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19 avril 2012

Feu sur la psychanalyse Jacqueline De Linares

INCENDIE MODE D’EMPLOI

Par Philippe Grauer

Nous reviendrons prochainement sur cet article comme sur les articles connexes qu’on trouve dans le numéro de cette semaine du Nouvel Observateur intitulé Faut-il brûler la psychanalyse ?

feu et fanatisme

Parler d’autodafé pour accrocher le lecteur, lui vendre au mieux son papier ? cette réthorique et la connotation affichée se discutent. Après tout les brûleurs de livres dans l’histoire, dont les forfaits depuis la liquidation de la bibliothèque d’Alexandrie par un intégriste obscurantiste chrétien, l’évêque Théophile (391) parachevée par un général Omar deux siècles plus tard (645) (1)
jusqu’aux bûchers qui faisaient dire à Freud qu’ils marquaient un progrès de la civilisation puisque ça évitait de brûler les gens, optimisme démenti depuis, inspirent une légitime horreur. On sait que la connerie humaine(2) est infinie et que Lacan se plaisait à déclarer la psychanalyse impuissante contre elle. En publiant son enquête sur la psychanalyse à l’effigie du fanatisme le Nouvel Observateur désigne le fanatisme, et, dédouané par la collaboration de Badiou et Roudinesco, lui paie occasionnellement tribut, au motif de mettre en balance un faisceau d’informations douteuses données pour vraies (3) et des propos justes.

Le fanatisme désigne la virulence du conflit entre deux méthodes, deux idéologies – dont il convient de ne pas aiguiser l’antagonisme, concernant l’autisme – voir là-dessus la pétition Delion. Cette maladie requiert la coopération de tous les outils possibles, de soin comme d’éducation, elle oblige à une approche multiréférentielle.

Nous autres psychopraticiens relationnels multiréférentialistes en profitons pour nous réjouir de la nécessité pour l’hôpital où peu d’entre nous travaillent, d’œuvrer dans ce sens.

progrès de la science ou d’une idéologie dangereuse ?

Cela dit nous avons dû intertitrer l’article de Jacqueline de Linarès que vous allez lire pour mieux s’y retrouver. Cela permet de discerner qu’elle écrit tout de même hénaurmément que l’opération Livre noir + le brûlot d’Onfray s’additionnent, avec leur pesant de malhonnêteté intellectuelle, à la récusation de l’attitude clinique fondée sur la considération de l’individu en qualité de sujet par des associations de parents d’autistes(4).

Si l’on ajoute à cela l’attristant souvenir de l’enquête INSERM concluant contre toute rigueur scientifique à la supériorité des thérapies cognitives sur la méthode psychanalytique, avec comme bouquet la référence au DSM IV (et le V promet d’être un bijou de débilité scientiste) comme progrès de la science, on se demande, si c’est ça le progrès, à quelle catastrophe à chevaucher le scientisme on court follement de la sorte.

le temps du mépris, de la fermeture et du dogmatisme

L’affaire se complexifie du fait qu’effectivement la psychanalyse française ne s’est toujours pas remise de l’arrogance de quatre décennies d’hégémonisme, qui lui ont fait refuser les nouvelles formes de famille, tenir l’homosexualité pour une maladie, rejeter avec sectarisme les apports de la psychothérapie relationnelle, bref s’enfermer dans le dogmatisme tourner le dos à la modernité pour mieux ne se retrouver qu’entre soi, et se livrer d’interminables batailles intestines.

Il faut modérer le tout d’épisodes différents, comme l’alliance de la Cause freudienne avec la psychothérapie relationnelle au moment de la bataille des charlatans, et du fait qu’il y eut toujours des personnalités (dont Élisabeth Roudinesco) et des groupements pour maintenir un cap de tolérance et d’ouverture au plus fort des crispations corporatistes.

rester critique et solidaire de la psychanalyse comme discipline

Alors ne forçons pas le trait, des intégristes (et des incompétents) on en trouve dans tous les camps, et point n’est besoin de charger la bête psychanalytique présentement accablée par une HAS qui récidive l’opération INSERM de 2003 qui marqua le début de la grande offensive contre le principe du processus de subjectivation. Nous, héritiers de la psychanalyse, qui la pratiquons parfois aussi et la voulons ouverte, avons tout intérêt à la soutenir contre la vague scientiste qui la met à mal – et au défi de se repenser, en rigueur et ouverture. N’oublions pas en parcourant les lignes grossièrement approximatives et meurtrières de Jacqueline de Linarès, n’oublions jamais l’existence de professionnels de grande valeur comme Pierre Delion, persécuté puis mis hors de cause, ou Henri Rey-Flaud, de nombre de psychiatres psychanalystes ou ouverts à elle, non pas intégristes mais intègres, qui figurent l’honneur maintenu de la psychanalyse.

ne pas laisser passer sans réagir

Consultez sans délai conjointement à ces articles notre éditorial, dans lequel Alain Badiou et Élisabeth Roudinesco décrivent la situation actuelle de la psychanalyse avec une intelligence qui réjouit les méninges (car en plus d’un inconscient on peut se prévaloir de circonvolutions qui pétillent), attendez un peu qu’on vous livre les autres textes du Numéro incendiaire, critique à l’appui, écrivez au Nouvel Observateur ce que vous pensez de sa publication, que sa Rédaction sente que nous ne laissons pas passer sans réagir une attaque groupée contre la psychanalyse et nous-mêmes – cette fois-ci implicitement seulement, contre les tenants de la subjectivité à la fois en psychothérapie et dans le domaine de ce qu’on pourrait appeler la philosophie citoyenne.

inventaire fantaisiste de nature à nuire à la psychothérapie relationnelle

Dans ce même numéro le magazine procède à un inventaire fantaisiste de la population psy et des effectifs de ses cohortes. À la rubrique psychothérapeutes on se frotte les yeux pour comprendre. Nous reviendrons bientôt sur ces étranges confusions, qui passent à la trappe un pan entier du carré psy. Plus que jamais il convient de continuer à bien réfléchir, sans jamais se laisser embarquer.


Jacqueline De Linares

ELECTROCHOC

[Image : Sans titre]

Feu sur la psychanalyse

Par Jacqueline De Linares


une poignée de parents d’autistes en colère

Ce ne sont ni de grands intellectuels ni des médecins de haute volée, juste une poignée de parents d’autistes en colère. Mais ils viennent de porter l’un des pires coups jamais reçus pas la psychanalyse. Le 8 mars ,sous leur pression, et après avoir mobilisé un bataillon de 145 experts, la Haute autorité de Santé (HAS) a qualifié de «non consensuelles» les approches psychanalytiques de l’autisme. Le verdict est sans appel : les principes freudiens n’ont pas «fait la preuve de leur efficacité» pour cette pathologie, et les psychiatres qui les mettent en œuvre «doivent se remettre en question.»

après le Livre noir & le Crépuscule d’une idole, la thérapie de choc des parents d’autistes

«Encore une croisade contre nous,» ont hurlé les intéressés. Ils avaient déjà été sérieusement chahutés par le Livre noir de la psychanalyse, coécrit par une quarantaine de spécialistes, en 2005 (1), puis par la charge du philosophe Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne, en 2010 (2). Cette fois-ci, les adeptes de Freud risquent de perdre une bataille autrement plus redoutable : celle de l’opinion publique. Les parents d’autistes infligent à la profession une véritable thérapie de choc : aux psychanalystes d’exorciser leurs démons.

dressage vs. divan

C’est que les théories du psychanalyste Bruno Betthelheim qui, dans les années 70, accusait les mères abusives d’avoir généré l’autisme de leur enfant, ont laissé des traces. Comme en témoignent les propos de parents sur la blogosphère (« On nous met en accusation, on nous demande si on désirait notre enfant, si nous sommes un bon couple ») ou les discours des psys rapportés dans le Mur de Sophie Robert, soutenu par l’association de parents Autistes sans frontières. Le film est accablant pour certains praticiens interrogés. Florilège : «Avec un enfant autiste, j’en fais très peu. Je pose mes fesses, je me mets à côté de lui et j’attends», « Ils sont restés dans l’utérus, pourquoi voulez-vous qu’ils parlent ?» Le Mur est actuellement interdit par la justice, à la demande de lacaniens mécontents d’être ainsi «ridiculisés» ; mais leur image a pris un coup terrible. «Nos enfants sont des handicapés. Ils souffrent d’un trouble du développement neurologique, explique Vincent Gerhards, président du {collectif Autisme. On les laisse végéter dans des hôpitaux psychiatriques, alors que des techniques de rééducation comportementales existent}.» Des méthodes venues des États-Unis, assimilées à du «dressage» par les partisans du divan, mais qui sont aujourd’hui recommandées par la Haute autorité de Santé.

un formidable outil de critique et de subversion

Il est loin le temps où tout le quartier Latin s’allongeait sur le divan. Après
les premières charges des intellectuels, les usagers, parents d’autistes en tête, montent au créneau. En cause : des pratiques figées dans leur dogmatisme.

Que des usagers aient osé se révolter contre la doxa psychanalytique, c’est un tournant. Surtout en France, terre d’élection de Freud, où la discipline a dominé pendant des décennies, non seulement la psychiatrie, la psychologie et la prise en charge de la maladie mentale, mais aussi la plupart des champs intellectuels (philosophie, littérature, ethnologie, politique…), et jusqu’aux plateaux télé les plus courus. Souvenons-nous de ce numéro d’Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot, consacré à la psychanalyse en mars 1977. À l’époque, dans l’ambiance contestataire héritée de Mai-68, la pensée freudienne est un formidable outil de critique et de subversion. Le flamboyant Jacques Lacan domine la scène intellectuelle. Les autres saints fondateurs sont adulés : Freud, Jung, Klein, Winnicott… On s’empoigne, au quartier Latin, à propos des scissions au sein de telle ou telle école. Lorsque l’enfant paraît, la nouvelle émission de Françoise Dolto sur France-Inter, fait alors un tabac.

quand l’amour aussi passait par le divan

Tout intellectuel qui se respecte possède Vocabulaire de la psychanalyse, de Laplanche et Pontalis, dans sa bibliothèque. Même le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, a tâté du divan, comme le révèle le Canard enchaîné. Entrer en psychanalyse, c’est avoir « une aura intellectuelle, un bonus culturel », peut donc déclarer Bernard Pivot. Sur son plateau, le psychanalyste Didier Anzieu loue, lui, cet « accès à une forme moderne de sagesse », cette possibilité de « guérison des parties souffrantes d’une personne. » Il décrit un voyage, « à mi-chemin entre la médecine et la philosophie. » L’amour aussi passe par le divan. La psychosociologue Dominique Frischer renchérit en évoquant les annonces rencontres du Nouvel Observateur, où les lecteurs aiment à préciser qu’ils sont « analysés ». Censés s’être purgés de leurs névroses, ils entendent que l’âme sœur le soit également !

au temps des voyages psychanalytiques

Pourtant, une cure analytique, c’est long, six ans, dix ans, voire plus, à raison de deux à trois séances par semaine. C’est cher, aussi (50 euros en moyenne aujourd’hui, non remboursés). Mais les enfants gâtés des Trente Glorieuses s’embarquent par milliers pour ce voyage initiatique qui va les aider à surmonter leur mal de vivre. Tout interne en psychiatrie se doit aussi de faire une analyse, ce qui imprimera pour longtemps les théories du médecin viennois dans le système de soins français, jusqu’au plus profond de son inconscient. D’autant que, durant ces années 1970, le traitement de la santé mentale fait sa révolution. Fini la culture asilaire du XIXème siècle. Désormais les soins se développeront hors les murs de l’hôpital. Le malade ne sera plus un tas de molécules abruti par les médicaments et les électrochocs, mais un sujet qu’on va révéler à lui-même.

refus de la science : rejet du DSM et des conclusions de l’Inserm

Or ce qui fit sa force il y a quarante ans est aujourd’hui son talon d’Achille : la théorie psychanalytique, si elle a humanisé la santé mentale, n’a pas évolué au rythme de la science. Au nom de la liberté, elle a même eu tendance à la fuir. Elle a rejeté en bloc les versions successives du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), publié par la psychiatrie américaine, continuant à s’accrocher à sa classification limitée aux névroses et aux psychoses. La remise en question est presque une hérésie. Déjà, en 1985, un article du docteur Escoffier-Lambiotte, dans « le Monde », qui pointait les découvertes sur les origines génétiques de l’autisme, avait suscité une vague de protestations des psychanalystes. En 2004, encore, ils snobent une étude de l’Inserm comparant les différents types de psychothérapie et concluant que les méthodes comportementalistes et cognitivistes se révélaient plus efficaces que celles inspirées de Freud.

L’heure n’est toujours pas à la catharsis. Les intégristes de l’inconscient continuent de refuser toute évaluation

La pédiatre, épidémiologiste et directrice de recherche à l’Inserm Anne Tursz l’a constaté en enquêtant auprès de 50 psychiatres (dont la moitié sont psychanalystes). Elle a noté «une dévalorisation de la recherche en général voire une affirmation de son inutilité, et une véritable hantise des publications américaines, des classifications, échelles et outils, tout ceci semblant vécu comme des outils de restriction de l’espace de liberté professionnelle.»

rendez-vous manqués avec les grands mouvements sociaux

Rendez-vous manqués avec la science, mais aussi avec les grands mouvements sociaux. Dans Psychothérapie démocratique (3), à paraître le 27 avril, le professeur de psychologie clinique Tobie Nathan souligne la façon dont la psychanalyse a perdu son crédit aux États-Unis, autre terre d’élection : dans les années 1970, au moment des grandes revendications gay, elle continue à considérer l’homosexualité comme une perversion et une maladie. Dans les années 1980, en pleine explosion de l’épidémie du sida, elle persiste à conseiller l’arrêt brutal de la drogue aux toxicomanes, préalable à tout travail thérapeutique, alors que la distribution gratuite de seringues est prônée par tous les soignants.

& maintenant les psychiatres comportementalistes

Plus récemment, elle n’a pas mesuré l’enjeu du débat sur le mariage gay, l’adoption au sein des couples homo- parentaux et la transsexualité. Certes, les grands principes de la théorie freudienne (le ça, le moi et le surmoi) sont encore enseignés en philosophie dans les lycées. Certes ils imprègnent encore la pédopsychiatrie. Mais désormais ce sont les psychiatres comportementalistes (Christophe André, Patrick Légeron…) qui trustent les rayons des librairies et les médias. Après les parents d’autistes, les dyslexiques, les schizophrènes, les bipolaires, les dépressifs pourraient à leur tour monter au créneau. Aux États-Unis, un bipolaire vient d’ailleurs d’intenter un procès à son psychothérapeute qui, en quinze ans, ne lui a jamais proposé le traitement médicamenteux susceptible de réguler son humeur. Le constat de Tobie Nathan: «La psychanalyse est en fin de règne.» Comme l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco et le philosophe Alain Badiou (voir leur appel p. 100), il plaide pour un renouveau des pratiques. Sortir du déni. Ou mourir.

Jacqueline De Linares


(1) Les Arènes.

(2) Grasset.

(3) Coécrit avec Nathalie Zajde, chez Odile Jacob.

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