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18 février 2012

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable Laure Daussy

Notre commentaire très prochainement.

Notre dossier sur la question

-* Packing – convoqué par l’Ordre le Pr. Delion s’explique [18 février 2012] entretien Quotidien du médecin, conduit par David Bilhaut, précédé de « Pour une démarche intégrative humaniste, contre la guerre des emmurés » par Philippe Grauer
-* autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable [14 février] par Laure Daussy
-* autisme – guerre ouverte contre la psychanalyse [17 février] par Catherine Vincent – Le Monde 17 février
-* autisme – quel jugement pour quelle cause ? [16 février] précédé de « Conviction peu convaincante » par Philippe Grauer
-* autisme – la HAS prend position [14 février] par AFP/PHILIPPE HUGUEN, précédé de Psychanalyse, récifs en vue, par Philippe Grauer
-* Autisme dans Libé [13 février] par ERIC FAVEREAU, précédé de « Pour une démarche intégrative« , par Philippe Grauer.
-* Autisme– les psychologues freudiens entrent dans l’arène [6 février] par InterCoPsychos N° N°327
-* Autisme – à propos du packing [6 février] par Pierre Delion
-* Autisme : Delion, packing, inquiétante comparution [6 février] par sans auteur
-* Autisme : Guy Baillon écrit au Conseil de l’Ordre [6 février] par Docteur Guy Baillon, Psychiatre des hôpitaux
-* Les batailles de l’autisme : hier et aujourd’hui [6 février] par Jacques Hochmann, précédé de « Y voir clair dans la question de l’autisme » par Philippe Grauer
-* Psychanalystes, encore un effort pour ne pas délirer sur l’autisme ni adhérer aux positions d’Edwige Antier [6 février] par Michel Rotfus, précédé de « À droite, droite ! » par Philippe Grauer
-* psychanalyse et autisme : la polémique [31 janvier] par Élisabeth Roudinesco – précédée de « Résister à la bêtise de l’autre démultipliée par la sienne propre », par Philippe Grauer
-* Autisme : la psychanalyse en procès [30 janvier]
-* autisme – appel à soutien à Pierre Delion et David Cohen [29 janvier] précédé de « Ne pas jeter l’enfant avec l’eau du soin humide », par Philippe Grauer
-* Autisme – dossier [22 janvier]
-* Autisme – une maladie grave aux multiples visages [17 janvier] par Élisabeth Roudinesco
-* Autisme : dogmatismes en duel au tribunal de Lille [Décembre 2011] par Stéphanie Maurice
-* Autisme : les emmurés de l’indicible [Novembre 2010] par Élisabeth Roudinesco chronique Henri Rey-Flaud
-* Autisme : Les enfants de l’indicible peur [Octobre 2010]
-* L’autisme au cœur de l’humain. Approche psychanalytique [Octobre 2010]
-* Autisme — halte à la désinformation ! [Mai 2009] par Caroline Eliacheff. Précédé de « Pas l’un ou l’autre mais l’un & l’autre » par Philippe Grauer
-* Autisme — lettre ouverte aux parents d’autistes, à leurs éducateurs et soignants [Avril 2009] par Pierre DELION — introduction de Philippe Grauer
-* Autisme à nouveau [Octobre 2008] par Par Isabelle Fauvel , du Collectif InterCoPsychos de Saint-Malo, avant-propos de Philippe Grauer
-* Henri Rey-Flaud expose avec clarté les théories, approches et hypothèses sur l’énigme de l’autisme [Mai 2008] par Élisabeth Roudinesco, suivi de 8 commentaires.
-* Autisme et impasses de la médecine chroniqués au Monde des livres [Avril 2008] par Élisabeth Roudinesco, avant-propos de Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire témoigne [Janvier 2008] par Éric Favereau — précédé de « Sandrine Bonnaire sans haine dit la souffrance » par Philippe Grauer
-* Sandrine Bonnaire, sa sœur, l’HP ordinaire. [Janvier 2008] par Libération


Laure Daussy

REVUE DE PRESSE

Arrêt sur image

Autour des enfants autistes, une bataille de bac à sable

Par Laure Daussy le 14/02/2012

Psychanalyse ou comportementalisme ? Les médias ont choisi leur camp
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Faut-il stimuler un enfant autiste par des exercices éducatifs, ou attendre qu’il s’exprime de lui-même? C’est en ces termes que s’opposent deux écoles, celle des psychanalystes, contre celle des théories comportementalistes et éducatives. La bataille qui dure depuis plusieurs années, semble depuis quelques semaines repartir de plus belle. Selon Libé ce lundi, un rapport de la Haute autorité de santé, à paraître le 6 mars, devrait mettre en garde officiellement contre l’approche psychanalytique.

Un peu plus tôt, en novembre, un documentaire à charge contre les théories psychanalytiques, Le Mur, a suscité la polémique. Trois des psychanalystes interviewés ont considéré que leurs propos avaient été manipulés et ont porté plainte. La justice leur a donné raison : la réalisatrice n’a plus le droit de diffuser son film en l’état, et doit supprimer leurs interviews. Tentative d’éclairage d’un débat (très!) attentivement observé par la presse, et qui partage aussi médias français et anglo-saxons et, en France, presse de gauche et presse de droite.

« Autisme, les psys réduits au silence« . Dès son titre, l’article de Libération ne cache pas son parti-pris. Selon le journal, la Haute autorité de Santé, qui a pour mission de faire des recommandations auprès des professionnels, devrait rendre le 6 mars un rapport qui met en garde contre l’approche psychanalytique de l’autisme. Libé cite le futur rapport : « L’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques, ni sur la psychothérapie institutionnelle. » Le journaliste Eric Favereau commente: « l’air de rien, c’est une véritable bombe clinique. (…) La psychanalyse a toujours eu un rôle clé pour tenter de comprendre cette énigme humaine, et aider ces enfants – puis ces adultes – comme absents de toute communication, qui se taisent, se replient, sujets parfois à de terribles automutilations. Et voilà que la psychanalyse, théorie de la parole, se voit condamnée au silence. »

Le rapport n’était pas censé être dévoilé maintenant. Libé a bénéficié d’une fuite. Peut-être orchestrée par des psychanalystes, suppose Delphine Piloquet, de l’association Autisme sans frontières, qui s’oppose à la prise en charge des enfants autistes par les psychanalystes. La HAS a d’ailleurs réagi dans un communiqué, expliquant qu’il ne s’agissait que « d’une version provisoire » du rapport, et que ce travail est « en cours de finalisation ». Mais sans le démentir.

Avant l’annonce de ce rapport, le député UMP Daniel Fasquelle a déposé le 20 janvier une proposition de loi visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes au profit de méthodes éducatives et comportementales. « Je m’indigne en constatant qu’en France ce sont les pratiques psychanalytiques généralisées dans nos établissements hospitaliers et médico-sociaux qui sont financées par l’Assurance Maladie« , expliquait le député, ajoutant : « La psychanalysene figure dans aucune recommandation nationale ou internationale en matière d’autisme« .

« On culpabilise les mères »

Du côté des associations de parents d’enfants autistes, comme l’association Autisme sans frontière, un tel rapport ou une telle loi serait une victoire. L’association, qui représente environ 200 enfants autistes, milite en effet pour une approche comportementaliste et éducative.

La plupart des parents y sont venus, constatant que le suivi psychanalytique de leur enfant n’avait aucun effet positif, à l’inverse des thérapies dites « éducatives et comportementalistes« . La déléguée générale de l’association, Delphine Piloquet, trouve l’article de Libération de parti-pris : « L’article de Libé montre des psys qui seraient mesurés, modérés, contre des parents qui seraient fanatiques . Ce n’est pas ce que je vois sur le terrain« .

Pour Piloquet, les psychanalystes, dans une approche idéologique, ne prennent pas en compte les récentes recherches sur l’autisme. Des recherches scientifiques, en effet, ont mis en évidence des causes neurobiologiques à l’autisme : « on a identifié dans le cerveau une zone qui dysfonctionne« . Un dysfonctionnement qui serait dû à des causes génétiques, ou bactériologiques. « Or, les psychanalystes considèrent que l’autisme est une psychose, due à une mauvaise relation entre la mère et l’enfant« . Une mère trop aimante, ou au contraire, pas assez. « Les psychanalystes « culpabilisent la mère, sommée d’expliquer sa relation à l’enfant et son couple« . Quant à l’enfant, l’approche psychanalytique lui ferait « perdre du temps« , voire « régresser« , car « il n’est pas stimulé« . Le travail psychanalytique consiste en effet à « ne pas le brusquer« , puisque « son désir d’interagir n’a pas émergé », raille Piloquet, reprenant les propos qu’elle assure avoir entendus chez des psys. Une approche « dévastatrice« , selon elle, qui conduit à hospitaliser des enfants en hôpital de jour, même ceux atteints d’autisme léger, alors qu’ils pourraient être scolarisés.

L’association critique la mainmise de l’approche psychanalytique en France. « La majorité des pédopsychiatres sont imprégnés par cette approche psychanalytique. Les parents croient s’adresser à un médecin. En fait, c’est un idéologue. » Elle décrit des séances rapportées par des parents : « tu veux retourner dans le ventre de ta mère ? Ta mère est peut-être d’accord, mais ce n’est pas possible. » Ou encore le « packing », pratique très décriée par l’association, qui consiste à entourer l’enfant de linges humides très froids (10°), et à attendre que l’enfant se réchauffe de lui-même. « L’idée est de lui faire revivre des sensations de sa naissance, de prendre conscience de son corps, » explique Piloquet. Mais selon elle, c’est ni plus ni moins de la « torture« .

teacch, aba, pecs

Les parents « anti-psy » militent donc pour une approche davantage développée dans les pays anglo-saxons, dite « éducative ou comportementalistes ». Il s’agit, par exemple, de stimuler la communication verbale de l’enfant en lui faisant répéter certaines phrases. Et s’il ne parle pas, d’utiliser des images pour qu’il exprime ses besoins (une image de verre d’eau s’il a soif). Fondées sur la rééducation, la répétition, l’entraînement, voire les punitions et les récompenses, elles ont pour nom Teacch (Treatment and Education of Autistic and related Communication handicapped Children), ABA (Applied Behavior Analysis,) Pecs (système de communication alternatif).

Existe-t-il des évaluations de ces thérapies comportementalistes ? Pas à proprement parler en France, mais un précédent rapport de la HAS, paru en 2010, vante leurs mérites : « La mise en perspective et la hiérarchisation d’approches variées de nature éducative, comportementale, cognitive, psychothérapeutique et pharmacologique constituent une voie encourageante pour appréhender cette diversité clinique propre aux TED » (Troubles envahissant du développement, dans lequel est classé l’autisme). Piloquet cite aussi cette étude effectuée en Languedoc-Roussillon sur l’efficacité des techniques éducatives (qui ne prend pas en compte, toutefois, les approches psychanalytiques).

Pour les opposants aux théories comportementalistes, il s’agit de « dressage« : l’enfant autiste n’est pas respecté, et transformé en singe savant. Selon le psychanalyste Éric Laurent, interrogé par Le Point, même aux États-Unis ou encore au Canada, on formule des critiques éthiques, légales et pratiques à l’égard des techniques comportementalistes. « On ne peut pas appliquer une même méthode pour tous, ce que prônent les comportementalistes : grâce à l’approche psychanalytique, on peut partir des signes d’intérêt que l’enfant a pour le monde et construire un apprentissage adéquat« .

« censure » ?

Si l’article de Libé semble caricatural aux parents « anti-psy », à l’inverse, le documentaire Le Mur, réalisé par Sophie Robert, a suscité la colère de plusieurs psychanalystes. Le film juxtapose les interviews de plusieurs psychanalystes. A priori, pas de position affichée, mais au final, le résultat est édifiant, et on ressort du visionnage interloqué par certains propos. « Ils [les enfants autistes] sont restés dans l’utérus, pourquoi voulez-vous qu’ils parlent ? » Une psychiatre affirme dans le film que l’inceste maternel est plus dévastateur que l’inceste paternel, un autre assure que toute mère est incestueuse.

À l’origine, la réalisatrice souhaitait réaliser une série de documentaires sur la psychanalyse, dont un volet sur l’autisme, « mais sans parti pris, » assure-t-elle. « Ce sont les psychanalystes qui se sont discrédités d’eux-mêmes. » Au départ, elle travaillait avec ses fond propres, mais, « devant le manque de financement, » elle s’est tournée vers Autisme sans frontière, qui a donc participé financièrement au film, et depuis, le soutien activement sur internet.

La réalisatrice a-t-elle manipulé les psychanalystes dans la sélection ou le montage des interviews ? Trois de ceux qui y sont interrogés, Esthela Solano-Suarez, Éric Laurent et Alexandre Stevens, ont porté plainte et ont eu gain de cause. Le tribunal a constaté que les extraits de leurs interviews portaient atteinte à leur image et à leur réputation, «en ce que le sens de leur propos est dénaturé.» Pour toute diffusion du film, leurs interviews devront donc être supprimées. Contactée par @si, Sophie Robert s’insurge, dénonçant une « censure », et réfutant toute manipulation. Selon elle, ce n’est pas étonnant que ces trois psychanalystes aient porté plainte : tous trois font partie d’une même chapelle : l’école de la cause freudienne, fondée par Jacques Lacan, et très sensible à toute remise en cause, assure-t-elle. La réalisatrice a fait appel. En attendant, le film a été enlevé du site Autisme sans frontière (mais la première partie est encore visible ici sur Dailymotion, ou encore sur le site « Soutenons Le Mur« ).

manipulation ?

Y a-t-il eu manipulation ? À la lecture du jugement du tribunal de Lille, les reproches adressés à Sophie Robert semblent minces. Le tribunal relève que certains extraits des entretiens avec les psychanalystes sont parfois précédés, dans le montage final, de questions différentes de celles posées lors de l’enregistrement. Il considère aussi que certains extraits – il s’agit parfois de quelques mots – ne rendent pas compte de la complexité du point de vue du psychanalyste interrogé, et que les coupes du montage ont pour conséquence que certains extraits sont en contradiction avec des opinions détaillées plus tôt dans l’interview.

Concernant Alexandre Stevens, par exemple, le jugement reproche à Robert de « laisser faussement apparaitre » que pour lui, les parents sont désignés comme responsables de l’autisme de leurs enfants. Qu’en est-il ? Écoutez ce qu’il dit dans le film (il s’agit du second interviewé) :

En réalité, selon les rushes retranscrits par le tribunal, il ajoutait : (…) Mais ça n’est pas obligé. je pense qu’une telle hypothèse causale implique qu’on va devoir dire – c’est une hypothèse de type statistique: parfois quand la mère est déprimée, enceinte, ou à la naissance, (…) l’enfant peut-être autiste et parfois pas. Et les enfants autistes parfois leur mère est déprimée et parfois pas. C’est un type de causalité qui vaut exactement ce que valent les statistiques. »

Par ailleurs, n’ont pas été repris des propos de Stevens, nuançant la responsabilité des parents, souligne le jugement : « je n’ai pas l’idée, moi qu’il y ait une grande responsabilité des mauvais parents, qui de ce fait font que leur enfant soit autiste. » Dans l’interview de la psychanalyste Esthela Solano Suarez, le jugement reproche à Sophie Robert d’avoir sorti les propos de leur contexte, ou de monter des réponses avec des questions différentes de celles posées initialement. Exemple:
Avant la première réponse de Solano-Suarez, ici, selon le jugement, la réalisatrice n’a pas posé la question  » en quoi consiste le traitement psychanalytique des enfants autistes ?« , comme on l’entend dans ce montage, mais « en quoi la psychanalyse éclaire votre regard sur l’autisme par exemple, sur la genèse des troubles autistiques ? » À chacun d’apprécier la gravité de cette substitution de question.

Par ailleurs, concernant la seconde intervention de la psychanalyste dans ce montage, la réalisatrice a enlevé le début de sa phrase : « quelle est la position de l’analyste? C’est une position très difficile à tenir, une position qui comporte un respect absolu de l’enfant. » On entend donc seulement la fin de sa phrase : « aucune volonté de maîtrise, aucune volonté éducative, aucune imposition de quoi que ce soit. » Phrase qui, selon le jugement, deviendrait donc équivoque.

la presse anglo-saxonne, plus favorable aux comportementalistes

Le film a servi de « catalyseur », confie Sophie Robert. Il aurait permis de mettre ce débat sur la place publique, « permis aux familles de parler, mais aussi à certains chercheurs, qui n’osaient pas s’exprimer jusque-là. » Si l’on en croit la réalisatrice, une véritable « omerta » interdirait de remettre en cause publiquement les théories psychanalytiques, tant les psychananalystes ont « pignon sur rue dans les médias français. » Elle parle même de « phénomène sectaire, » citant le cas d’un professeur de psychologie, Esteve Freixa y Baqué, qui devait ouvrir un enseignement de psycho comportementale en 2005 à la fac d’Amiens et qui « s’est fait laminer par une vague de protestations de psychanalystes avec rumeurs, calomnies etc. ce qui fait que le cursus n’a pu s’ouvrir, alors que la décision ministérielle était prise. » « Il y a un seul cursus de psychologues comportementalistes en France, à Lille. Un seul contre des centaines d’autres cursus universitaires d’obédience psychanalytique (toutes pratiques confondues,) » souligne-t-elle.

D’ailleurs, dans la presse, elle estime avoir été mieux traitée par les médias anglo-saxons, plus réceptifs aux théories comportementalistes. Le Herald Tribune lui a consacré un grand article en page 3, le 20 janvier, titré : « Folie furieuse autour du traitement de l’autisme en France« . La BBC en parle ici, ou encore le New-York Times. A l’inverse, elle se plaint par exemple d’une chronique de la psychanalyste Caroline Eliacheff, sur France culture, qui traite son film d’escroquerie.

Ce débat repose sur des oppositions qui vont au-delà de l’affrontement de deux écoles. A lire les articles de journaux sur le sujet, ce sont deux conceptions philosophiques qui s’opposent, sciences contre psychanalyse, voire, en filigrane, une opposition droite/gauche.

Le Figaro prend clairement parti pour l’approche comportementaliste et scientifique dans un article paru le 8 février. « Autisme: la neurobiologie discrédite la psychanalyse, » titre le journal. « Grâce aux neurosciences, des stratégies de soins se dessinent, loin des concepts freudiens totalement dépassés. » Et le journal critique au passage la France comme étant « le dernier bastion des psychanalystes dans le domaine de l’autisme.« 

À l’inverse, ce mardi matin, Libé revient sur le sujet, avec une interview du réalisateur Daniel Karlin, qui avait réalisé en 1974 un documentaire sur le psychanalyste Bruno Bettelheim et sa prise en charge des enfants autistes.
Karlin y défend ardemment la prise en charge par les psychanalystes : « On risque d’aller vers de graves déconvenues, à exclure ainsi une thérapie qui a amélioré le sort de millions d’êtres humains. J’ai personnellement vu des enfants autistes, profondément transformés par Bettelheim ou Lainé, retrouver une communication avec leur environnement humain. On ne les avait pas simplement dressés à un comportement plus acceptable du point de vue de la norme sociale. Les enfants ne sont pas des chiens savants. »

«le gène de l’autisme enfin découvert !»

Karlin souligne aussi cette opposition droite/gauche: « Il faut se souvenir que les mêmes attaques existaient quand nos émissions sont sorties. En 1974, le Figaro a fait une page par film pour dénoncer les psys et affirmer que le biologique était la seule cause de l’autisme. Et depuis, je lis chaque année les mêmes articles sur «le gène de l’autisme enfin découvert» ! « 

Le débat se poursuit jeudi, avec plusieurs articles publiés dans Le Monde. Notamment un reportage sur le « packing », « révélateur paroxystique du conflit qui oppose les associations de parents au pouvoir médical », note la journaliste. Elle s’est rendu dans une séance, à Lille, alors que le professeur Pierre Delion, chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille, passe devant le conseil de l’Ordre pour avoir mis en place cette pratique. « Florian s’est déshabillé de lui-même. En maillot de bain dans la petite salle, il est venu s’allonger sur le lit. Céline et Yann, les psychologues qui sont avec lui, entourent doucement ses jambes d’un linge blanc. Puis tout le corps, tête exceptée. (…) Dans la demi-heure suivante, ce grand garçon de 10 ans, diagnostiqué autiste profond, va rire, dialoguer, rire encore, dans un moment d’intense communication et de détente« , raconte la journaliste. Qui ajoute: « Cela n’a vraiment rien à voir avec une séance de torture. » Delion explique au Monde que « l’alternative à cette technique, ce sont les neuroleptiques à très fortes doses« . Il assure, de son côté que tous les parents ne s’y opposent pas : « Aucun des parents des enfants sur lesquels j’ai pratiqué ces approches intégratives ne fait partie de cette vendetta. C’est la seule chose qui me réconforte. » Le Monde a fait un appel à témoignage auprès des parents d’enfants autistes. Immédiatement suivi d’un article sur le site « Soutenons Le Mur » pour les dissuader de répondre : « N’acceptez pas d’offrir votre témoignage sans savoir comment il sera utilisé par un journal qui considère que le packing n’est pas de la torture !« , écrivent-ils.

« psychologie œdipienne de bazar »

Est-il possible d’échapper à cette guerre ouverte, de tenter des liens entre écoles, des approches pluridisciplinaires ? Les psychiatres interviewés de Sophie Robert sont-ils caricaturaux ? C’est ce que sous-entend Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, dans une tribune parue dans Libé. Celle qui d’habitude, prend fait et cause pour la psychanalyse, comme face à Michel Onfray, auteur l’an dernier d’un brûlot sur Freud, n’hésite pas, sur le front de l’autisme, à lâcher certains de ses confrères. Elle les décrit comme « des praticiens connus pour leur adhésion à une psychologie œdipienne de bazar selon laquelle la sacro-sainte «loi du père» serait le seul rempart contre une prétendue folie universelle des mères «crocodiles,» par essence «incestueuses,» «fusionnelles,» «froides,» «dépressives» et incapables «d’expulser de leur corps le rejeton qu’elles n’auraient jamais désiré.» » Elle les accuse encore de ne pas « prendre en compte l’évolution des mœurs et les progrès de la science, » et de « ne plus représenter qu’eux-mêmes. » (Il se trouve aussi qu’elle-même a été poursuivie en procès par les lacaniens…)

Elle renvoie dos à dos chacun des deux camps : « Dans cette guerre, chacun est convaincu de détenir la solution miracle pour soigner l’autisme (…) Sans doute la maladie est-elle, de l’aveu même des meilleurs chercheurs en biologie (…) à la fois neurologique et psychique plutôt que franchement génétique ? Toujours est-il que les adeptes fanatiques de la causalité organique stigmatisent le malheureux Sigmund Freud en accablant toute la psychanalyse – depuis ses origines viennoises jusqu’à nos jours – tandis que les partisans tout aussi fanatiques de la causalité psychique s’en réclament en accusant les parents : mauvaises mères, mauvais pères, piètres familles… Objet depuis un siècle de toutes les calomnies possibles – mais aussi de toutes les appropriations dogmatiques –, Freud n’a pourtant jamais parlé d’autisme. » Et de conclure : « À force de repli sur eux-mêmes, ne sont-ils pas devenus, comme le redoutait Freud, les ennemis de la psychanalyse ? »

« Les pédopsychiatres, un bac à sable terrible »

Des pédopsychiatres assurent de leur côté qu’ils utilisent eux aussi des techniques éducatives tout en pratiquant la psychanalyse. Interviewé par Libé, Delion assure : « depuis trente ans, je développe une approche intégrative de toutes les disciplines pour prendre en charge les autismes. Et c’est moi que l’on traite d’intégriste, d’ayatollah ! » Bouc émissaire, selon Libé, il recoit des « torrents de menaces. » Le professeur Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, prône lui aussi une prise en charge « multidimensionnelle » avec thérapies éducatives, scolarisation, mais aussi approche psychanalytique. Non pas pour rechercher des causes à l’autisme, mais « pour que l’enfant comprenne que l’autre, l’adulte, n’est pas un danger, » « pour qu’il apprenne l’intersubjectivité, » explique-t-il à @si. « Si on n’utilise qu’un seul moyen, on se plante », assure-t-il. Il se dit surpris de la résurgence de cette « guerre », « alors que l’on s’acheminait vers une jonction possible entre les deux écoles. D’ailleurs, il réfute le terme de « guerre« , estimant même que les médias enveniment les choses, « y compris Libé, (qui l’a interviewé, NDLR), en titrant « Deux approches en guerre totale.« 

Pour autant, les parents ne sont pas satisfaits de ces explications : pour la déléguée de Autisme sans frontières, les psy tiendraient un « double discours », et ne mettraient pas vraiment en pratique les thérapies comportementalistes, voire, s’opposeraient à la scolarisation de certains autistes. Qui croire ?

Responsable d’un centre de ressource de l’autisme à Brest, le psychiatre Eric Lemonnier relativise cette bataille. Lui aussi assure que seuls quelques rares pédopsychiatres refusent de prendre en compte les thérapies éducatives et comportementalistes. Pas d’omerta, pas de guerre idéologique, selon lui, mais des luttes de pouvoir au sein de la profession. « Les pédopsychiatres, c’est un bac à sable terrible, » raille-t-il. Où la querelle n’est pas près de s’apaiser.



Mise à jour, vendredi 17 février, 18h30 : ajout du reportage du Monde sur le « packing ».
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