RechercherRecherche AgendaAgenda

Textes & documents

Revenir

Révisionisme — notre dossier


Le révisionnisme américain du Nord parvient sur nos côtes. Il se veut marée noire liquidatrice de Freud et de la psychanalyse. Le premier épisode fut le Livre noir de la psychanalyse, le second se présente avec la publication du Crépuscule d’une idole. Les enjeux sont importants, conjoints à la liquidation en cours de la psychanalyse à l’université, corrélative de la montée du comportementalisme, de la progression de la pensée neuroscientiste, de la destruction de la psychiatrie ramenée à l’organicisme sécuritaire de la Santé mentale, et plus largement de la mise en œuvre d’une médicalisation de l’existence et de la mise sous autorité médicale de la psychologie comme discipline.

Les Lumières ne se laissent pas éteindre aussi facilement, et si on assiste à une nouvelle trahison des clercs, on peut aussi percevoir qu’il existe un front intellectuel, une ligne de résistance, à laquelle nous nous faisons un honneur, au Cifp, d’appartenir, qui fait face aux assauts obscurantistes.

La matière devenant surabondante, nous constituons ici ce dossier, car la parution au quotidien ne permet pas toujours d’écluser la publication d’articles et que nous restons soucieux d’informer convenablement nos amis internautes désireux de bien savoir ce qui se passe dans le domaine de la psychothérapie relationnelle et de la psychanalyse.

Le fait d’être attaquées prouve la vitalité de nos disciplines. Celui de convenablement se défendre prouve que nous restons vigilants et réactifs. L’intelligence et l’éthique conservent toutes leurs chances. Nous espérons contribuer dans la modeste mesure de nos moyens et par la constitution du présent dossier à la défense et illustration des tenants du processus de subjectivation, qui occupent tout de même la moitié du Carré psy.

Philippe Grauer


1) 8 mai 2010 La planète psy dans tous ses états…

De l’obscurantisme contemporain

Par Alain Badiou

Comment nommer les extraordinaires constructions intellectuelles que sont les œuvres de Darwin, de Marx et de Freud ? Elles ne sont pas strictement des sciences, si même la biologie, y compris contemporaine, se pense dans le cadre darwinien. Elles ne sont pas non plus des philosophies, si même la dialectique, ce vieux nom platonicien de la philosophie, a reçu avec Marx une impulsion neuve. Elles ne sont pas réductibles aux pratiques qu’elles éclairent, même si l’expérimentation vient confirmer Darwin, si la politique révolutionnaire tente de vérifier l’hypothèse communiste de Marx et si la cure psychanalytique installe Freud aux lisières toujours mouvantes de la psychiatrie.

Appelons  » XIXe siècle  » le temps qui va de la Révolution française à la révolution russe. Je propose alors de nommer ces trois tentatives géniales des dispositifs de pensée, et de dire que, en un sens, ces dispositifs identifient ce que le XIXe siècle apporte, comme puissance neuve, à l’histoire de l’émancipation de l’humanité. A partir de Darwin, le mouvement de la vie et l’existence de l’espèce humaine, irréversiblement séparés de toute transcendance religieuse, sont rendus à l’immanence de leurs lois propres.

À partir de Marx, l’histoire des groupes humains est soustraite à l’opacité de la providence comme à la toute-puissance des inerties oppressives que sont la propriété privée, la famille et l’État. Elle est rendue au libre jeu des contradictions où peut s’écrire, fût-ce dans l’effort et l’incertitude, un devenir égalitaire. A partir de Freud, on comprend qu’il n’y a pas d’âme, dont la formation serait toujours moralisante, d’avoir à s’opposer aux désirs primordiaux où l’enfance se passe à faire advenir ce qu’on sera. C’est au contraire au plus vif de ces désirs, notamment sexuels, que se joue la liberté possible du sujet, tel qu’il est en proie au langage, ce résumé de l’ordre symbolique.

Depuis longtemps, les conservatismes de tous bords se sont acharnés contre ces trois grands dispositifs. C’est bien naturel. On sait comment aux États-Unis, encore aujourd’hui, on fait souvent obligation aux institutions éducatives d’opposer le créationnisme biblique à l’évolution au sens de Darwin. L’histoire de l’anticommunisme recoupe pratiquement celle de l’idéologie dominante dans tous les grands pays où règne, sous le nom de  » démocratie « , le capitalo-parlementarisme. Le positivisme psychiatrique normalisateur, qui voit partout des déviances et des anomalies à contrarier par la brutalité chimique, tente désespérément de  » prouver  » que la psychanalyse est une imposture.

Pendant tout un temps, singulièrement en France, ce sont cependant les immenses effets émancipateurs, dans la pensée et dans l’action, de Darwin, de Marx et de Freud, qui l’ont emporté, au travers bien entendu de discussions féroces, de révisions déchirantes et de critiques créatrices. Le mouvement de ces dispositifs dominait la scène intellectuelle. Les conservatismes étaient sur la défensive.

Depuis le vaste processus de normalisation mondiale engagé dès les années 1980, toute pensée émancipatrice ou même simplement critique dérange. On a donc vu se succéder les tentatives visant à extirper de la conscience publique toute trace des grands dispositifs de pensée, qu’on a pour la circonstance appelés des  » idéologies « , alors qu’ils étaient justement la critique rationnelle de l’asservissement idéologique. La France, selon Marx  » terre classique de la lutte des classes « , s’est hélas trouvée, sous l’action de petits groupes de renégats de la  » décennie rouge  » (1965-1975), aux avant-postes de cette réaction. On y a vu fleurir les  » livres noirs  » du communisme, de la psychanalyse, du progressisme, et en définitive de tout ce qui n’est pas le bêtisier contemporain : consomme, travaille, vote et tais-toi.

Parmi ces tentatives qui, sous couvert de  » modernité « , recyclent les vieilleries libérales remontant aux années 1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d’un matérialisme de la jouissance pour tenir, en particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d’être en rapport avec quelque émancipation que ce soit, l’impératif  » Jouis !  » est celui-là même auquel nous ordonnent d’obéir les sociétés dites occidentales. Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d’organiser ce qui compte : le processus libérateur des quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde.

Nous appellerons donc  » obscurantisme contemporain  » toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud.

Alain Badiou

Philosophe

© Le Monde


2)
8 mai 2010 La planète psy dans tous ses états…

Le crime de M. Onfray ? Avoir suggéré que Freud n’était pas de gauche

par Mikkel Borch-Jacobsen

Quel est donc le crime de Michel Onfray, qui lui vaut aujourd’hui d’être traité dans la presse et sur Internet de  » fou raisonnant  » (René Major), de  » révisionniste « , de  » néo-paganiste antijudéochrétien « , de  » masturbateur « , de personnage douteux  » projetant sur l’objet haï – c’est-à-dire Freud – ses propres obsessions – les juifs, le sexe pervers, les complots  » (Élisabeth Roudinesco) ? Est-ce d’avoir pris au sérieux, dans son dernier livre, les travaux d’historiens de la psychanalyse montrant à quel point Freud a manipulé ses données cliniques, trompetté des résultats thérapeutiques imaginaires, fait silence sur ses dettes intellectuelles ?

Il semblerait que non, car on nous assure de toutes parts que tout cela était connu depuis belle lurette – ce qui bien sûr dispense une fois de plus d’en débattre sérieusement, comme à l’époque d’un certain Livre noir de la psychanalyse . Mais pourquoi alors tout ce bruit ?

Le véritable crime de Michel Onfray est d’avoir suggéré, lui un homme de gauche, que Freud n’en était pas un. Cela est proprement intolérable pour une génération intellectuelle habituée à considérer Freud comme un penseur progressiste, et c’est ce qui vaut à Onfray d’être dépeint, contre toute vraisemblance, comme un suppôt de l’extrême droite.

Pourtant, il suffit de lire sans œillères les écrits  » politiques  » de Freud des années 1920-1930, notamment Psychologie des masses et analyse du moi, pour s’aviser qu’Onfray ne fait qu’énoncer une évidence. Reprenant à son compte la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, dont on sait à quel point elle a influencé Mussolini et Hitler, Freud y décrit la société comme une  » masse  » d’individus suggestibles, soudés dans un amour unanime pour un  » meneur  » (Führer) hypnotisant, mis à la place de leur  » idéal du moi  » :  » La masse veut toujours et encore être dominée par un pouvoir illimité, elle est au plus haut degré avide d’autorité, elle a, selon l’expression de Le Bon, soif de soumission. « 

Contrairement à ce qu’on lui a fait dire ici ou là (ce fut entre autres la thèse de Lacan), Freud n’a nullement critiqué la  » psychologie des masses « , convaincu qu’il était, au contraire, d’y trouver l’essence même de la société.

Cela ne signifie pas, bien entendu, que Freud ait été un fasciste, mais à tout le moins – et sur ce point Onfray a tout à fait raison – que rien dans sa pensée politique ne lui permettait de résister efficacement au fascisme. Le montrent suffisamment sa consternante naïveté politique dans la tourmente des années 1930, son soutien passif à l’austro-fascisme de Dollfuss, son vain espoir que Mussolini protège l’Autriche contre Hitler et enfin ses coupables compromissions avec les nazis en vue de sauver la psychanalyse en Allemagne.

Onfray cite à cet égard une anecdote autour de laquelle semble se cristalliser désormais la polémique. En 1933, Freud reçoit une patiente italienne accompagnée de son père, Giovacchino Forzano, un ami personnel de Mussolini (Forzano dirigeait les films de propagande du Parti national fasciste). Prié par Forzano de dédicacer un ouvrage au Duce, Freud prend un exemplaire de son essai Pourquoi la guerre ? et écrit :  » À Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. Vienne, 26 avril 1933.

René Major dans Libération et Philippe Petit dans Marianne s’indignent qu’Onfray ait pris cette dédicace au sérieux et lui reprochent de ne pas avoir compris l’humour bien particulier de Freud. Pour preuve, la mention manuscrite ajoutée par Freud au document de décharge que la Gestapo lui demandait de signer et par lequel il reconnaissait avoir été bien traité par elle avant son départ de Vienne en 1938 :  » Je puis hautement recommander la Gestapo à quiconque.  » Or cette histoire, popularisée par Ernest Jones dans sa biographie de Freud, est entièrement apocryphe. Comme il a été établi depuis maintenant plus de vingt ans, cette mention manuscrite est introuvable sur le document original signé par Freud. Il s’agit donc soit d’une vantardise de Freud, soit d’une invention de son hagiographe, soit encore d’une combinaison des deux.

Philippe Petit, qui accuse Onfray d’accabler Freud  » au mépris des situations historiques « , aurait d’ailleurs pu se demander comment il se fait que la Gestapo ait pris tant de gants avec Freud, un juif dont les nazis avaient brûlé les livres.

La réponse se trouve dans la supplique que Forzano, l’intermédiaire entre Freud et Mussolini, avait adressée à ce dernier le 14 mai 1938, deux jours exactement après l’annexion de l’Autriche par les nazis :  » Je recommande à Votre Excellence un glorieux vieil homme de quatre-vingt-deux ans qui admire grandement Votre Excellence : Freud, un juif.  » D’après Jones,  » Mussolini était intervenu soit directement auprès d’Hitler soit auprès de son ambassadeur à Vienne « , pour que Freud puisse quitter le pays.  » Il s’était probablement souvenu du compliment que Freud lui avait fait. « 

On ne peut que s’en réjouir, bien sûr, mais on se doute bien que Mussolini n’eût pas fait de même s’il avait perçu la moindre ironie dans la dédicace de Freud ou encore dans cette phrase terrible de l’essai que celui-ci lui avait fait parvenir :  » C’est l’une des faces de l’inégalité humaine – inégalité native et que l’on ne saurait combattre – qui veut cette répartition en meneur et sujets. Ceux-ci forment la très grosse majorité ; ils ont besoin d’une autorité prenant pour eux des décisions auxquelles ils se rangent presque toujours sans réserves.  » Est-il besoin de préciser que Führer se dit en italien Duce ?

Mikkel Borch-Jacobsen

Professeur de littérature comparée à l’université

de Washington à Seattle

Auteur du Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse (Empêcheurs de penser en rond, 2006)

© Le Monde


3)

Les analysants n’ont que faire de savoir si Freud était un héros ou un sale type

par Daniel Sibony

Si l’on écarte les colères qui émergent à l’occasion de la nouvelle charge contre Freud, il reste quelques reproches précis que M. Onfray a alignés.  » J’aurais aimé, dit-il, un article qui m’explique : pourquoi Freud fait une dédicace élogieuse à Mussolini en 1933 ; pourquoi il s’est rangé du côté du chancelier autrichien profasciste Dollfuss ; pourquoi il travaille avec les nazis pour que, sous couvert de l’Institut Gœring, la psychanalyse puisse continuer à exister sous le IIIe Reich ; pourquoi il envisage de promouvoir le psychanalyste non juif Felix Bœhm ; pourquoi il existe nombre de textes contre le bolchevisme et aucun contre le fascisme ou le nazisme ; pourquoi il n’a pas guéri l’homme-aux-loups ; pourquoi il n’a pas pris de pauvres sur son divan ; pourquoi il a mis en place le concept d’attention flottante qui permet que l’analyste dorme pendant la séance ; pourquoi il prenait si cher… « 

A ces grandes questions qui tiennent dans le creux de la main, la réponse est simple. Freud, en tant qu’homme, était du genre honorable, conformiste, d’autant plus avide de reconnaissance que sa trouvaille restait méconnue.

Ce n’était ni un fin politique ni un suicidaire ameutant les foules contre le nazisme triomphant. Il écrit sur les Soviétiques qui sont loin, mais alerter l’Europe sur le nazisme, à l’époque et quand on est juif, vu que l’Europe était déjà très alertée contre vous, eût été une gageure ; il ne l’a pas tenue. Il a même cru que la puissante Eglise catholique empêcherait Hitler d’entrer à Vienne…

Il a parlé avec les responsables institutionnels nommés par le pouvoir nazi avec l’espoir de protéger la psychanalyse ; il a fait une dédicace élogieuse à Mussolini, qui n’était pas pour l’extermination des juifs et ne voulait pas, jusqu’en 1937, que les Allemands entrent en Autriche (des fois qu’il puisse être utile un jour…) ; il a plutôt recherché des clients riches et influents pour se faire reconnaître (mais il en prenait certains gratuitement) ; il a cherché à promouvoir des analystes non juifs, de Jung à Jones, pour qu’on ne dise pas que sa trouvaille était une science juive (ce qui à ses yeux en limiterait la portée).

Il n’a pas guéri tous ses patients, loin de là, mais aucun analyste ou thérapeute d’aucune sorte ne l’a fait. Aucune thérapie ne vient à bout de l’esprit humain et de ce qu’il peut inventer, et tant mieux.

Bref, ces accusations n’en font ni un héros ni un sale type. C’est un homme supérieurement intelligent qui a eu la chance de  » tomber sur un truc génial « , lequel a eu d’énormes conséquences, bien au-delà du peuple  » psy « .

Et si c’était un sale type ? Admettons-le un instant. On serait alors devant une épreuve banale, fréquente et dure à supporter : le même homme peut faire des vilenies et créer des choses sublimes.

C’est le genre de situations qui met à rude épreuve notre narcissisme : on aime à s’identifier à un homme pour ses prouesses, mais, s’il présente aussi des ombres ou des grosses taches, elles rejaillissent sur nous et nous salissent. C’est désagréable. En même temps, cela nous protège de l’idolâtrie. De sorte que ce double partage – de l’autre et de nous-même – va plutôt dans le sens de la vie.

En fait, tous ceux qui souffrent et qui ont bénéficié de l’apport freudien n’idolâtrent pas Freud. Ce n’est pas qu’ils s’y refusent, ils s’en foutent, l’essentiel est ailleurs. C’est la psychanalyse, et quand elle est bien faite, par des gens doués et généreux, elle aide le sujet à devenir un penseur de sa vie, à la penser en acte et non en appliquant tel ou tel philosophe, fût-il fameux.

Je n’ai encore vu personne se tirer d’affaire et retrouver le chemin de sa vie parce qu’il a lu un manuel de philosophie.

Et c’est peut-être là que l’on peut comprendre la rage du philosophe qui cherche des poux à Freud. Quand c’est un nietzschéen, comme cela semble être le cas, il ne peut qu’être exaspéré par le fait que chaque vérité produite par Nietzsche intuitivement, et parfois génialement, la psychanalyse la découvre ou la retrouve dans sa pratique à une échelle bien plus vaste et en la menant beaucoup plus loin dans la vie des sujets.

Un exemple ? Nietzsche dit quelque part :  » Tu ne deviendras jamais que ce que tu ignores de toi-même.  » C’est joli, mais en termes  » psy  » cela veut dire que ce que tu refoules revient irrésistiblement et l’emporte sur tes ratiocinations. Mais l’avantage, c’est que la psychanalyse ouvre avec cela un vaste champ où s’étudie le refoulement et ses retours, ses craquages, ses rafistolages symptomatiques ; cela ouvre l’immense étude des fantasmes, des symptômes, des blocages, des mal-être…

Ce que Nietzsche découvre à la main, elle le découvre à la force d’une vaste machinerie où s’impliquent des millions de gens qui en prennent conscience et en tirent des conséquences pratiques.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. En somme, M. Onfray a dû se dire que la psychanalyse avait diminué son Père Nietzsche, alors il diminue le père de la psychanalyse. Mais, ce faisant, il œuvre dans un sens obscurantiste, car beaucoup de ceux qui auraient vraiment besoin d’une analyse, et qui pourraient être aidés par une cohorte de jeunes analystes assez libres et doués, ceux-là ajouteront le livre d’Onfray à l’empilement de leurs résistances.

Au mieux, ils prendront des cours de philo, mais philosopher comme Nietzsche ou Aristote ne vous fera pas connaître le penseur que vous êtes de la vie, que vous seul êtes capable de penser et de vivre.

Daniel Sibony

Psychanalyste et écrivain

Auteur de Sens du rire et de l’humour, Odile Jacob, 240 pages, 23 euros.- et du Peuple « psy » : situation actuelle de la psychanalyse, Points, 2007.-

© Le Monde


4)

La psychanalyse a des ressources pour résister

Samuel Lézé est anthropologue. Pour ce chercheur au CNRS, les théories freudiennes conservent de nombreux adeptes malgré les remises en cause dont elles font régulièrement l’objet

Entretien


Comment devient-on psychanalyste en France ?

Ni université ni diplôme En France, il n’existe pas d’enseignement universitaire qui permette de devenir psychanalyste.

Il n’y a donc pas de diplôme reconnu par l’État, contrairement à d’autres pays.  » La psychanalyse est encore indépendante et il est important qu’elle le reste « , juge Denise Sainte Fare Garnot, ex-secrétaire générale de l’Association lacanienne internationale (ALI).

Formation
La première étape, obligatoire, pour un aspirant psychanalyste est de suivre lui-même une analyse. Sa durée a fait l’objet de débats infinis. Le futur analyste prend ensuite lui-même un ou plusieurs patients en  » cure contrôlée  » par un collègue expérimenté.

Il suit également une formation théorique dans plusieurs disciplines.

Analyse profane En 1926, Freud suscita un conflit violent en soutenant que des non-médecins pouvaient conduire une cure psychanalytique.

Cette approche, appelée {{analyse profane, } } n’est plus discutée. Le débat s’est déplacé vers l’affrontement entre la psychanalyse, centenaire, et les thérapies comportementales et cognitives (TCC) importées des États-Unis dans les années 1980.


Avant même sa sortie, le 21 avril, le livre de Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole, a provoqué de très vives réactions. Comment l’expliquez-vous ?

La position de Michel Onfray dans l’espace public, celle d’un philosophe populaire qui revendique sa différence par rapport aux intellectuels dominants, y est évidemment pour quelque chose. Mais on ne peut s’en tenir à cette explication. Si son discours suscite de l’intérêt, c’est avant tout parce que la conjoncture s’y prête. Il y a une vraie  » fenêtre d’opportunité « , aujourd’hui, pour ceux qui veulent s’attaquer à la psychanalyse.

Pourquoi ?

La psychanalyse, c’est deux choses : une science humaine et une pratique thérapeutique. Or, d’un côté comme de l’autre, elle se trouve dans une situation de vulnérabilité. En tant que science humaine, elle est fragilisée au même titre que l’histoire, la philosophie ou la sociologie — des disciplines dont le rayonnement dans le champ académique et l’espace médiatique a fortement décliné depuis les années 1960-1970. En tant que pratique thérapeutique, elle subit de plein fouet les transformations qui touchent le secteur de la «  santé mentale  » depuis les années 1980.

Quelles sont ces transformations et en quoi concernent-elles la psychanalyse ?

La psychanalyse est affectée par l’affaiblissement de la psychiatrie, qui non seulement manque de moyens, de personnels et de considération, mais se trouve de surcroît concurrencée par des acteurs de plus en plus nombreux, comme les psychothérapeutes, les psychologues comportementalistes et les associations de patients, lesquelles exigent de plus en plus d’avoir leur mot à dire dans le choix des thérapies.

Face à ces nouveaux acteurs, les psychanalystes sont dans une situation de faiblesse. Dans une société qui exige dans tous les domaines des résultats immédiats et tangibles, les thérapies comportementalistes sont avantagées, parce qu’elles sont courtes et que leurs effets sont faciles à évaluer.

Une cure analytique, au contraire, prend nécessairement du temps. Le but, en effet, n’est pas de résoudre en quelques séances un problème ponctuel, mais de mettre le patient aux prises avec son histoire. Or un tel processus s’inscrit dans la durée, et ses effets directs sur la  » santé  » du patient sont par définition difficiles à mesurer.

Quelle est la place de la psychanalyse en France aujourd’hui ?

Tous les acteurs de la santé mentale, en raison des transformations que je viens de décrire, ont été obligés de se remettre en question au cours des dernières années. À cet égard, il est significatif que se soient tenus successivement, entre 2000 et 2003, des états généraux de la psychanalyse, de la psychologie, de la psychothérapie et de la psychiatrie. Dans un univers de plus en plus concurrentiel, tous les professionnels — les psychanalystes comme les autres — se posent la même question : qui va gagner la bataille ?

Pour ma part, je pense que la psychanalyse, même fragilisée, dispose d’importantes ressources pour résister. D’abord parce qu’elle reste bien implantée dans les institutions psychiatriques. Il y a cinq ans, en étudiant un annuaire recensant environ 5 000 psychiatres, je m’étais ainsi aperçu qu’ils étaient 85 % à pratiquer la psychanalyse en cabinet privé. Cela prouve que celle-ci est encore considérée comme un véritable outil de soin, même s’il est vrai qu’elle est de plus en plus pratiquée en association avec d’autres traitements, médicamenteux notamment.

Les sociétés de psychanalyse sont toujours bien vivantes. La Société psychanalytique de Paris et l’École de la Cause freudienne, qui défend l’orthodoxie lacanienne, sont les plus puissantes. Mais il y en a beaucoup d’autres. Ce sont des lieux d’échanges sur la pratique et le soin, qui continuent de former psychologues et psychiatres.

Troisième signe encourageant : l’intérêt que suscite toujours l’œuvre de Freud. Non seulement Freud fait vendre sur son nom, comme le prouve le succès du livre de Michel Onfray, mais il est encore très lu. Les éditeurs le savent. Sinon, ils n’auraient pas profité de l’entrée de son oeuvre dans le  » domaine public « , en janvier 2010, soixante-dix ans après sa mort, pour publier de nouvelles traductions.

Comment analysez-vous, comme anthropologue, les attaques visant la psychanalyse ?

La place de la psychanalyse dans une société est un révélateur de cette société elle-même, de son rapport aux normes morales et de la place qu’elle assigne à la personne. Qu’est-ce qu’une personne ? Est-ce un individu qui doit s’adapter à son milieu social ou bien quelqu’un qui façonne son milieu avec ses propres valeurs ? Cette question, dont l’enjeu est politique et moral, est au cœur des débats autour de la psychanalyse.

De ce point de vue, je suis frappé par l’angle qu’a choisi Michel Onfray pour attaquer la psychanalyse. C’est un angle de nature morale. En effet, il met l’accent sur les vices de l’homme Freud pour mieux torpiller sa théorie. Un tel appel implicite à la vertu est très  » tendance « . Je ne donnerai qu’un exemple : une pétition circule actuellement contre un projet qui vise à mettre en place, pour les concours du capes et de l’agrégation, une épreuve visant à évaluer la capacité d’un candidat à agir  » de façon éthique et responsable « . On peut se demander dans quelle société l’on vit quand la compétence d’un fonctionnaire est évaluée à l’aune de sa moralité.

Propos recueillis par T. W.

Samuel Lézé vient de publier L’Autorité des psychanalystes. L’espace politique de la santé mentale en France. 1997-2007 . PUF, 232 p., 23 euros.-

© Le Monde


5)
2 mai 2010

Ce débat si français qui fascine les intellectuels étrangers

Michel Onfray, avec la sortie de son livre consacré à l’affabulation freudienne, a réveillé le débat autour du fondateur de la psychanalyse.

Par Béatrice Gurrey

Faut-il se réjouir que Michel Onfray, philosophe, et Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, s’étripent à propos de Freud ? Oui ! Tout ce que la France compte de psys est au rendez-vous pour alimenter le débat ? Parfait ! Du moins aux yeux de certains intellectuels étrangers, fascinés par la passion que le pays de Descartes voue à la psychanalyse. Mieux : ils nous envient ces diatribes enflammées. La France s’écharpe sur l’inconscient, le stade oral et la vie de Sigmund : on l’accable de compliments.

 » Les Français ont une culture très intellectuelle. Vous avez eu une incroyable génération avec Sartre, Beauvoir, Derrida et d’autres qui sont encore étudiés. Si j’étais français je serais très fier de cela « , affirme sans ambages Hanif Kureishi, écrivain anglo-pakistanais, dont le dernier roman Quelque chose à te dire (Christian Bourgois, 2008), a pour héros un psychanalyste. L’auteur de My Beautiful Laundrette (1984) ne cache pas non plus son admiration pour Jacques Lacan, qui voyait l’inconscient structuré comme un langage. Les thèses de ce psychanalyste, soutient-il, ont largement irrigué la pensée au-delà de la France.

Pourquoi ce pays, comble  » de l’accomplissement et du raffinement intellectuels « , selon Alain de Botton, Anglais d’origine suisse, adore-t-il à ce point la discipline phare des postmodernes ? Parce qu’elle permet de traiter  » de façon très rationnelle des sentiments très irrationnels « , explique l’essayiste. Le génie propre des Français, poursuit-il, a souvent consisté, dans l’Histoire,  » à se situer sur un point médian idéal entre l’excès de raison et l’excès de passion « . Regardez Stendhal : il écrivait tantôt comme un austère juge de la Cour suprême, tantôt comme une ado déprimée, rappelle avec son humour tout britannique Alain de Botton, citant le critique Lytton Strachey.

Chez nous, la psychanalyse est partout. Botton, qui vient de publier Splendeurs et misères du travail (Mercure de France, 374 p., 23,50 euros), pourrait sans doute approuver l’explication de Vladimir Safatle, professeur de philosophie à l’université de São Paulo :  » Il y a une tradition de la pensée française qui comprend la souffrance psychique comme une souffrance sociale . » Ainsi les deux questions centrales de la pratique clinique – qu’est-ce que la souffrance psychique et comment la traiter ? – revêtent-elles une importance particulière dans la société française, soutient l’universitaire brésilien.

Impossible de comprendre la culture de la France du XXe siècle sans en passer par la psychanalyse, observe ce philosophe, pour expliquer une prédilection hexagonale qui dure. Depuis les années 1920, cette discipline a irrigué les arts (le surréalisme en est un bon exemple) et la pensée de nombreux intellectuels :  » Deleuze, Derrida, Sartre, Foucault, ils en ont tous parlé « , souligne à son tour Vladimir Safatle. Au Brésil, en Argentine, la psychanalyse tient aussi une place de choix. Mais sa présence, forte dans les grands médias, est moins polémique dans la société.

 » Un débat du type Onfray-Roudinesco serait inimaginable dans les pages du New York Times ! « , regrette Arnold Davidson, qui enseigne l’histoire de la philosophie contemporaine en Europe, à l’université de Chicago et à celle de Pise, en Italie. Jamais, déplore cet Américain spécialiste de Foucault, les Etats-Unis n’ont eu de département universitaire de psychanalyse, encore moins comme celui qui exista à Vincennes, l’actuel Paris-VIII,  » très actif et lié au débat politique « . Il s’émerveille que les concepts de la psychanalyse, même imprécis, même imparfaitement compris, soient en France passés dans la culture courante, tel le complexe d’Œdipe.

 » En France, à la fin des colloques, on me pose toujours une question qui relève de la psychanalyse. Aux Etats-Unis, jamais « , dit-il. Il n’y échappe pas et s’en félicite.  » Je suis un prisonnier volontaire car un prisonnier nécessaire ! « , s’exclame-t-il. Ecrivains, essayistes ou philosophes, tous se retrouvent pour dire que la virulence du débat français prouve la nécessité de la psychanalyse et sa pertinence. Ni art, ni science, ni littérature, ni philosophie, mais indispensable pour expliquer qui nous sommes et quel rapport nous entretenons à l’autre. Le débat prouve au moins que les Français prennent cela au sérieux.

Même pour dénigrer la psychanalyse.  » Ceux qui haïssent les psychanalystes sont des gens qui autrefois seraient partis en guerre contre la superstition catholique « , juge Alain de Botton. Cette religion ayant perdu presque tout son pouvoir et n’étant une menace pour personne,  » ils retournent leur colère contre la psychanalyse « . Encore une exception française : nous avons eu les deux et parfois en même temps – les bouffeurs de curé et les contempteurs du divan.

Béatrice Gurrey
© Le Monde


6) 2 mai 2010

Pourquoi tant de haine ?


par Thomas Wieder

Sur quoi portent les critiques de la psychanalyse ? Comment résiste-t-elle ? Les théories freudiennes, une passion française ?

Près de 14 000 exemplaires en sept jours : c’est certes, deux fois moins que Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi, le dernier roman de Katherine Pancol (Albin Michel, 852 p., 23,90 euros), qui est en tête des ventes. Mais cela suffit pour faire du Crépuscule d’une idole, du philosophe Michel Onfray (Grasset, 624 p., 22 euros), le livre le plus acheté de la semaine écoulée dans la catégorie  » essais et sciences humaines « , selon la base Edistat.

Sorti le 21 avril, ce brûlot consacré à  » l’affabulation freudienne  » est l’événement éditorial de ce printemps. En raison de la posture de combattant adoptée par l’auteur, chroniqueur au Monde, dont c’est le 58e livre en vingt et un ans. En raison du plan média, digne de celui d’un film à grand spectacle, qui a accompagné sa sortie. En raison, enfin, de la virulence des critiques qu’il a suscitées, notamment dans ces colonnes sous la plume de l’historienne Élisabeth Roudinesco ( » Le Monde des livres « , du 16 avril).

Engouement du public et emballement de la critique : dans le cas d’un essai qui se veut une attaque en règle contre la psychanalyse, une telle conjonction, pourtant, n’est pas inédite.

Le précédent du Livre noir Michel Onfray le reconnaît : ses thèses s’inscrivent dans la lignée de celles défendues par les quarante auteurs du Livre noir de la psychanalyse, publié en septembre 2005 aux Arènes sous la direction de l’éditrice Catherine Meyer.

Cet ouvrage, qui se proposait de  » vivre, penser et aller mieux sans Freud « , fut lui aussi un succès de librairie (46 000 exemplaires vendus en grand format et en édition de poche). Et il généra une vive polémique. Dès décembre 2005, Élisabeth Roudinesco répliqua en publiant Pourquoi tant de haine ? (Navarin, 7 500 exemplaires vendus). Puis ce fut au tour du psychanalyste Jacques-Alain Miller, en février 2006, sous la forme d’un ouvrage collectif L’Anti-Livre noir de la psychanalyse, Seuil, 12 000 exemplaires vendus.

Généalogie de l’anti-freudisme. D’un strict point de vue théorique, pourtant, Le Livre noir de la psychanalyse et Le Crépuscule d’une idole ne développent pas d’idées fondamentalement neuves. Ils vulgarisent des thèses qui s’inscrivent dans le sillage d’une tradition critique dont l’histoire est aussi ancienne que la psychanalyse elle-même. Depuis sa naissance à la fin du XIXe siècle — le mot, inventé par le psychiatre Josef Breuer, auteur avec Sigmund Freud d’Études sur l’hystérie (1895), fut employé pour la première fois par ce dernier en 1896 —, la psychanalyse n’a cessé, en effet, d’être frappée d’anathème.

Pour dresser l’inventaire des critiques, il faut rappeler que la psychanalyse désigne deux choses distinctes : une méthode thérapeutique visant à traiter les  » désordres névrotiques « , selon l’expression de Freud, et une théorie du psychisme cherchant à comprendre les mécanismes qui régissent celui-ci.

L’une ne va pas sans l’autre, certes, et Freud lui-même a élaboré sa théorie du psychisme à partir de son  » auto-analyse  » (ce qui fait dire à ses contempteurs, jusqu’à Michel Onfray, que sa théorie est trop liée à sa propre expérience pour être universelle). Pour autant, ces deux dimensions – clinique et herméneutique – sont suffisamment différentes pour avoir suscité des attaques spécifiques.

Une  » science  » en question De L’Interprétation des rêves, parue fin 1899 mais symboliquement datée de 1900 pour en souligner le caractère pionnier, à Moïse et le monothéisme, qu’il publia début 1939, six mois avant sa mort à l’âge de 83 ans, Freud a écrit une vingtaine de livres et des centaines d’articles.

Au fil des années, ses théories ont évolué. Sur l’appareil psychique notamment. Dans les années 1900, par exemple, il pensait qu’il était structuré autour d’une tripartition entre l’inconscient, le préconscient et le conscient. Vers 1920, il proposa une autre typologie, fondée cette fois sur la distinction du Ça, du Moi et du Surmoi.

Ces deux  » topiques  » – nom donné à ces sortes de cartographies de l’âme – ont été très discutées. La plupart des médecins refusèrent l’idée de Freud selon laquelle l’origine des névroses n’était pas organique mais mentale, autrement dit qu’elles n’étaient pas liées à un dysfonctionnement du cerveau mais à l’histoire de l’individu, et en particulier aux traumatismes subis dans sa petite enfance. Quant aux psychologues, s’ils admettaient l’existence de l’inconscient ou du refoulement, ils furent nombreux à brocarder ce que le Français Pierre Janet (1859-1947) appelait le  » pansexualisme  » de Freud, c’est-à-dire sa tendance à donner une interprétation sexuelle à tous les actes de la vie.

Avec le temps, Freud a aussi élargi son champ d’investigation. A partir de Totem et Tabou (1913), puis dans L’Avenir d’une illusion (1927) ou Malaise dans la civilisation (1930), il essaya d’appliquer la psychanalyse à ce qu’on désignait alors sous l’expression  » psychologie des peuples « . Ce faisant, il rencontra d’autres résistances. Chez les anthropologues qui, tel Bronislaw Malinowski (1884-1942), discutèrent de l’universalité du  » complexe d’Œdipe « . Ou chez les théologiens, comme le pasteur et psychanalyste suisse Oskar Pfister (1873-1956), qui condamna avec fermeté le parallèle fait par Freud entre le sentiment religieux et la névrose.

Les nouvelles  » guerres freudiennes  » Si la psychanalyse a toujours eu des ennemis, le rapport de force a évolué. En 1910, la création de l’Association psychanalytique internationale démontra que Freud n’était pas aussi isolé qu’à ses débuts et qu’il comptait des adeptes hors de Vienne, même si certains d’entre eux ne tardèrent pas à rompre avec lui avec fracas, comme Alfred Adler (1870-1937) et Carl Gustav Jung (1875-1961).

Dans les années 1950-1970, la psychanalyse, dont le centre de gravité s’était déplacé de l’Europe vers les États-Unis en raison des assauts portés contre elle par le nazisme, connut une sorte d’âge d’or. C’est l’époque où le freudisme s’imposa auprès des psychiatres américains. Et où il devint une référence incontournable pour nombre d’intellectuels, tels Jacques Lacan, Herbert Marcuse ou Wilhelm Reich.

Avec le développement des neuroleptiques et des neurosciences, mais aussi en raison de la popularité croissante des thérapies comportementales et cognitives (TCC), la psychanalyse a ensuite perdu de son influence. Les antifreudiens, qui n’avaient jamais baissé les armes, retrouvèrent alors une nouvelle visibilité. Dans les années 1990, plusieurs d’entre eux se mobilisèrent ainsi contre le projet d’une exposition autour de Freud à la Bibliothèque du Congrès de Washington, comme Mikkel Borch-Jacobsen, Adolf Grünbaum, Paul Roazen, Oliver Sacks, Frank Sulloway ou Peter Swales. Leurs cibles : la  » scientificité  » de la psychanalyse, la difficulté d’accès aux archives freudiennes, voire la personne de Freud, dépeint par certains comme un affabulateur ou un charlatan.

C’est de ce courant critique que le Livre noir et l’ouvrage de Michel Onfray sont les héritiers directs. En France, l’implantation de ces idées sur la scène intellectuelle a coïncidé avec la fragilisation de la psychanalyse dans le champ médical, notamment en 2003 lors du débat autour de l’ amendement Accoyer sur l’évaluation des psychothérapies.  » Freud est-il mort ? « , demandait en 1993 l’hebdomadaire américain Time. Dix-sept ans plus tard, comme l’attestent les dernières controverses, une chose reste sûre : le cadavre bouge encore.

Thomas Wieder
© Le Monde


7)

Halte aux impostures de l’Histoire

par Guillaume Mazeau

Avant même sa parution, le dernier livre de Michel Onfray contre Freud fait déjà l’objet d’un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en décrivant Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l’extrême droite ? Bien au contraire. Les dérives d’Onfray ne sont pas nouvelles. En 2009, il a publié une apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Galilée). Plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse.

Dans ce brûlot truffé d’erreurs grossières, Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut aujourd’hui inspirer ceux qui, lassés d’une gauche impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent attachés à l’action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette classe politique dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur… Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n’a jamais dit :  » Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrais le feu pour la faire sauter  » (p. 27)…

Non, les élites politiques de la Révolution n’étaient pas toutes corrompues. Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des sauvages. Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme était une pratique fréquente sous la Révolution ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ? Surtout, jamais Charlotte Corday n’a été athée ni libertaire, mais une noble défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la religion.

Affectant la posture du visionnaire incompris des élites parisiennes, Onfray balaye d’un revers de main les centaines de travaux scientifiques publiés depuis au moins quarante ans, qui contredisent ces caricatures. Michel Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu’il dit ne provient d’aucune source, d’aucune archive, mais de mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au XIXe siècle par l’historiographie catholique et royaliste ?

Travail de sape

Ainsi, tout ce qu’il dit sur le procès et l’exécution de Corday est tiré des Mémoires de Sanson … en réalité écrits par le jeune Balzac à l’orée des années 1830 ! La plupart des anecdotes liées à la personnalité de l’assassin de Marat ont, quant à elles, été inventées un demi-siècle après les faits par Mme de Maromme… une fervente légitimiste !

Cette désinvolture vis-à-vis des sources réduit cet essai à ce qu’il est : une mauvaise paraphrase de la droite cléricale et monarchiste du XIXe siècle. Parmi tous les écrits sur Charlotte Corday, celui qui ressemble le plus à l’éloge d’Onfray est d’ailleurs la pièce de Drieu La Rochelle, jouée sous l’Occupation en zone libre et inspirée de cette même famille de pensée.

Adepte de la  » religion du poignard « , Michel Onfray trahit pourtant l’inventeur de l’expression : Jules Michelet. Celui-ci avait fait l’éloge de la résistance à l’oppression en 1847 pour expliquer les causes de l’assassinat de Marat, en reprenant un argument proposé par Adolphe Thiers vingt ans plus tôt. Mais le contexte était bien différent : ces deux historiens engagés étaient alors confrontés à des régimes monarchiques autrement plus liberticides que le nôtre ! La justification pour l’action violente ressemble plutôt ici à celle que proposait en 1933 Maurice d’Hartoy, le fondateur des Croix de feu, dans le manifeste du  » Comité Corday « …, intitulé Dictature .

La récupération de ce patrimoine et des arguments de l’extrême droite est malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en l’absence de notes de bas de page et d’une bibliographie sérieuse, il ne donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. En vérité, la Charlotte Corday d’Onfray n’a jamais existé… que sous la plume des hommes proches de la droite fascisante.

Dans les années 1930, ceux-ci suggéraient qu’il était possible de sortir du  » déclin français  » en stigmatisant les politiques et en prêchant la violence. Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public et qu’elles passent inaperçues dans la critique, ces révisions de l’Histoire et ces dérives idéologiques participent d’un lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à dénigrer l’ensemble des initiatives d’Onfray, elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout. Michel Onfray ferait bien d’en tirer quelques enseignements.

Guillaume Mazeau

Maître de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

© Le Monde


8)