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Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Un Manifeste décevant

On en attendait des hypothèses pour l’avenir. On a eu des retours à des conflits non dépassés dans lesquels le transfert et ses diverses manifestations pesaient et pèsent lourdement. Certes, l’histoire, y compris personnelle, comporte des enseignements. Mais, justement, avec quelles ouvertures ? Ces quelques phrases donnent le ton de l’impression que peut laisser la lecture d’un Manifeste qui pour parler dans la langue du sérail laisse quelque peu à désirer. Jacqueline Rousseau-Dujardin procède à une visite systématique du Manifeste dont nous avons ici-même produit une première analyse à l’occasion d’une des deux réunions qu’elle mentionne. Nous la remercions d’avoir choisi notre site comme support éditorial de son minutieux travail critique.

Philippe Grauer

Article de 2010, mis en ligne le 6 juin 2011



Réflexions à propos du Manifeste pour la psychanalyse et de deux réunions qui ont suivi sa parution

Par Jacqueline Rousseau-Dujardin

2010

limites étroites

Il s’agit du livre écrit par six psychanalystes (Sophie Aouillé, Pierre Bruno, Frank Chaumon, Guy Lérès, Michel Plon, Eric Porge), paru aux éditions La Fabrique en 2010. Les auteurs, qui ont été parmi les initiateurs d’un premier Manifeste pour la psychanalyse en 2004, tentent de motiver et de développer les idées qui les ont guidés alors, et d’instituer un « espace politique » où pourrait se poursuivre une réflexion sur la place de la psychanalyse et de son « impact insurrectionnel » dans les sociétés actuelles, « déclinantes ou émergentes(1*) ».

Il est évident que tout psychanalyste ne peut que s’intéresser à une telle démarche, et respecter l’effort de travail qui a été fourni là avec, comme résultat visé, un texte sur lequel puissent s’ancrer de nouvelles discussions. Discussions dont les limites sont pourtant relativement étroites puisque, au fil de la quarantaine d’années pendant lesquelles le statut de la psychanalyse a été en question en France, des lois ont été adoptées maintenant qui bornent les possibilités du mouvement. À moins de reprendre et de moduler la notion d’insurrection à laquelle il est fait allusion dans le passage cité plus haut.

Encore faudrait-il se reconnaître en tant que psychanalyste dans l’ensemble du livre. Non seulement avoir en commun avec les auteurs des différents chapitres les idées essentielles sur la spécificité de la psychanalyse, mais y retrouver son parcours personnel dans l’histoire qu’on propose de la discipline, partager le bilan du présent, y entrevoir un avenir souhaitable qui s’apparente à celui qui n’est là qu’à peine évoqué. Toutes choses qui sont difficiles car, dès les premières pages, et si l’on n’a pas suivi dans son trajet psychanalytique les voies qu’ont empruntées les dits auteurs, on se trouve d’emblée en position d’exclusion.

opinions hâtives

Trois «moments» sont proposés pour saisir les orientations de l’histoire de la psychanalyse. On peut comprendre que l’étude se borne à la France, passé le premier « moment » qui concerne la prise de position de Freud sur la psychanalyse profane en 1926. C’est raisonnable, non par certitude que là et là seulement, en France, elle est digne de ce nom, mais par conscience des limites du travail entrepris. Cela ne justifie pas que ce qui s’est passé ailleurs, et particulièrement aux États-Unis s’agissant de l’héritage freudien, soit rayé d’une croix, au nom de l’opinion que Freud avait des Américains et de l’American way of life(2*). Et l’on se demande si les rédacteurs du texte ne rejoignent pas les opinions hâtives de leur grand ancêtre dont ils citent en première page les mots sur la « canaille humaine ». (On retrouve le terme dans la bouche de Lacan à la page 23)

la psychanalyse hors Lacan

Encore faudrait-il que, là justement, en France, l’histoire de l’analyse, du moins son évocation – impossible, il est vrai, de demander plus à un « Manifeste » – ne se borne pas à ses épisodes lacaniens et à la version qui en est présentée. Il suffit de consulter des ouvrages plus développés et bien documentés (3*) pour constater que la psychanalyse (hors Lacan) pendant les années 1950/60, outre qu’elle mettait au point certains aspects du transfert qui ne s’étaient dégagés qu’avec les années, permettant ainsi à la cure de se dérouler selon des règles dont Freud avait discerné l’intérêt mais qu’il n’avais pas toujours suivies, réfléchissait aussi à des modes de transmission qui lui seraient spécifiques, différents du franchissement des degrés hiérarchiques qu’on trouve aussi bien dans la société civile qu’à l’université. Qu’ils soient difficiles à instituer, ne donnent pas satisfaction, semblent hétérogènes au but poursuivi, s’est révélé petit à petit, en motivant conflits, scissions et démissions qui témoignaient des obstacles empêchant une solution. Lacan a poursuivi ce travail, oui, en proposant un nouveau processus : la passe. Il n’apparaît pas qu’il aplanisse toujours les obstacles. On y reviendra.

le signifiant prophète

Certes, le retour à Freud a dû beaucoup à Lacan. Mais il s’imposait aussi aux autres groupes français que la vague anglo-américaine de l’après guerre, venue avec la Libération, menaçait à ce moment de submerger et ceci déjà en 1953, un moment important aussi qui n’est guère retenu ici, celui de la scission entre la Société psychanalytique de Paris et la nouvelle association créée par Lacan et ses partisans, laquelle se scindera de nouveau quelques années plus tard. Des traductions partielles (4*) des articles de Freud, inaccessibles jusque là sauf en allemand ou en anglais, dans la Standard Edition, ont été entreprises et ont commencé à circuler. Dans plusieurs associations, des séminaires centrés sur l’œuvre freudienne étaient animés par des psychanalystes qui n’avaient pas suivi Lacan mais travaillaient sur son œuvre en cours. Pour les jeunes futurs analystes, le choix se proposait entre une voie déjà frayée et groupant des personnalités diverses, certaines respectables, d’autres moins, mais dont les débats mêmes assuraient en tout cas un certain équilibre, une garantie contre l’idéalisation d’un leader ; et un autre chemin assurément plus brillant mais centré sur un maître, quoiqu’il en dise, autour duquel miroitaient tous les effets de séduction qu’il déployait avec une évidente complaisance. Gare aux transferts fulgurants et indécollables. Et surtout, tant pis pour le regain de religiosité qui s’installait ainsi … et dure encore. Ce n’est pas pour rien que le mot prophète appliqué à Lacan, apparaît dans les premières pages du Manifeste, la première fois entre guillemets, il est vrai mais deux autres fois comme si la chose allait de soi ! (5*)

grave handicap que cet aveuglement

Insistons : puisqu’il n’existait en France, en 1953, que deux groupes psychanalytiques, d’un côté, on avait affaire à une Société (la SPP) où se mêlaient une politique institutionnelle et ses aspirations au pouvoir, tout cela banal mais non reconnu, avec les effets de transfert plus ou moins résolus sur lesquels l’accent était mis pour préserver la spécificité du groupe ; grave handicap que cet aveuglement, volontaire ou non. Dans le travail de lecture des textes analytiques guidé par un système de formation (le cursus), celle des œuvres de Freud prenait de plus en plus d’importance aux dépens d’ouvrages d’inspiration psychologique, bientôt relégués. La majorité des membres était constituée de médecins, attentifs à la « clinique » et pour certains, peu pressés de s’aventurer dans d’autres disciplines ou mal armés pour le faire. La préoccupation dominante – et bénéfique – portait sans doute sur ce qui concernait la tenue de la séance et la posture qu’y pouvait occuper le psychanalyste, l’élaboration du « cadre » . Mais les problèmes de la transmission se posaient avec insistance et, en particulier, celui de l’analyse didactique, héritage des premiers âges sur lequel s’échouèrent un certain nombre d’adhésions. Et très vite, la question du statut des psychothérapeutes et des psychanalystes se posa. Tout cela était soumis à un rythme lent, d’une lenteur insupportable à ceux qui désiraient certaines modifications du dispositif. À signaler que, même si elle n’a pas pris quant au statut de la psychanalyse la position qu’on souhaiterait, la SPP compte actuellement plusieurs centaines d’adhérents dont un certain nombre pratiquent assurément une psychanalyse digne de ce nom, ce que ne laisse guère soupçonner le texte du Manifeste. Et elle n’est pas le seul groupe non lacanien, affilié ou nom à l‘IPA.

De l’autre côté, l’horizon était assurément plus ouvert. Pendant l’éclosion culturelle en France des années 1950/60, Lacan put et sut faire partie des grands intellectuels qui marquèrent l’époque à l’égal de Lévi-Strauss, Foucault ou Barthes entre autres. Sa place, étayée par des travaux qui firent date jusqu’en 1980, se confirma, soutenue aussi par le Séminaire, indispensable pour certains, insupportable pour d’autres, mais dont on ne peut contester l’apport, surtout maintenant qu’il est presque tout entier publié. Mais on pouvait ne pas désirer participer aux étrangetés et transgressions dont il était coutumier dans sa pratique et auxquelles le Manifeste ne fait aucune allusion.

D’un côté comme de l’autre, la question du statut de la psychanalyse redevenait périodiquement d’actualité, lié au voisinage psychothérapie/psychanalyse, au problème de la psychanalyse laïque, celui-ci lié lui-même à des considérations touchant l’argent, le paiement des séances, puisque celles-ci ne pouvaient être remboursées que si elles étaient pratiquées comme des actes médicaux (sans spécification psychanalytique), par des médecins donc, ce qui, un temps, permit d’envisager – et de pratiquer – un contrôle de certains praticiens par les autres ! En contradiction, donc, de facto, avec le moment freudien de 1926 retenu par le Manifeste.

voies libertaires

Peut-être faudrait-il, par souci de respecter les efforts et les travaux de ceux qui, rebutés par les aspérités des politiques institutionnelles, explorèrent et explorent encore d’autres voies associatives, signaler quelques initiatives prises par des psychanalystes, qui ont tenté d‘échapper aux difficultés précédentes et à leur retentissement sur la transmission psychanalytique, d’une part en élargissant le champ des intérêts psychanalytiques, d’autre part en n’établissant pas de cursus de formation : Confrontations, par exemple, dirigé par René Major, dans les années 70, le Collège des psychanalystes au cours des années 80. Mais on peut se demander, d’expérience, si justement l’absence de cursus proposé dans ces deux cas, la non existence d’étapes possibles dans une formation, ne concoururent pas à leur disparition.

différence psychothérapie/psychanalyse

À travers ce parcours rapide, on retrouve des marqueurs des difficultés durement éprouvées par les sociétés de psychanalyse : la différence psychothérapie/psychanalyse qui ne saurait être affirmée si aisément que le fait le Manifeste, non plus que la différence entre « certaines associations de psychanalyse et celles de psychothérapie » (p. 50) ! Il arrive souvent que la demande du patient ne vise pas d’emblée ” l’ambition” qu’on nous dit ici ”originaire” de Freud : « une réponse concrète, singulière, sans pareille, et sans égale à la pulsion de mort » (p.9) Le patient vient demander un recours à sa souffrance et la distinction qu’il peut faire entre le thérapeutique et le psychanalytique est au moins hésitante. Il est fréquent que le psychanalyste ne puisse pas, lui, savoir jusqu’où son patient acceptera, trouvera le courage ou le plaisir d’aller, et sans garantie « d’un accès à une vie harmonieuse ou normalisée ». (p.8) C’est bien le maintien d’une « position d’analyste » qui permettra nécessairement d’effectuer le parcours mais elle ne suffit pas à le qualifier à tout coup du début. S’il paraît évident que l’intervention d’une structure étatique (évaluation, contrôle, fixation du nombre des séances, rapports à établir) est indésirable assurément dans une psychanalyse qui s’avère telle rapidement, est-elle acceptable (en pratique libérale en tout cas) dans un processus plus indécis où l’objectif thérapeutique occupera le devant de la scène mais où l’on sait d’évidence qu’une posture de soutien, de conseil, empêcherait son développement ?

posture psychanalytique

Cette posture psychanalytique ne va pas de soi. Radicalement différente de l’attitude sociale habituelle dans la vie courante, elle est à la fois accueil et ouverture d’un espace au discours de l’autre qui ne s’établira comme analytique que si l’analyste s’établit, lui, autant que possible, comme un objet de transfert disponible, et seulement disponible en tant que tel, c’est-à-dire aussi peu défini que possible (position asymptotique, compte tenu de toutes les indications fournies par l’adresse, le lieu, la personne, ses publications éventuelles, etc). Cela implique la mise en place d’un « cadre », dispositif définissant, lui, les coordonnées de la séance et auquel le désir de l’analyste peut trouver à se confronter ; il ne peut se maintenir que si on le préserve de la banalisation réduisant la séance à un contact social ordinaire, que si on en bannit les attitudes de complicité ou de séduction ou même de compassion, dangereuses actuellement pour l’évolution de la psychanalyse plus que des attaques frontales auxquelles elle a montré sa résistance. Un « manifeste pour la psychanalyse » devrait mettre en évidence l’importance de ce facteur. La « situation psychanalytique » est irremplaçable, telle que Freud l’a envisagée et même si les textes dans lesquels il a rapporté certaines de ses analyses ne peuvent constituer un guide de la pratique. Elle ne se maintiendra que si on met l’accent sur ces composantes.

transmission

Autre marqueur : la question du passage de la place d’analysant à celle d’analyste (l’une pouvant être évidemment contemporaine de l’autre). Autrement dit, la question de la transmission, même si l’on admet que l’analyste n’a à se reconnaître que de lui même – à condition de maintenir la nécessité de l’analyse personnelle et en refusant l’interprétation simpliste de la phrase. Autrefois régulée par l’analyse didactique et ses diverses modalités plus ou moins évolutives, insatisfaisantes, certes, on ne lui envisage ici que la passe. Peut-être faudrait-il rappeler pourtant que la première nécessité apparue quant à ce passage, c’est l’abstention de l’analyste dans le processus et que ce sont les dispositifs de cet évitement que les sociétés d’analyse ont essayé d’abord de mettre au point, avec plus ou moins de bonheur. Mais que s’y est ajoutée une aporie, dont on a pris peu à peu conscience et dont Lacan fait état comme on le rappelle dans le Manifeste, en citant Solal Rabinovitch : « son entreprise désespérée parce qu’impossible [celle] de faire une école sans groupe, c’est-à-dire une école qui ne dépende que des liens du discours analytique. » (p.34) Impossible en effet puisque, pour faire école, il faut sortir de la séance et que, même dans le dispositif ingénieux de la passe, des tiers viennent se mêler. Certes, la question est d’importance et constitue l’amorce de réflexions inépuisables à propos de la psychanalyse. De quoi travailler, et sans qu’une solution satisfaisante soit jusqu’à présent apparue. On aimerait pourtant que, dans un texte destiné à exposer la psychanalyse à un public éventuellement non averti,– c’est le sens d’un Manifeste – l’accent soit mis sur d’autres problèmes que celui-ci, dont la complexité ne surgit probablement qu’aux yeux de ceux qui s’y sont déjà engagés.

politique institutionnelle

Aporie qui déborde largement la question de la passe : un groupe psychanalytique est traversé, certes, par des effets qui relèvent des transferts, transferts en cours, transferts dont les restes peuvent ne pas se résoudre, avec les courants d’agressivité ou d’attachement passionné qu’ils suscitent. Mais il est aussi une formation politique, politique institutionnelle, plus ou moins intégrée dans la politique du pays où il fonctionne, même s’il exige, pour exister – on ne saurait assez y insister – de se trouver en démocratie. En principe, la distinction, chez des psychanalystes, devrait pouvoir se faire entre ces deux champs mais aussi devrait s’effectuer un travail sur le, la politique institutionnel(le) éclairé par la psychanalyse personnelle, libéré des conflits internes qui l’aliènent, ceci dans la visée de préserver son aspect subversif plutôt qu’insurrectionnel. L’expérience prouve ici qu’il n’en est rien, la persistance, trente ans après, du débat sur la dissolution de l’École freudienne par Lacan, tel qu’il apparaît dans le Manifeste – et si l’on tient compte de la place qu’il a prise dans les deux réunions de février – en est une preuve éclatante. On en attendait des hypothèses pour l’avenir. On a eu des retours à des conflits non dépassés dans lesquels le transfert et ses diverses manifestations pesaient et pèsent lourdement. Certes, l’histoire, y compris personnelle, comporte des enseignements. Mais, justement, avec quelles ouvertures ?

aspect cathéchistique

Et à propos d’histoire : la psychanalyse ne peut être envisagée que dans son contexte historique, tout au long de son développement historique qui se poursuit de nos jours. L’invention freudienne en est marquée, ne serait-ce que par le contexte social dans lequel elle est née (quel témoignage, à cet égard, que la correspondance intégrale de Freud à Fliess !). Freud remaniait les concepts qui lui paraissaient prendre forme. À ce moment-là, certes, où il passait d’une trouvaille à l’autre. Mais il n’a cessé de le faire jusqu’à sa mort. Lacan, lui aussi, remaniait, modifiait. Mais, sur certains points importants, touchant le cœur même de la métapsychologie, en particulier la différence des sexes, la sexualité féminine, rien pratiquement n’a changé alors que la métapsychologie, toute subversive qu’elle soit à l’époque, était profondément influencée par les mœurs contemporaines. La voie qu’on nous indique là, Lacan/retour à Freud, paraît se rapporter à un texte d’où tout changement serait exclu (Comment, quant au changement, et sur ce point, se satisfaire du « pas toute » lacanien ?) Pas la moindre lecture critique, pas non plus de tentative d’aggiornamento, comme si la société d’aujourd’hui, terreau sur lequel se développent les symptômes, les souffrances qu’on vient nous rapporter, était coupée de ces maux qu’elle contribue à faire naître et dont elle change la figure et la formulation. On peut affirmer que la problématique du Désir est universelle et intemporelle. On ne peut pas se contenter de proposer que, pour l’explorer et tirer de ce travail des effets qui permettent d’accéder à une vie « harmonieuse ou normale » (p.8), il faut se fixer sur le texte de Freud revu par Lacan dans la perspective du retour à Freud. L’entreprise paraît une sorte de croche-pied fait à la temporalité et qui, une fois encore, revêt un aspect catéchistique, s’accordant mal avec les perspectives de subversion, a fortiori d’insurrection.

ex nouveaux riches

Autre problème dont il n’est pas beaucoup parlé dans le Manifeste, celui de l’argent. De la nécessité – sauf circonstances exceptionnelles – d’un paiement de la séance par le patient. Certes, il arrive que, dans certaines conditions, on soit amené à mettre en cause ce qui paraît une règle utile : utile justement parce que, dans la visée de l’accès à cette vie « harmonieuse ou normale », intervient la prise en charge du patient par lui-même et, de préférence sans assistance, fût-elle celle de son psychanalyste ou celle de l’État (la Sécurité sociale). Le Manifeste insiste à juste titre, sur la différence entre visée thérapeutique et projet psychanalytique (réserve faite de l’indécision fréquente des commencements déjà signalée) ; mais ceux qui travaillent en institution et en libéral, et en particulier lorsqu’ils ne sont pas médecins, connaissent les questions que pose le passage d’un patient – sur sa demande – d’une modalité à l’autre, du gratuit ou remboursé, au paiement intégral. Le mouvement, même dans les cas où il paraît se faire facilement, implique un travail exigeant sur le statut même de la psychanalyse tel qu’il est ressenti par le patient. Exigeant pour le patient. Pour le psychanalyste aussi qui doit assumer, encore une fois, sa position. Laquelle n’est pas de travailler avec une clientèle riche s’offrant sous les espèces de la psychanalyse un objet luxueux supplémentaire – la cure est du reste souvent abandonnée dans ces cas – mais avec des patients qui établissent leur dépense (laquelle n’est pas exclusivement monétaire), en y insérant une recherche sur eux-mêmes qui leur permette d’accéder à une vie mieux vécue. Contre-transférentiellemment, ce devrait être vrai aussi pour les psychanalystes, dépossédés de la position de nouveaux riches qui fut souvent la leur dans les années soixante, soixante dix, en France et participant actuellement aux classes moyennes, sauf cas exceptionnels d’exploitation honteuse d’un masochisme hélas répandu.

public limité

Ces considérations amènent, en tant qu’elles mettent l’accent sur l’aspect social du public que touche la psychanalyse, à la question du niveau culturel de celui-ci. Et sur ce point, il est important de ne pas s’aveugler : la psychanalyse, dans sa pratique classique divan-fauteuil, est, de fait, réservée à une proportion étroite de la population, même dans les pays dits évolués, malgré et avec ses potentialités subversives. Et en dépit des vues premières de Freud qui lui prévoyait des extensions telles qu’elle pourrait toucher la société dans son ensemble, prévisions qui furent rapidement abandonnées. Non parce qu’elle exige une instruction de niveau supérieur, ou l’accès à des processus de savoir complexes, mais parce qu’elle demande un accès au langage suffisant pour que des défaillances dans la rationalité de celui-ci n’apparaissent pas au sujet comme des mises en causes alarmantes mais comme des ouvertures à une autre et meilleure connaissance de soi, éclairant des points conflictuels restés obscurs, permettant de les élaborer et de les dépasser. La psychanalyse ne s’effectue que dans les dépassements du vouloir dire, le transfert permet d’en assumer l’angoisse, la détresse parfois, le plaisir aussi. Certes, l’apprentissage scolaire ou universitaire ne le garantit en rien, des systèmes de défense névrotiques peuvent s’y opposer, les « résistances » avec toutes leurs complexités. Mais la fréquentation usuelle des langages, les langages d’une même langue, sur un mode autre qu’opératoire, l’approche réflexive des problèmes – y compris la réflexion sur soi – que propose le cours des jours, y sont nécessaires, en apportent la possibilité. Si la « culture » n’y suffit pas, elle en dispense les occasions, en montre des modèles. Et opère, de fait, un tri dans le public concerné par la psychanalyse. Par la cure psychanalytique. Sauf exceptions, encore une fois. Quitte à montrer ses limites, celles du sujet supposé savoir, aussi bien analysant qu’analyste.

normes administratives

Car, bien entendu, les effets de la psychanalyse ne sont pas limités à ceux qui résultent des cures conformes aux critères classiques. Le Manifeste signale à juste titre l’imprégnation de la société actuelle par la psychanalyse. Cela ne vient pas seulement du divan. Mais, d’une part des moyens de communication actuels, livres revues, etc., soutenant l’intérêt soulevé en France à partir des années 1950 (pour le meilleur et pour le pire). D’autre part – important de ne pas l’oublier car cela ramène au voisinage psychanalyse/psychothérapie – parce qu’une partie importante du travail qui se fait en institution – psychothérapies surtout – s’inspire de la psychanalyse, d’autant plus qu’il est pratiqué par des médecins ou psychologues qui ont un exercice psychanalytique privé. Quelles que soient les difficultés qui ont pu marquer en milieu institutionnel la nouvelle voie d’abord du trouble mental, infantile en particulier, son adoption parfois réticente par les soignants, les problèmes posés par la confrontation de méthodes inspirées de la psychanalyse avec les normes administratives, c’est ainsi, pendant une cinquantaine d’années, que la psychanalyse a pris une plus large place dans le public, et, dans ce cas, une place non élitiste qu’on peut, dans nombre de cas, considérer comme bénéfique.

logique managériale + cognitivisme

Cela doit être mis à l’imparfait, selon le Manifeste. On le sait, en effet. Quelques pages très énergiques et justes (de 108 à 115) montrent comment la « logique managériale » actuelle, associée à la mode du cognitivisme, entre autres, menace de balayer ce qui s’était peu à peu construit et où la psychanalyse – même si elle avait marqué sa différence dans l’institution – ne saurait se reconnaître. On ne peut qu’approuver. (On l’a déjà fait en signant différentes pétitions) Et rejeter « le savoir du bien-être, de la bonne santé mentale qu’il s’agit d’enseigner aux individus, ignorants de leur propre bien ». (p.115) La psychanalyse, affirme le Manifeste, « se situe à l’envers de ce discours ». (id.) Sans doute. Mais le même Manifeste, rappelons-nous, a retenu, dans ce que propose la psychanalyse, on l’a déjà plusieurs fois évoqué, « l’accès à une vie harmonieuse ou normale. » Son effort devrait alors porter précisément sur l’exploration de la différence entre les deux propositions, évidente peut-être pour un psychanalyste, ténue et complexe sans doute pour un quidam intéressé et qu’on ne peut éclairer d’emblée en appuyant la proposition freudienne « originaire » déjà citée : « une réponse concrète, singulière, sans pareille et sans égale à la pulsion de mort. » Outre qu’un long travail est nécessaire pour éclaircir cette formulation (qu’on peut contester), c’est justement là que l’on se trouve à la rencontre entre le discours politique et le discours psychanalytique, ou, préférentiellement, de la séance. En admettant que cette rencontre soit possible, qu’on s’y prête, elle fait appel à des notions culturelles. Nous y revoilà…

Le but d’un Manifeste pour la psychanalyse devrait être d’étudier les conditions actuelles selon lesquelles elle peut se pratiquer sans se défigurer. Cela veut dire qu’il s’adresse à nombre de gens qui ont effectué – ou sont intéressés par – une formation psychanalytique mais aussi à un public plus large, ceux qui envisagent d’entreprendre une psychanalyse pour des raisons personnelles. Sans excepter ceux qui s’intéressent à la psychanalyse sans vouloir y entrer.

les errants

Parmi les premiers, beaucoup, à l’heure actuelle, hésitant devant la multiplication des groupes analytiques qui résultent de scissions dont les causes sont difficiles à élucider (et en ont conservé des cicatrices voyantes), n’ont pas adopté des modalités de formation classique, analyse personnelle plus formation programmée avec inscription dans une association, quelle qu’elle soit. Ce qui ne les empêche pas de fréquenter séminaires, groupes de travail, etc. Le Manifeste fait allusion à cette dernière situation (les « errants ») mais ne s’y attarde pas. Or, c’est dans ces cas-là que se pose de façon aigüe la question du statut de la psychanalyse, surtout si l’on se rallie au projet d’opter pour que le statut en question soit garanti, et comme le suggérait René Major dans un courrier récent au bulletin de la SIHPP, garanti donc par les sociétés analytiques, en tant que pis aller s’entend, mais sociétés soumises à la reconnaissance par l’État. Pourtant, si l’on se réfère à la rubrique des dites sociétés dans les dernières années, on imagine les rivalités et conflits qui ne manqueront pas d’intervenir entre elles quand il s’agira d’obtenir leur reconnaissance comme instances délivrant le titre de psychanalyste. Sur quels critères s’appuyer ? Quelles sont celles que retiendra l’État ? Dépasseront-elles les frontières ? (6*) Tiendront-elles compte de l’existence de l’IPA ? Tous les problèmes de la transmission resurgiront là, à l’échelle collective cette fois. Ils se sont du reste déjà manifestés dans la mesure où c’est l’existence chaotique même des associations psychanalytiques qui a découragé les éventuels postulants et les maintient hors champ associatif.

prendre le maquis ?

À moins d’une inscription de nécessité, absurde dans un parcours psychanalytique, ils y demeureront, soupçonnés alors de faire partie des « charlatans » réputés polluer le milieu psychanalytique, mettre en danger leurs concitoyens et échapper aux réglementations fiscales des professions libérales. Comment aborder cette question-là, non seulement à la place du psychanalyste sans « reconnaissance » quoique de bonne foi et formation, mais à la place aussi d’un public enclin à demander des garanties, surtout à l’ère de judiciarisation où nous vivons ? Serait-il alors possible de « prendre le maquis », selon différentes formules possibles ? C’est autour de ces problèmes que la psychanalyse actuellement pourrait, devrait, se manifester.