, mais un précédent rapport de la HAS, paru en 2010, vante leurs mérites : “La mise en perspective et la hiérarchisation d’approches variées de nature éducative, comportementale, cognitive, psychothérapeutique et pharmacologique constituent une voie encourageante pour appréhender cette diversité clinique propre aux TED” (Troubles envahissant du développement, dans lequel est classé l’autisme). Piloquet cite aussi cette étude effectuée en Languedoc-Roussillon sur l’efficacité des techniques éducatives (qui ne prend pas en compte, toutefois, les approches psychanalytiques).

Pour les opposants aux théories comportementalistes, il s’agit de “dressage“: l’enfant autiste n’est pas respecté, et transformé en singe savant. Selon le psychanalyste Éric Laurent, interrogé par Le Point, même aux États-Unis ou encore au Canada, on formule des critiques éthiques, légales et pratiques à l’égard des techniques comportementalistes. “On ne peut pas appliquer une même méthode pour tous, ce que prônent les comportementalistes : grâce à l’approche psychanalytique, on peut partir des signes d’intérêt que l’enfant a pour le monde et construire un apprentissage adéquat“.

“censure” ?

Si l’article de Libé semble caricatural aux parents “anti-psy”, à l’inverse, le documentaire Le Mur, réalisé par Sophie Robert, a suscité la colère de plusieurs psychanalystes. Le film juxtapose les interviews de plusieurs psychanalystes. A priori, pas de position affichée, mais au final, le résultat est édifiant, et on ressort du visionnage interloqué par certains propos. “Ils [les enfants autistes] sont restés dans l’utérus, pourquoi voulez-vous qu’ils parlent ?” Une psychiatre affirme dans le film que l’inceste maternel est plus dévastateur que l’inceste paternel, un autre assure que toute mère est incestueuse.

À l’origine, la réalisatrice souhaitait réaliser une série de documentaires sur la psychanalyse, dont un volet sur l’autisme, “mais sans parti pris,” assure-t-elle. “Ce sont les psychanalystes qui se sont discrédités d’eux-mêmes.” Au départ, elle travaillait avec ses fond propres, mais, “devant le manque de financement,” elle s’est tournée vers Autisme sans frontière, qui a donc participé financièrement au film, et depuis, le soutien activement sur internet.

La réalisatrice a-t-elle manipulé les psychanalystes dans la sélection ou le montage des interviews ? Trois de ceux qui y sont interrogés, Esthela Solano-Suarez, Éric Laurent et Alexandre Stevens, ont porté plainte et ont eu gain de cause. Le tribunal a constaté que les extraits de leurs interviews portaient atteinte à leur image et à leur réputation, «en ce que le sens de leur propos est dénaturé.» Pour toute diffusion du film, leurs interviews devront donc être supprimées. Contactée par @si, Sophie Robert s’insurge, dénonçant une “censure”, et réfutant toute manipulation. Selon elle, ce n’est pas étonnant que ces trois psychanalystes aient porté plainte : tous trois font partie d’une même chapelle : l’école de la cause freudienne, fondée par Jacques Lacan, et très sensible à toute remise en cause, assure-t-elle. La réalisatrice a fait appel. En attendant, le film a été enlevé du site Autisme sans frontière (mais la première partie est encore visible ici sur Dailymotion, ou encore sur le site “Soutenons Le Mur“).

manipulation ?

Y a-t-il eu manipulation ? À la lecture du jugement du tribunal de Lille, les reproches adressés à Sophie Robert semblent minces. Le tribunal relève que certains extraits des entretiens avec les psychanalystes sont parfois précédés, dans le montage final, de questions différentes de celles posées lors de l’enregistrement. Il considère aussi que certains extraits – il s’agit parfois de quelques mots – ne rendent pas compte de la complexité du point de vue du psychanalyste interrogé, et que les coupes du montage ont pour conséquence que certains extraits sont en contradiction avec des opinions détaillées plus tôt dans l’interview.

Concernant Alexandre Stevens, par exemple, le jugement reproche à Robert de “laisser faussement apparaitre” que pour lui, les parents sont désignés comme responsables de l’autisme de leurs enfants. Qu’en est-il ? Écoutez ce qu’il dit dans le film (il s’agit du second interviewé) :

En réalité, selon les rushes retranscrits par le tribunal, il ajoutait : (…) Mais ça n’est pas obligé. je pense qu’une telle hypothèse causale implique qu’on va devoir dire – c’est une hypothèse de type statistique: parfois quand la mère est déprimée, enceinte, ou à la naissance, (…) l’enfant peut-être autiste et parfois pas. Et les enfants autistes parfois leur mère est déprimée et parfois pas. C’est un type de causalité qui vaut exactement ce que valent les statistiques.”

Par ailleurs, n’ont pas été repris des propos de Stevens, nuançant la responsabilité des parents, souligne le jugement : “je n’ai pas l’idée, moi qu’il y ait une grande responsabilité des mauvais parents, qui de ce fait font que leur enfant soit autiste.” Dans l’interview de la psychanalyste Esthela Solano Suarez, le jugement reproche à Sophie Robert d’avoir sorti les propos de leur contexte, ou de monter des réponses avec des questions différentes de celles posées initialement. Exemple:
Avant la première réponse de Solano-Suarez, ici, selon le jugement, la réalisatrice n’a pas posé la question ” en quoi consiste le traitement psychanalytique des enfants autistes ?“, comme on l’entend dans ce montage, mais “en quoi la psychanalyse éclaire votre regard sur l’autisme par exemple, sur la genèse des troubles autistiques ?” À chacun d’apprécier la gravité de cette substitution de question.

Par ailleurs, concernant la seconde intervention de la psychanalyste dans ce montage, la réalisatrice a enlevé le début de sa phrase : “quelle est la position de l’analyste? C’est une position très difficile à tenir, une position qui comporte un respect absolu de l’enfant.” On entend donc seulement la fin de sa phrase : “aucune volonté de maîtrise, aucune volonté éducative, aucune imposition de quoi que ce soit.” Phrase qui, selon le jugement, deviendrait donc équivoque.

la presse anglo-saxonne, plus favorable aux comportementalistes

Le film a servi de “catalyseur”, confie Sophie Robert. Il aurait permis de mettre ce débat sur la place publique, “permis aux familles de parler, mais aussi à certains chercheurs, qui n’osaient pas s’exprimer jusque-là.” Si l’on en croit la réalisatrice, une véritable “omerta” interdirait de remettre en cause publiquement les théories psychanalytiques, tant les psychananalystes ont “pignon sur rue dans les médias français.” Elle parle même de “phénomène sectaire,” citant le cas d’un professeur de psychologie, Esteve Freixa y Baqué, qui devait ouvrir un enseignement de psycho comportementale en 2005 à la fac d’Amiens et qui “s’est fait laminer par une vague de protestations de psychanalystes avec rumeurs, calomnies etc. ce qui fait que le cursus n’a pu s’ouvrir, alors que la décision ministérielle était prise.” “Il y a un seul cursus de psychologues comportementalistes en France, à Lille. Un seul contre des centaines d’autres cursus universitaires d’obédience psychanalytique (toutes pratiques confondues,)” souligne-t-elle.

D’ailleurs, dans la presse, elle estime avoir été mieux traitée par les médias anglo-saxons, plus réceptifs aux théories comportementalistes. Le Herald Tribune lui a consacré un grand article en page 3, le 20 janvier, titré : “Folie furieuse autour du traitement de l’autisme en France“. La BBC en parle ici, ou encore le New-York Times. A l’inverse, elle se plaint par exemple d’une chronique de la psychanalyste Caroline Eliacheff, sur France culture, qui traite son film d’escroquerie.

Ce débat repose sur des oppositions qui vont au-delà de l’affrontement de deux écoles. A lire les articles de journaux sur le sujet, ce sont deux conceptions philosophiques qui s’opposent, sciences contre psychanalyse, voire, en filigrane, une opposition droite/gauche.

Le Figaro prend clairement parti pour l’approche comportementaliste et scientifique dans un article paru le 8 février. “Autisme: la neurobiologie discrédite la psychanalyse,” titre le journal. “Grâce aux neurosciences, des stratégies de soins se dessinent, loin des concepts freudiens totalement dépassés.” Et le journal critique au passage la France comme étant “le dernier bastion des psychanalystes dans le domaine de l’autisme.“

À l’inverse, ce mardi matin, Libé revient sur le sujet, avec une interview du réalisateur Daniel Karlin, qui avait réalisé en 1974 un documentaire sur le psychanalyste Bruno Bettelheim et sa prise en charge des enfants autistes.
Karlin y défend ardemment la prise en charge par les psychanalystes : “On risque d’aller vers de graves déconvenues, à exclure ainsi une thérapie qui a amélioré le sort de millions d’êtres humains. J’ai personnellement vu des enfants autistes, profondément transformés par Bettelheim ou Lainé, retrouver une communication avec leur environnement humain. On ne les avait pas simplement dressés à un comportement plus acceptable du point de vue de la norme sociale. Les enfants ne sont pas des chiens savants.”

«le gène de l’autisme enfin découvert !»

Karlin souligne aussi cette opposition droite/gauche: “Il faut se souvenir que les mêmes attaques existaient quand nos émissions sont sorties. En 1974, le Figaro a fait une page par film pour dénoncer les psys et affirmer que le biologique était la seule cause de l’autisme. Et depuis, je lis chaque année les mêmes articles sur «le gène de l’autisme enfin découvert» ! “

Le débat se poursuit jeudi, avec plusieurs articles publiés dans Le Monde. Notamment un reportage sur le “packing”, “révélateur paroxystique du conflit qui oppose les associations de parents au pouvoir médical”, note la journaliste. Elle s’est rendu dans une séance, à Lille, alors que le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille, passe devant le conseil de l’Ordre pour avoir mis en place cette pratique. “Florian s’est déshabillé de lui-même. En maillot de bain dans la petite salle, il est venu s’allonger sur le lit. Céline et Yann, les psychologues qui sont avec lui, entourent doucement ses jambes d’un linge blanc. Puis tout le corps, tête exceptée. (…) Dans la demi-heure suivante, ce grand garçon de 10 ans, diagnostiqué autiste profond, va rire, dialoguer, rire encore, dans un moment d’intense communication et de détente“, raconte la journaliste. Qui ajoute: “Cela n’a vraiment rien à voir avec une séance de torture.” Delion explique au Monde que “l’alternative à cette technique, ce sont les neuroleptiques à très fortes doses“. Il assure, de son côté que tous les parents ne s’y opposent pas : “Aucun des parents des enfants sur lesquels j’ai pratiqué ces approches intégratives ne fait partie de cette vendetta. C’est la seule chose qui me réconforte.” Le Monde a fait un appel à témoignage auprès des parents d’enfants autistes. Immédiatement suivi d’un article sur le site “Soutenons Le Mur” pour les dissuader de répondre : “N’acceptez pas d’offrir votre témoignage sans savoir comment il sera utilisé par un journal qui considère que le packing n’est pas de la torture !“, écrivent-ils.

“psychologie œdipienne de bazar”

Est-il possible d’échapper à cette guerre ouverte, de tenter des liens entre écoles, des approches pluridisciplinaires ? Les psychiatres interviewés de Sophie Robert sont-ils caricaturaux ? C’est ce que sous-entend Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, dans une tribune parue dans Libé. Celle qui d’habitude, prend fait et cause pour la psychanalyse, comme face à Michel Onfray, auteur l’an dernier d’un brûlot sur Freud, n’hésite pas, sur le front de l’autisme, à lâcher certains de ses confrères. Elle les décrit comme “des praticiens connus pour leur adhésion à une psychologie œdipienne de bazar selon laquelle la sacro-sainte «loi du père» serait le seul rempart contre une prétendue folie universelle des mères «crocodiles,» par essence «incestueuses,» «fusionnelles,» «froides,» «dépressives» et incapables «d’expulser de leur corps le rejeton qu’elles n’auraient jamais désiré.»” Elle les accuse encore de ne pas “prendre en compte l’évolution des mœurs et les progrès de la science,” et de “ne plus représenter qu’eux-mêmes.” (Il se trouve aussi qu’elle-même a été poursuivie en procès par les lacaniens…)

Elle renvoie dos à dos chacun des deux camps : “Dans cette guerre, chacun est convaincu de détenir la solution miracle pour soigner l’autisme (…) Sans doute la maladie est-elle, de l’aveu même des meilleurs chercheurs en biologie (…) à la fois neurologique et psychique plutôt que franchement génétique ? Toujours est-il que les adeptes fanatiques de la causalité organique stigmatisent le malheureux Sigmund Freud en accablant toute la psychanalyse – depuis ses origines viennoises jusqu’à nos jours – tandis que les partisans tout aussi fanatiques de la causalité psychique s’en réclament en accusant les parents : mauvaises mères, mauvais pères, piètres familles… Objet depuis un siècle de toutes les calomnies possibles – mais aussi de toutes les appropriations dogmatiques –, Freud n’a pourtant jamais parlé d’autisme.” Et de conclure : “À force de repli sur eux-mêmes, ne sont-ils pas devenus, comme le redoutait Freud, les ennemis de la psychanalyse ?”

“Les pédopsychiatres, un bac à sable terrible”

Des pédopsychiatres assurent de leur côté qu’ils utilisent eux aussi des techniques éducatives tout en pratiquant la psychanalyse. Interviewé par Libé, Delion assure : “depuis trente ans, je développe une approche intégrative de toutes les disciplines pour prendre en charge les autismes. Et c’est moi que l’on traite d’intégriste, d’ayatollah !” Bouc émissaire, selon Libé, il recoit des “torrents de menaces.” Le professeur Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, prône lui aussi une prise en charge “multidimensionnelle” avec thérapies éducatives, scolarisation, mais aussi approche psychanalytique. Non pas pour rechercher des causes à l’autisme, mais “pour que l’enfant comprenne que l’autre, l’adulte, n’est pas un danger,” “pour qu’il apprenne l’intersubjectivité,” explique-t-il à @si. “Si on n’utilise qu’un seul moyen, on se plante”, assure-t-il. Il se dit surpris de la résurgence de cette “guerre”, “alors que l’on s’acheminait vers une jonction possible entre les deux écoles. D’ailleurs, il réfute le terme de “guerre“, estimant même que les médias enveniment les choses, “y compris Libé, (qui l’a interviewé, NDLR), en titrant “Deux approches en guerre totale.“

Pour autant, les parents ne sont pas satisfaits de ces explications : pour la déléguée de Autisme sans frontières, les psy tiendraient un “double discours”, et ne mettraient pas vraiment en pratique les thérapies comportementalistes, voire, s’opposeraient à la scolarisation de certains autistes. Qui croire ?

Responsable d’un centre de ressource de l’autisme à Brest, le psychiatre Eric Lemonnier relativise cette bataille. Lui aussi assure que seuls quelques rares pédopsychiatres refusent de prendre en compte les thérapies éducatives et comportementalistes. Pas d’omerta, pas de guerre idéologique, selon lui, mais des luttes de pouvoir au sein de la profession. “Les pédopsychiatres, c’est un bac à sable terrible,” raille-t-il. Où la querelle n’est pas près de s’apaiser.



Mise à jour, vendredi 17 février, 18h30 : ajout du reportage du Monde sur le “packing”.

autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse

Le Monde, 17 février 2012

Par Catherine Vincent

Guerre ouverte contre la psychanalyse dans le traitement de l’autisme
Dans le douloureux casse-tête qu’est le traitement de l’autisme, la hache de guerre contre la psychanalyse est à nouveau déterrée. Et ceux qui la brandissent ne sont plus seulement des associations de parents militants.

La Haute Autorité de santé (HAS), qui doit rendre publiques, le 6 mars prochain, des recommandations très attendues de bonnes pratiques sur l’autisme chez l’enfant et l’adolescent, s’apprête à classer cette approche thérapeutique au rayon des “interventions globales non recommandées ou non consensuelles”. Plus qu’un désaveu : une condamnation.

C’est un article de Libération, publié lundi 13 février et faisant état d’une version non définitive de ce rapport, qui a mis le feu aux poudres. “L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle“, peut-on lire dans cette version provisoire.

Dans un communiqué publié le jour même, la HAS regrette “que les phrases citées se révèlent hors contexte ou inexactes au regard de la version actuelle du document”. Interrogée par Le Monde, elle précisait, jeudi 15 février, ne pas vouloir s’exprimer plus avant sur le sujet.

La plus haute instance sanitaire française infléchira-t-elle sa position d’ici la fin du mois, comme le lui demandent de nombreux professionnels de la santé? Si tel n’est pas le cas, il est à craindre que cette exclusion de principe ne mette à terre le fragile consensus qui s’ébauche, depuis quelques années, entre les différents professionnels tentant de soulager cette terrible maladie.

TENTATIVE DE MISE AU BAN

La mèche avait été allumée il y a quelques semaines à l’Assemblée nationale. Le 20 janvier, le député du Pas-de-Calais (UMP) Daniel Fasquelle déposait une proposition de loi visant “l’arrêt des pratiques psychanalytiques dans l’accompagnement des personnes autistes”, au profit exclusif des méthodes éducatives et comportementales, provoquant un tollé parmi les psychiatres. Lesquels étaient soutenus par l’Union nationale des associations de parents de personnes handicapées mentales et de leurs amis (Unapei), qui estime qu'”interdire une forme d’accompagnement ne sert à rien”.

Comment en est-on arrivé à ce degré de violence? A la tentative de mise au ban de toute une communauté de cliniciens dans la prise en charge d’une maladie pourtant porteuse de tant de souffrances mentales? Pour comprendre la virulence de la croisade actuelle, il faut retourner un demi-siècle en arrière. A l’époque où l’autisme était considéré comme une psychose infantile provenant, selon la théorie du psychanalyste Bruno Bettelheim, d’une mauvaise relation de la mère à son nouveau-né.

Une hypothèse qui a culpabilisé des générations de parents, et que la science estime aujourd’hui largement dépassée : désormais intégré parmi les troubles envahissants du développement (TED) dans la classification internationale des maladies mentales, l’autisme met en jeu, probablement dès la vie fœtale, un mauvais fonctionnement des circuits neuronaux.

Parallèlement à cette avancée des connaissances, les enfants atteints de ce lourd handicap ont progressivement bénéficié, en Europe comme en Amérique, de thérapies d’orientation comportementaliste. Sans faire de miracles – car on ne guérit pas de l’autisme –, celles-ci permettent souvent d’améliorer le pronostic et l’intégration sociale. Or la France, de ce point de vue, accuse un net retard.

Plus globalement, les capacités d’accueil des enfants atteints de TED y restent notoirement insuffisantes. Le secteur pédo-psychiatrique étant le seul fondé à proposer une prise en charge remboursée par l’assurance-maladie, il a cristallisé la rancœur des parents, pour qui l’accompagnement de leur enfant s’apparente souvent à un douloureux parcours du combattant.

La psychanalyse ayant longtemps régné en maître sur la psychiatrie et sur la prise en charge de l’autisme, la tentation était donc grande, pour nombre d’associations, d’accuser cette discipline de tous les maux. De lui reprocher de continuer à culpabiliser les parents, et de freiner la mise en œuvre des thérapies comportementales. Des reproches partiellement fondés: la culture psychanalytique reste vivace en France, et certains praticiens continuent de s’élever violemment contre la répétition d’apprentissages simples sur laquelle sont basés les méthodes Teacch ou ABA, qu’ils qualifient de “dressage”.

Faut-il pour autant ranimer les conflits ? Les porter sur le devant de la scène politique? “Il est urgent de rétablir les équilibres, de privilégier une approche moins hospitalo-centrée et plus axée sur le projet de vie et la citoyenneté, pondère Marie-Anne Montchamp, secrétaire d’État auprès de la ministre des solidarités et de la cohésion sociale. Mais on a besoin de la psychiatrie, de la neuropsychiatrie, et je n’exclus pas l’intérêt de la psychanalyse. Car quand un enfant autiste arrive dans une famille, tout explose.”

Si le temps de la toute-puissance psychanalytique a vécu, et si la plupart des médecins préconisent désormais une prise en charge éducative et pédagogique, ils rappellent aussi qu’aucun spécialiste n’est mieux placé qu’un pédopsychiatre pour prendre en considération les singularités dont souffrent les enfants autistes: difficultés à comprendre l’autre, à ressentir de l’empathie, à prendre conscience d’eux-mêmes et de leur corps.

La Haute Autorité de la santé entendra-t-elle cet argument ? “Mon principal souci dans cette histoire, c’est que les choses s’apaisent. Que ce soit pour les professionnels ou pour les parents, le climat actuel est extrêmement malsain. Personne n’y gagne, à commencer par les personnes autistes”, déplore le professeur Claude Bursztejn, psychiatre et président de l’Association nationale des centres de ressources autisme.

Alors que les recommandations de la HAS se dirigeaient “vers des consensus acceptables pour une grande partie des professionnels, la radicalisation actuelle des positions risque fort, si elles sont maintenues, de les rendre inacceptables par les équipes de pédopsychiatrie, estime-t-il. On peut toujours faire des recommandations, mais encore faut-il que les professionnels du terrain puissent se les approprier”. Déclaré Grande cause nationale 2012, l’autisme mérite plus d’égards et de progrès que de règlements de comptes.

autisme : la technique du “packing”, enjeu d’un violent conflit

| 16.02.12 | 11h07 • Mis à jour le 16.02.12 | 12h17

Lille, Envoyée spéciale –

Florian s’est déshabillé de lui-même. En maillot de bain dans la petite salle, il est venu s’allonger sur le lit. Céline et Yann, les psychologues qui sont avec lui, entourent doucement ses jambes d’un linge blanc. Puis tout le corps, tête exceptée. Florian, attentif, se laisse emmailloter et recouvrir de couvertures. Les deux thérapeutes s’assoient près de lui, un de chaque côté. Dans la demi-heure suivante, ce grand garçon de 10 ans, diagnostiqué autiste profond, va rire, dialoguer, rire encore, dans un moment d’intense communication et de détente. Au Centre médico-psychologique pour enfants et adolescents du CHRU de Lille, nous venons, cet après-midi de janvier, d’assister à une séance de “packing”. Et cela n’a vraiment rien à voir avec une séance de torture.

Le packing ? Une technique d'”enveloppements humides” réservée aux cas d’autisme les plus sévères, avec automutilation répétée. Pratiquée par plusieurs dizaines d’équipes en France, elle consiste à envelopper le patient dans des serviettes humides et froides (10 à 15°), puis à induire un réchauffement rapide. Pour ses défenseurs, les séances permettent de lutter contre les “angoisses de morcellement” et facilitent la relation thérapeutique. Pour ses détracteurs, dont les plus virulents sont l’association de parents Vaincre l’autisme, il s’agit d’un “acte de torture”. Le symbole maléfique de la prise en charge psychiatrique de l’autisme. La bête à abattre.


“HARCÈLEMENT PROFESSIONNEL”

“Je me sens remis en cause, calomnié, disqualifié. Pour ma pratique vis-à-vis des enfants que je soigne et de leurs parents, c’est terrible.” Le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille et premier promoteur du packing en France, s’estime victime d’un “harcèlement professionnel”. Reconnu par ses pairs pour son humanisme et son esprit d’ouverture, ce spécialiste de l’autisme devait comparaître, jeudi 16 février, devant le conseil départemental du Nord de l’ordre des médecins, suite à une plainte déposée contre lui par Vaincre l’autisme pour manquement à l’éthique médicale. Une plainte similaire a été déposée à l’encontre du professeur David Cohen, chef du service de psychiatrie enfants et adolescents de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris).

Leur délit ? Pratiquer le packing quand ils l’estiment nécessaire. Et soutenir le principe d’une recherche scientifique portant sur l’efficacité de cette méthode, menée depuis 2008 dans le cadre d’un programme hospitalier de recherche clinique national (PHRC). Un comité de soutien s’est constitué pour défendre les deux hommes, sous la forme d’une “lettre ouverte au conseil de l’ordre des médecins et aux familles de personnes autistes”. Mise en ligne il y a quelques semaines, elle a réuni à ce jour plusieurs milliers de signatures de professionnels de la santé.

Révélateur paroxystique du conflit qui oppose les associations de parents au pouvoir médical, le packing va-t-il être jeté avec l’eau de la tempête ? Son efficacité thérapeutique, il est vrai, n’a jamais été prouvée autrement que de façon empirique. C’était précisément l’objet de l’essai clinique lancé en 2008, que le Pr Delion affirme avoir appelé de ses vœux pendant de nombreuses années. Mais cette recherche est devenue, de fait, irréalisable.

“Depuis son lancement, il y a eu une telle publicité contre cette technique qu’un certain nombre de collègues et de parents ont refusé d’y participer. On est donc au point mort”, se désole le Pr Delion, qui rappelle que “l’alternative à cette technique, ce sont les neuroleptiques à très fortes doses”. Dans l’épreuve, il trouve un élément de consolation : “Aucun des parents des enfants sur lesquels j’ai pratiqué ces approches intégratives ne fait partie de cette vendetta. C’est la seule chose qui me réconforte.”

Catherine Vincent