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Noël Salathé, la piste From — éléments d’historiographie gestalt-thérapique existentielle

Présentation de l’action et œuvre de Noël Salathé à l’occasion des États généraux de la gestalt-thérapie de mai 2008, Paris. Son intimité avec Isadore From durant les vingt dernières années de ce dernier en fait un héritier privilégié du septième des 7 fondateurs de la gestalt-thérapie, réputé pour la densité intellectuelle et la rigueur de sa transmission. L’action de Noël Salathé pour transmettre et développer le message gestalt-thérapique en France méritait d’être décrite dans le détail, comme il se trouve ici.

 

COLLOQUE NOËL SALATHÉ

à la Rentrée – le 19 octobre 2013 : informez-vous

 



AVERTISSEMENT : ceci constitue le texte original que n’éditeront pas les autorités des États généraux de la gestalt-thérapie. En tête du condensé qu’ils se disposent à présenter, ils indiqueront la référence au présent document intégral. Qu’ils soient ici remerciés de leur courtoisie.

Noël Salathé — éléments d’historiographie gestalt-thérapique

Il importe de dessiner plus précisément le rôle de Noël Salathé dans le développement de la gestalt-thérapie en France. Son intimité de 20 ans avec Isadore From et sa stature de théoricien exigeant ont marqué toute une génération. Les quelques minutes imparties en lever de rideau aux États Généraux n’y pouvaient suffire. Nous convînmes alors qu’un article reprendrait ce qui n’avait pu être exposé. Chacun sait dans le milieu gestaltiste et au-delà ce que nous devons à l’inlassable et discrète passion de Noël pour la diffusion d’une gestalt-thérapie rigoureuse et toujours en recherche. La mémoire collective commune doit pouvoir situer et reconnaître exactement ce qui s’est passé et rien ne saurait se trouver omis sans dommage de ces racines qui constituent le patrimoine commun.

Cet article ne prétend pas à l’exhaustivité mais dégage et établit des faits pris à la source et soigneusement recoupés. J’ai parfois laissé courir le style direct de l’interview, trace des journées de travail consacrées à collecter les données ici livrées. On peut sentir la fraîcheur de l’ombre de la parole dialoguée qui donne par moments au texte son côté presque collage. À titre de traces de vie prenons le parti d’en jouir au passage. Par ce travail j’espère en tout cas avoir contribué à l’établissement d’éléments de l’histoire de la gestalt-thérapie qui ne sauraient souffrir le statut de tus.

Années de formation : 1974 et suivantes

Noël Salathé se forme auprès du CQG — Centre québecquois de gestalt, puis IFG — Institut de formation par le groupe, auprès d’Ernest Gaudin et Louise Loiseux. C’est en 1974 qu’il rencontre Isadore From, et que se crée entre les deux hommes une amitié et une intimité intellectuelle qui durera jusqu’à la mort de ce dernier.

Écoutons-le évoquer ses souvenirs. “J’ai connu, dit-il, Isadore chez Suzanne Saros dans son centre à Montréal où il venait une fois par an conduire un ou deux stages comportant une trentaine de personnes pendant deux trois jours. C’est ainsi qu’avec d’autres de l’IFG je me suis inscrit à un stage avec cet Isadore qui venait de New-York, logeait au Ritz à Montréal, se faisait envoyer le taxi le matin pour se rendre à sa formation, un personnage, dont on nous avait tant parlé.

Je suis le seul de cette première fournée. La formation se répartissait en deux stages dans l’année avec Isadore, et deux avec Laura Perls. Ils étaient très proches, Laura le recommandait souvent quand elle ne pouvait pas prendre quelqu’un in my group, allez d’abord voir disait-elle un bon thérapeute, Isadore From. Ensuite l’IFG a invité directement Isadore une ou deux fois à venir faire de la supervision pour le groupe des formateurs, puis à mettre sur pied son programme de deux ans, articulé en Approfondissement théorique puis Practicum à Montréal — c’est à partir de là que s’est répandue dans notre milieu l’appellation practicum (1*)}. C’est lors de cette seconde phase que Jean-Marie Delacroix est venu rejoindre ce petit groupe.”

Le groupe de supervision de New-York, auquel Noël Salathé n’a pas continué de participer se poursuivit. Ernest et Louise se rendaient tous les trimestres à New York. C’est alors que se noua une relation d’amitié personnelle continue avec Isadore, à partir de 1975. Par la suite après le retour en France de Noël (1980) Isadore descendait souvent chez lui. Il appréciait aussi beaucoup Béatrice sa femme, qu’il aurait volontiers disait-il épousée s’il n’avait été homosexuel(2*). Le trio demeura très lié(3*).

1978-79 avec le CQG première formation de psychothérapeutes et psychanalystes francophones en Europe — France et Belgique

À la demande de psychothérapeutes européens, essentiellement d’un groupe de psychanalystes français et belges, pas en mesure de faire cela aux États-unis avec des formateurs anglophones, le Centre québécois de gestaltCQG, s’est trouvé invité à intervenir en Europe. Ces psychanalystes et psychothérapeutes étaient venus demander au CQG — s’étant disjoint de l’IFG (Institut de formation par le groupe, vous vous souvenez ?) alors dissous, d’offrir des stages de formation de gestalt-thérapie en France. Ernest entreprit de monter deux groupes de formation pour l’Europe francophone. Une vingtaine de personnes en tout. En Bretagne à Lorient. Aussi en Belgique dans un centre VVF. 25-30 jours par an à peu près, sur deux ans. Puis un deuxième groupe, à la fin de la première année du groupe initial. Nous sommes en 1979, Ernest demande à Noël de participer à la formation dans ce deuxième groupe.

1980-84 : Noël Salathé assure le Secrétariat du programme de formation français du CIG

1980 — “Ça nous conduit en 79-80. Je rentre en France fin 80 à Mougins dans la maison familiale. Louise ne voulait plus traverser l’Atlantique pour organiser des formations. Ernest m’a demandé d’assurer le secrétariat du programme. La tête de pont France-Belgique avait donné naissance à une antenne. J’ai organisé les formations du CQG rebaptisé Centre international de Gestalt — CIG (l’organisme de Delisle en porte actuellement le titre homonyme). Ça commençait à prendre de l’extension, il y avait de la demande pour des stages ponctuels en France, auxquels j’ai participé, qui se tinrent à Lorient puis en d’autres lieux. »

La formation CIG débuta en 1983. Le travail s’est trouvé réparti entre Ernest, qui avait tenu à intervenir cette fois en premier alors que Noël le faisait d’habitude, puis Noël (théorie du Self N°1) puis André Jaques (Self N°2(4*)) , puis Jean-Yves Roy, un psychiatre pour lequel Noël marque une grande considération, puis Ernest pour finir.

1983 — Philosophie clinique

C’est toujours en 1983, en mars, au premier congrès de la SFG — Société française de gestalt, à Paris en présence de Furlaud, Robine, Ginger, Anne Ancelin, Ambrosi, Delacroix qu’il prononce « La Gestalt, une philosophie clinique. » Il y soutient qu’à l’instar de la psychologie clinique, dans le droit fil du mouvement humaniste américain il conviendrait de parler en termes de philosophie clinique. Ce qui le conduit à désigner la gestalt-thérapie comme l’antenne clinique de l’existentialisme en ces termes :

— « Sartre disait que « la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence« . Ajoutant : « Sur la façon de s’y prendre concrètement, la Gestalt(5*) peut être considérée comme une antenne thérapeutique de l’existentialisme. »

Cette avancée nous conduit à examiner certains des termes de ce qui sera appelé à faire débat. L’existentiel sartrien renvoie à l’homme responsable en situation face aux difficiles chemins de la liberté, elle nous confronte à l’inéluctabilité du choix. La phénoménologie désigne pour sa part une réalité plus large, elle dit le surgissement angoissant de l’instant de ma rencontre avec le présent du monde où je suis jeté, inaugurant une problématique co-présence dans laquelle le vécu représente l’indice de mon être au monde dans l’instant. La phénoménologie dit la manière dont je vis ma réalité et la subjectivise. C’est une deuxième chose. Elle s’attache à comprendre mon éprouvé et considère qu’il n’y a de souffrance et de pathologie qu’à la première personne du singulier. Laquelle pathologie Noël Salathé dérive systématiquement du Cycle de l’expérience, inventoriant ses points de blocage.

Pour lui la phénoménologie représente essentiellement une méthode d’investigation. Elle permet de repérer ce qui se passe si l’on essaye pour voir. Elle procède par mise en situation : tenter l’expérience de faire un peu différemment que d’habitude. Dans le moment de la relation actuelle avec le psychothérapeute, sous tension relationnelle. Rendant possible une comparaison de la qualité des vécus à partir de la nouveauté introduite, exprimée en dialogue, engageant la dynamique d’un processus. On pourrait qualifier de phénoménologie clinique la méthode expérientielle(6*).

Il s’agit de passer d’une philosophie de la perception à une clinique phénoménologique tout en se tenant dans le fil d’une pratique, théorie et méthodologie gestalt-thérapiques. Est-il encore ajusté de parler en termes d’étant (ce que je suis en train de devenir, étant devenant faudrait-il dire à la Dolto) et de thérapie phénoménologique ? Noël Salathé manifeste le souci qu’on ne recouvre pas d’un manteau terminologique proprement philosophique, limite hermétique, le corps de la gestalt-thérapie. Il interroge et l’on aimerait ouvrir après lui le débat, les trois questions fondatrices de la démarche psychothérapique de Perls, ce que vous sentez, voulez, faites, que gagne-t-on à les rebaptiser ?

Tout cela le ramène à une gestalt-thérapie sartrienne, fortement teintée de Camus, incluant les contraintes existentielles de Yalom, angoisse face à la mort, au déterminisme couplé à la liberté, à l’absurde, à la finitude, à quoi il ajoute l’imperfection. Comme il n’est pas question d’exprimer ce positionnement en termes de courant(7*), on se contentera d’y voir l’ombre d’un exemple de méthode intégrative subreptice.

1985 — La gestalt-thérapie au CIFP

En créant, Noël, Christian Chazette et moi-même en 1982 le CIFP , nous eûmes immédiatement le souci d’y donner toute sa place à la gestalt-thérapie, dans le cadre d’un carré (apparemment j’affectionne les carrés) quadridisciplinaire, à rang égal aux côtés de la psychanalyse, de l’analyse bioénergétique et du groupe psychothérapique. La philosophie, cinquième élément, vint plus tard.

Paradoxalement, avec le Noël puriste que nous connaissons, le CIFP(8*) adopta d’emblée le positionnement multiréférentiel que nous souhaitions pour l’école. Ce terme venu plus tard relève de la pensée de Jacques Ardoino, de qui nous avons tenu d’abord celui d’interdisciplinaire, tous concepts qu’il développa en Sciences de l’Éducation à Paris 8. On retrouve en partie ce paradoxe de la multiréférentialité à ARTEX (voir infra ici même). Paradoxe qui se soutient du fait que comme disait Montaigne quand je danse je danse, quand je gestaltise je gestaltise(9*), et uniquement cela. Pas question de pratiquer ni l’éclectisme, qui consisterait à introjecter des concepts venus d’ailleurs, ni l’intégrativisme qui mixerait plusieurs domaines conceptuels et pratiques(10*). Par contre rien n’interdit la posture comparatiste, consistant à considérer le contexte, à examiner dans le paradigme de la psychanalyse, du psychocorporel, du groupal ou de la philosophie comment les choses se passent, la responsabilité du théoricien gestaltiste consistant à retourner à son champ de référence propre pour formuler les choses rigoureusement dans ses termes, et j’entends encore Noël grommeler puis lancer une phrase de Goodman pour recentrer le débat.

C’est de ce point de vue que l’on peut aborder la question de l’articulation de la psychothérapie existentielle de Yalom avec la gestalt-thérapie. Noël Salathé soutient que cette dernière représente en soi une psychothérapie existentielle. Il remarque que toute la psychologie humaniste américaine se déclare humanistic existential. Il rappelle que Laura Perls voulait appeler la nouvelle discipline psychothérapie existentielle. Selon ces termes par conséquent si Yalom n’est pas gestaltiste(11*), la gestalt-thérapie, elle, est existentielle. Cela permet de poser différemment la question du courant, en incluant la gestalt-thérapie au sein de l’existentialisme.

1983 — Noël Salathé introduit l’étude de Goodman en France

C’est encore en 1983 qu’à l’EPG — École parisienne de gestalt, Noël Salathé lance l’étude de Goodman, qui ne cessera plus désormais en France d’inspirer les gestalt-thérapeutes.

1980-91 — Noël Salathé introduit les contraintes existentielles

Au moment où il quittait Montréal (1980), on parlait des contraintes(12*) à l’IFG (Institut de formation par le groupe, vous aviez déjà oublié), en particulier de la responsabilité. Il devait diriger un séminaire sur les contraintes existentielles à Montréal et finalement ne l’a pas fait. Comme il partait, Ernest lui dit pour ton stage en France, puisque tu veux parler des contraintes existentielles, il lui donne le bouquin de Yalom(13*), lis ça, ça t’intéressera.

1984 — Naissance au CIFP du projet de formation sur les contraintes existentielles en France

À partir d’une première maquette sur les contraintes existentielles créée puis expérimentée par Claude Haza dans des formations hospitalières auprès de personnels infirmiers psychiatriques, d’abord à l’hôpital de Saint-Quentin puis en plusieurs autres hôpitaux(14*), intégrée au socle des fondements Goodman, le cadre naissant du CIFP se trouva le lieu idéal pour mettre en place une formation complète reprenant l’ensemble des conceptions et recherches de Noël. Ainsi, de 1985 à 1996 naquit un programme de formation complet avec la psychopathologie intégrée à partir de l’angoisse existentielle : “— Toute une construction autour de l’angoisse existentielle, un stage sur les rêves, un sur les résistances, etc. tout y était, l’ensemble de la pathologie existentielle selon Yalom, avec son traitement(15*).”

a) 1970-1986 — Isadore From en tournée régulière en Europe

Isadore venait en Europe tous les ans, séjournant dans une propriété en Dordogne (où Hunt Cole vit actuellement), à partir des années 70. Il était très demandé, jouissant d’une réputation considérable, en Allemagne (Berlin et Düsseldorf) et en Italie, où toujours Margarita Spagnolo Lobb et son ami lui organisaient son circuit. À Berlin un psychiatre lui organisait ses stages, à Düsseldorf, Joana et Bertram Müller, lequel était directeur animateur d’une Maison des arts, tous deux psychothérapeutes, lui s’occupant beaucoup de danse. Très proches d’Isadore ayant beaucoup travaillé avec lui ils lui organisaient ses groupes. Ils avaient réuni six ou sept psychothérapeutes avec lesquels ils travaillaient, et faisaient de la supervision avec lui quand Isadore venait.

b) 1981-86 : constitution d’un groupe européen de formation avancée conduit par Isadore

Noël raconte : “— Quand je suis arrivé en France, il s’est trouvé que j’ai invité je ne sais comment le trio. Un jour voilà qu’arrivent Bertram et Joana avec Isadore à Mougins pour passer quelques jours, on est en 1981. Bertram me dit parlons : il s’agissait de réunir autour d’Isadore pour le lui offrir en quelque sorte, un groupe avancé du même type que celui de New-York pour procéder à l’épluchage du Goodman et au travail de ces fameux Practicum. Furent planifiés trois stages réguliers par an avec un groupe trié sur le volet(16*) de praticiens européens. Isadore accepte. Le