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Glossairede la psychothérapie

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santé mentale

1 – CONCEPT MANGE-TOUT

a) quand tout va bien psychiquement parlant

SANTÉ MENTALE (1) = bien-être émotionnel et cognitif ou absence de trouble mental. « Le terme relativement récent et polysémique. Habituellement, la santé mentale est perçue comme l’ « aptitude du psychisme à fonctionner de façon harmonieuse, agréable, efficace et à faire face avec souplesse aux situations difficiles en étant capable de retrouver son équilibre. »

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit la santé mentale en tant qu’  » état de bien être dans lequel l’individu réalise ses propres capacités, peut faire face aux tensions ordinaires de la vie, et est capable de contribuer à sa communauté« . In Wiki, qui poursuit (article modifié par nos soins) :

« Il n’existe aucune définition officielle de la santé mentale. Il existe différents types de problèmes sur la santé mentale, dont certains sont communs, comme la dépression et les troubles de l’anxiété, et d’autres non-communs, comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire.

Les autorités politiques sanitaires françaises reconnaissent une triple dimension à la santé mentale :

– la santé mentale positive relative à l’épanouissement personnel – dont s’occupe le développement personnel

– la détresse psychologique réactionnelle, induite par les situations éprouvantes et difficultés existentielles – que prend en charge la psychothérapie relationnelle et la psychanalyse, et dans les cas plus légers les psychologues(1)

– les troubles psychiatriques de durée variable et plus ou moins sévères et/ou handicapants. Ces troubles renvoient à des classifications diagnostiques s’appuyant sur des critères, et à des actions thérapeutiques ciblées, que prend en charge la psychiatrie« 

Ce qui fait du concept une entité mange-tout, ayant tendance à vouloir abriter indûment sous son psychocaducée la souffrance quotidienne qui n’a rien à voir avec la maladie.

b) quand on a besoin de soins

SANTÉ MENTALE (2) – point de vue de la Médecine

Ces §§ indexés [4] & [5] proviennent d’une étude de N. Garret-Gloanec, en co-signature avec J.F. Allilaire et J.M. Thurin, qui a précédé la crise Accoyer, appartenant à la rafale de rapports autour des publications de l’Académie de médecine, qui préconisait de faire main basse sur le titre de psychothérapeute, sur l’essentiel de la psychothérapie, et de réduire au maximum la psychanalyse. On se reportera au {Livre blanc de la Fédération française de psychiatrie d’où nous les extrayons. PHG}. Jacques-Alain Miller a beaucoup fait pour dévoiler ce pot aux roses, derrière le rideau de fumée populiste contre « les charlatans et les sectes(2). »

[4.] Psychiatrie et besoin de soins(3)

Reste les questions qu’une économie de la santé doit nous amener à poser : Que soigne t-on ? Comment pouvons-nous déterminer les besoins de soins ? Ceux-ci relèvent-ils uniquement de la psychiatrie ?

La psychiatrie soigne autant les symptômes, que les maladies, les troubles, les conduites ou les comportements. Nous avons précédemment vu comment elle replaçait la plainte dans une analyse globale et psychopathologique afin de poser l’indication de soin en terme de pertinence, de nature et de complémentarité. Le psychiatre est le seul à même ce jour d’en préciser légitimement la nécessité. Il ne peut cependant effectuer cette évaluation que pour les personnes qui le consultent, ce qui ne recouvre pas obligatoirement l’ensemble des besoins de soin d’une population, nombre de personnes n’accédant pas, pour de multiples raisons, au spécialiste.

La réponse soignante apportée par la psychiatrie est interrogée dans sa pertinence. Tous les patients qui lui adressent une demande ont-ils légitimement (et économiquement) besoin d’un tel soin ? Y aurait-il des personnes souffrant de troubles psychiques qui n’auraient pas accès à ces soins pour des raisons géographiques, sociales, inhérentes à la pathologie et à sa reconnaissance par la personne ? Qui enfin est à même de décider ce qui ressort de la psychiatrie et ce qui ne l’est pas ? Enfin quel champ la psychiatrie recouvre t-elle ?

Si nous nous référons au livre de Viviane Kovess Planification et évaluation des besoins en santé mentale, le besoin est une notion complexe et nécessaire, semble-t-il, pour la planification. Toute personne qui présente un problème de santé mentale ne ressent pas forcément un besoin de soin. Le besoin de soin se conçoit également en fonction des modalités de soins et des professionnels disponibles. Le besoin est là de nature économique avant d’être d’essence individuelle. Certes, le diagnostic psychiatrique et la mesure de la détresse psychique sont des composantes retenues mais la troisième composante représentée par le retentissement des troubles dans les différents domaines de la vie quotidienne s’avère la plus pertinente d’autant que ces trois dimensions ne se recouvrent que très partiellement.

Le besoin de soins psychiatriques se réfère aux symptômes, à leur durée et à leur retentissement sur les activités de la vie du sujet, gradué en catégories.

Dans cette analyse du besoin de soin, les études ne s’en tiennent pas au champ de la psychiatrie qui n’entre pas en adéquation totale avec ce besoin. Nous glissons rapidement vers la détermination du besoin de soin en santé mentale dont les interventions ne sont plus alors limitées au secteur médical mais étendues au champ social. Ce qui prime alors dans cette conception est le retentissement sous forme de souffrance psychique ou de handicap social.

Largement utilisée dans les pays anglo-saxons, la modélisation des besoins se fait en fonction d’indicateurs socio-économiques. Les études épidémiologiques montrent que la plupart des problèmes de santé mentale sont liés à des variables sociales simples : sexe, âge, statut d’emploi en statut social, statut matrimonial ou le fait de vivre seul. Ces corrélations, nous dit encore V. Kovess, ont amené à utiliser des variables sociales pour inférer la prévalence des problèmes.

Ce qui est frappant dans cette intéressante publication c’est le glissement rapide du besoin de soin en psychiatrie à celui en santé mentale, du passage d’une définition psychiatrique à celui d’une définition sociale. La santé mentale est implicitement associée à une configuration sociale qui déterminera l’équation « indicateurs sociaux = besoin de soins », enfin le soin n’est plus l’apanage des psychiatres et de leurs collaborateurs mais de nombreux acteurs de santé mentale.

[5.] nature de la santé mentale

La santé mentale nécessite cependant d’être précisée dans sa nature. Est-elle un euphémisme pour parler de la psychiatrie, la maladie mentale constituerait alors le reflet négatif (la maladie mentale comme le contraire de la santé mentale ?) La santé mentale est-elle une partie de la santé publique s’intéressant à la dimension psychique ? Ou alors est-elle un savoir sur l’équilibre psychique ?

Ces différentes définitions oscillent d’une vision individuelle du sujet à celle plus globale du socius, du champ de la psychopathologie et de la clinique à celui du social.

L’OMS en donne une définition officielle qui n’est plus celle de l’absence de maladie mais d’un état complet du bien-être physique, mental et social. La santé mentale est le résultat d’une interaction entre l’environnement, la société et les individus qui la composent.

Le groupe sur les indicateurs de santé en Angleterre mis sur pied par le Mental Health Authority reprend la définition de l’OMS et précise que la santé mentale est un équilibre mais aussi la capacité de ressentir les sentiments extrêmes, d’être heureux et malheureux, plein d’espoir et désespéré.

Ainsi suivant les définitions choisies par une société, le rôle central est donné à l’individu ou à la société dans sa fonction de maintenir ou non la santé mentale des individus.

Ce choix est déterminant dans l’orientation d’une politique de santé mentale qui penchera vers un développement « médical » coordonné par la psychiatrie des réponses aux besoins de soin ou bien vers celui plus social et hygiéniste (autour des facteurs de risque) où le soin ne relèvera pas directement d’un processus sanitaire. L’un a une approche thérapeutique individuelle (basé sur la psychopathologie) s’élargissant à travers les actions de prévention, l’autre approche est celle des populations, de l’éducation pour la santé s’affinant dans des traitements formalisés (protocoles).

Nous ne pouvons opposer ces deux conceptions qui bénéficieront de leur complémentarité. Toutefois, une politique de santé mentale devra définir ses priorités dont on sait que l’influence sera plus idéologique que scientifique mais où l’analyse économique de la santé pèsera de tout son poids. Les professionnels de la psychiatrie que nous sommes ont leur avis d’expert à donner sur le sujet afin d’en orienter les choix déterminants pour la population.

Les différents rapports commandés par les ministres successifs, le plus souvent à des hommes de l’art, ouvrent cette problématique entre psychiatrie et santé mentale, se conjuguant souvent dans un rattachement renforcé à la dimension médicale d’une part et dans l’inscription communautaire de l’autre. Il y a toujours cette hésitation entre la réponse technique, rapide et courte à la pathologie dans sa période aiguë et le reflux dans le social de la chronicité, se justifiant par le communautaire. Hésitation également entre la prise en compte de la souffrance psychique dans une définition sociale ou sanitaire. La chronicité en psychiatrie impose une réflexion d’autant plus importante que le statut d’handicapé est de toute autre nature que celui de malade. Ces deux champs sont, en théorie, croisés et ne sont plus exclusifs grâce à la classification de Wood. Cependant nous constatons, dans la réalité, un accès différent au dispositif de soin psychiatrique suivant la trajectoire prise par la personne en fonction de son statut de malade ou d’handicapé. L’influence du glissement vers le médico-social ou vers le social est considérable. Le handicap classifie et permet un ordonnancement qui facilite les prévisions de coûts comme leur transfert (de l’assurance maladie vers le champ de la dépendance, de l’État vers la Région). La souffrance psychique considérée dans une dimension sociale évite aussi son intégration dans le système sanitaire, légitime nombre d’acteurs du champ social, met en œuvre une politique de réseau à coordination sociale et organise plus aisément une prévention sous forme d’éducation à la santé ou de dépistage de facteurs de risque (là encore majoritairement sociaux ou comportementaux).

c) quand on veut médicaliser le psychisme

SANTÉ MENTALE (3) : psychopathologie clinique à la médicale

La santé mentale est alors un concept venu se substituer à celui de psychopathologie clinique (université, psychologie), recouvrant le concept médicaliste de soin (au sens de traitement), correllé à celui de maladie et de dysfonctionnement compartimenté en liste de troubles. Les troubles prétendant périmer une conception globale de la personne dont les dysfonctionnements psychiques, symptômes, font sens.

2 – INSTITUTION

Il s’agit également d’une institution remontant au XIXème siècle sous l’appellation d’hygiène mentale. La santé mentale englobe et relaye la psychiatrie reprise par la neurologie et passée en mode DSM, avec abandon de la référence à la psychanalyse qui l’avait hégémonisée dans les années 1960-70, et homogénéisation du champ psy autour du scientisme médicaliste.

psychocaducée

À la lecture du logo illustrant l’entrée Cadre juridique de la santé mentale en France à Wikipédia [à venir l’importation dudit logo, représentant un caducée intégré à la lettre psy], on se prend à comprendre que la santé mentale vise à médicaliser la plus grande surface possible du Carré psy :

« Aujourd’hui le titre de psychothérapeute est réglementé en France. Il sanctionne la validation d’un cycle de spécialisation théorique et pratique en psychopathologie effectué après des études universitaires de médecine (doctorat de médecine), de psychologie (M2 de psychologie) ou de psychanalyse (M2 de psychanalyse). Il constitue un titre commun partagé par des professionnels issus de formations distinctes et complémentaires. Les psychothérapeutes sont inscrits au registre ADELI(4) qui regroupe l’ensemble des professionnels de santé, ils exercent sous la surveillance de l’agence régionale de santé dont ils dépendent et un registre des psychothérapeutes peut être consulté en préfecture. Par dérogation certains professionnels ne disposant pas des diplômes universitaires exigibles mais pouvant justifier de plus de cinq années d’exercice à la date de parution de loi peuvent être admis à porter le titre de psychothérapeute après un passage devant une commission spécialisée et un éventuel complément de formation. »

extra-territorialité

Ce que dit le § précédent est parfaitement exact. Les psychologues qui ont toujours refusé leur inféodation au médical apprécieront. Les psychopraticiens relationnels (SNPPsy) de leur côté, apprécieront de se retrouver investis d’une extra-territorialité abandonnée en rase campagne par nombre de psychologues-psychanalystes. Ils maintiendront cette charge et cet honneur.

Philippe Grauer


Le nouveau sujet de la santé mentale

Il s’agit d’un sujet conçu comme un individu entrepreneur de lui-même, qui possède un capital bio-psycho-social qu’il doit rentabiliser comme une entreprise, au mieux de ses idéaux de performance. L’individu est conçu comme une micro-entreprise libérale, autogérée et ouverte à la concurrence et à la compétition, qui peut produire ce qu’elle veut pour sa propre satisfaction à condition de respecter un certain nombre de règles du marché qui sont sans cesse réajustées. Pour prendre un exemple, on voit bien comment l’identification sexuée, que d’aucuns appellent le genre, a une plus grande marge de tolérance sur le marché des valeurs sociales, dans la postmodernité, que ce ne fut le cas dans les années cinquante ou soixante. On voit bien comment certaines formes d’addiction peuvent être tolérées, par exemple, une addiction à la consommation, aux jeux vidéo, au travail, aux médias, alors que c’est de moins en moins le cas pour le tabac et l’alcool, ou pour des drogues douces ou dures. Ce nouveau sujet de la santé mentale, c’est vraiment le sujet produit par le néo-capitalisme ou le capitalisme financier. Le sujet de la folie : le moi divisé.

Extrait de Divergence psychopathologie / santé mentale.

Roland Gori


le terme de SANTÉ MENTALE

Le développement intense de l’arsenal législatif corrèle à l’apparition du terme. Le renouvellement de la psychopharmacologie avec les antipsychotiques atypiques et les antidépresseurs sérotoninergiques.

Évolution de la législation

En 1990, se produit une modification sémantique dont la portée ne sera pas négligeable pour les années à venir en psychiatrie, pour l’évolution à moyen terme de la discipline.

On note, en effet,

– d’une part des courants tendant à rapprocher la psychiatrie de la médecine et à élaborer des législations visant à l’intégration des services de psychiatrie au sein des hôpitaux généraux ;

– d’autre part, la première démarche visant à modifier l’appellation de psychiatrie et à lui substituer le terme de santé mentale. Il s’agit d’une reprise d’un terme ancien qui figurait déjà dans la circulaire de secteur du 15 mars 1960. A l’époque, ce terme était en lien avec la pathologie psychiatrique lourde. Elle visait à montrer et à démontrer que même les grandes pathologies ne devaient pas inspirer de résignation mais au contraire, avec une modification de la prise en charge, étaient susceptibles d’évolution vers un sens plus favorable, permettant de retrouver un certain équilibre dans le fonctionnement psychique. Ce terme était également associé aux structures dites « dispensaires de santé mentale« ; ce qui, dans l’esprit, permettait d’alléger l’impact du mot psychiatrie, qui faisait toujours peur et avait une nette connotation négative.

– En 1990, l’esprit s’est modifié. Le contenu du terme santé mentale vise cette fois à permettre une extension des interventions en psychiatrie vers les problèmes médico-sociaux, vers les problèmes d’adaptation, vers les problèmes de réaction dans les situations de stress, actions déjà très développées dans le monde anglo-saxon.

La matérialisation de ces différentes initiatives se traduit dans les textes qui vont se succéder tout au long de la décennie 1990.

Dr Jean-Marie BORAUD in Histoire de la psychiatrie


inscrire les soins dans la durée

L’accompagnement et le soin de la souffrance psychique s’organisent désormais dans un vaste marché où se juxtaposent psychiatrie de l’adulte, psychiatrie de l’enfant, champ médico-social (Foyers médicalisés, maintien à domicile, scolarisation des enfants handicapés…) et social (SAVS, GEM)… En psychiatrie adulte, les hospitalisations à temps plein se réduisent à des séjours de plus en plus courts. On se contente d’attendre souvent de ces hospitalisations brèves un amendement rapide des symptômes sans que l’on prenne le temps de construire une alliance thérapeutique permettant d’inscrire les soins dans la durée, ni de d’engager un redéploiement de moyens permettant un véritable accompagnement et des soins de qualité. Les acteurs du champ social, de leur côté, se trouvent pris de court par l’arrivée en nombre de personnes souffrant de graves troubles psychiques : leur formation ne les a pas préparés à cette nouvelle pratique de l’accueil et de l’accompagnement, qui, pour être opérante doit nécessairement intégrer la dimension clinique.

sanitaire, social, scolaire

Enfin, les équipes travaillant auprès d’enfants en difficulté psychique se trouvent confrontées à la double injonction d’accueil de leur mode d’être spécifique et de normalisation intégrant notamment la scolarisation. Dans ce contexte, les différents praticiens, du sanitaire, du social ou du scolaire s’observent mutuellement d’un œil méfiant, les uns se sentant dépossédés de leur savoir clinique au profit d’autres qui, de leur côté, se sentent ignorés voire méprisés, par les premiers.

clinique

Pourtant, la clinique, qu’elle concerne la psychose, l’autisme infantile ou les troubles du développement, nous convoque au point de jonction de ces différents champs de savoir, au carrefour de l’aliénation sociale et de l’aliénation mentale qui déterminent tout être humain et servent d’appui à toute démarche clinique, qu’elle soit à dominante thérapeutique, éducative ou pédagogique.



population à risque – classes dangereuses

Par Roland Gori

L’évolution actuelle de la psychiatrie vers la santé mentale ne repose pas sur une exclusion stigmatisante mais au contraire sur une inclusion toujours plus étendue des populations dites « à risques » de par l’extension sociale de la norme et des dispositifs de contrôle. Il y a donc véritablement un gommage anthropologique de la folie et des souffrances psychiques et sociales, lesquelles se trouvent réduites à des troubles du comportement.

la psychiatrie rebaptisée santé mentale

Cette extension sociale de la norme et des dispositifs de gestion des populations à risques explique tout autant la transformation des savoirs sur la folie que les injonctions technoadministrative modifiant les pratiques des soignants. La préférence pour les savoirs neurogénétiques, au-delà de ce que les recherches du même nom apportent, disculpe la société de la part qui est la sienne dans la fabrique de la folie et justifie le traitement des déviances sociales par des dispositifs sécuritaires de dépistage et de gestion des risques, supposés biologiquement déterminés. Du coup la psychiatrie, rebaptisée santé mentale, inclut toujours plus de personnes dans son dispositif, permet des intrusions de plus en plus précoces et de plus en plus féroces dans les espaces de l’intimité. Cette recomposition idéologique du champ de la santé mentale bouleverse les pratiques soignantes au profit d’une gestion toujours plus instrumentale au sein de laquelle le patient psychiatrique, notre frère en vulnérabilité psychique et sociale, se trouve pris dans les rêts d’une médicalisation qui le chosifie et l’expose à la marchandisation autant qu’à la violence déshumanisante.

statut social de victime

En contrepartie de cette nouvelle forme de capture des souffrances psychiques et sociales dans des dispositifs frénétiquement sécuritaires et biologisants, les patients et leurs familles se voient concédés un statut social de victime (de leur nature ou de leur environnement), de porteurs de handicaps à dédommager ou de clients de soin à satisfaire.

démantèlement de la psychiatrie

Ce démantèlement de la psychiatrie n’a été possible, là comme dans les autres services publics, que par une alliance idéologique libéro-libertaire mettant en pièces le pouvoir psychiatrique en tant que représentant du pouvoir de l’État, dans ses fonctions psychiques autant que sociales, et la colonisation progressive de ce champ de ruines par les forces du marché. Ainsi s’explique peut-être la violence de certains affrontements théoriques et institutionnels, par exemple à propos de la petite enfance ou des traitements psychiatriques, moins par la nécessaire confrontation scientifique de leurs résultats ou de leurs concepts que par leurs utilités sociales et politiques.

expérience tragique de la condition humaine

Aujourd’hui, il s’agit moins d’exclure le fou que d’inclure toujours plus au nom de la dangerosité qu’ils représentent les individus et les populations à la marge, façon comme une autre de masquer un retour des classes dangereuses que les crises financières et économiques autant que politiques et culturelles favorisent. Les documentaires proposés retracent le moment fécond d’expériences innovantes montrant qu’il est possible de prendre soin de la folie et de la souffrance psychique, point de réel de toute « humanité dans l’homme ». À distance du pouvoir asilaire qui exclut, autant que de la contrainte normative des réseaux de santé mentale qui appauvrissent le vivant dans sa diversité et sa singularité – ce qu’illustrent certains documentaires – d’autres attestent de l’histoire sans cesse recommencée de ceux qui prennent soin de la folie en tant qu’elle reflète l’expérience tragique de la condition humaine et la manière dont une société la capture et la qualifie.

Roland Gori mai 2011 in ciné folie aux Luxembourg


Le Monde, 8 mars 2013

Les pathologies psychiques de l’individu naissent de tensions sociales

par Alain Ehrenberg

Sociologue, directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS

Depuis plus de deux décennies, les professionnels de santé mentale décrivent des manières de souffrir caractérisées par des sentiments d’insuffisance à l’égard des attentes sociales et dans lesquelles l’estime de soi tend à s’effondrer.

Cette souffrance leur apparaît nouvelle en ce qu’elle est moins caractérisée par des problématiques du conflit que par des problématiques de la perte dans lesquelles la peur de ne plus y arriver, le sentiment de ne pas être à la hauteur des attentes, de ne plus pouvoir se mobiliser pour assurer dominent le tableau.

La capacité à agir et à se projeter dans l’avenir est au coeur des difficultés du sujet. Tous s’accordent sur ce point. Parfois, on le constate trop régulièrement depuis quelques années, cette incapacité engendre un désespoir tel qu’il conduit aux pires extrémités – jusqu’à une immolation, acte qu’on croyait le privilège de sociétés ne faisant pas encore partie de la modernité individualiste démocratique.

La nouveauté est que la souffrance psychique est devenue une souffrance sociale, une souffrance dont l’étiologie réside dans la société et dont la substance est la difficulté d’agir. La notion émerge et se diffuse au croisement de deux grandes transformations : les normes et les valeurs de l’autonomie sont devenues notre condition ; parallèlement, et nouées à l’autonomie, les questions de santé mentale sont passées au centre des préoccupations.

Au cours des quatre ou cinq dernières décennies, les normes et les valeurs de choix, de propriété de soi et d’initiative individuelle, mais aussi d’indépendance, de compétition et de coopération ont progressivement imprégné l’ensemble de la vie sociale. Elles ont conduit à une accentuation de la responsabilité de chacun à l’égard de ses actions.

Dans l’entreprise, par exemple, l’organisation taylorienne/fordienne du travail consiste à coordonner l’action en divisant le travail et en soumettant les salariés à une discipline mécanique sous la houlette de l’ingénieur. L’équation personnelle est faible.

L’organisation du travail flexible, comme le rappelle déjà en 1995 un rapport de prospective du Commissariat général du Plan,  » Le travail dans vingt ans « , passe par  » la capacité à mobiliser ses connaissances pour résoudre des problèmes, le raisonnement, la capacité à communiquer en groupe, la créativité (…) à tous les niveaux alors qu’autrefois les compétences étaient l’apanage de l’encadrement. Le maître mot est celui d’anticipation, qu’il s’agisse de réagir à l’imprévu dans son travail de tous les jours ou de pouvoir affronter des changements techniques ou organisationnels « .

Le problème n’est alors plus la coordination de l’action, mais la coopération des individus. On passe du travailleur qualifié, pour lequel la discipline visait à la mécanisation de l’obéissance, au travailleur compétent, qui doit adopter une ligne de conduite. L’équation personnelle est forte. La discipline change de signification : elle est subordonnée à la visée d’obtenir de l’initiative individuelle et donc des capacités à s’auto-motiver.

L’autonomie est un système de relations sociales orienté vers le développement intensif de l’initiative personnelle. Elle implique une mobilisation des dispositions individuelles et met donc en relief tout ce qui relève de la personnalité ou du caractère des salariés.

De là, la centralité de la santé mentale et, à travers elle, du souci pour les émotions, le contrôle émotionnel et pulsionnel. La psychiatrie est la discipline médicale qui s’occupe des pathologies invalidant la liberté et la vie de relations de l’individu. La santé mentale en est une extension dont l’objet est fait des multiples problèmes relationnels (familiaux, de travail, d’école, de couple, etc.). Sa particularité est qu’elle traite de la socialité de l’homme d’aujourd’hui en attribuant des causes ou des raisons à des problèmes, très généralement liés à des relations sociales – la souffrance au travail, la phobie scolaire, l’hyperactivité de l’enfant, le stress post-traumatique, etc.

La santé mentale est connectée à l’autonomie de la façon suivante : aux changements dans la manière d’agir qu’est l’autonomie correspondent des changements dans la manière de subir qui renvoient à la souffrance sociale. L’adjectif social désigne une extension d’usage du concept de souffrance psychique : d’une raison de se soigner à une raison d’agir sur des relations sociales perturbées.

Aujourd’hui, l’expression de problèmes, conflits ou dilemmes dans les termes de la souffrance individuelle est une déclaration qui a une valeur pour agir sur un problème commun : le suicide d’un salarié est ainsi, à tort ou à raison, le marqueur tragique du mauvais fonctionnement des relations du travail de l’entreprise à laquelle il appartenait.

La santé mentale est un jeu de langage permettant de donner forme à des conflits de relations sociales. Il fait quoi ce jeu de langage ? Il met en relation malheur personnel et relations sociales perturbées (injustes, perverses ou traumatisantes). Il permet ainsi l’expression socialement réglée de la plainte, car la plainte est un acte de parole, ce qui veut dire qu’elle est adressée à des interlocuteurs qui doivent la comprendre et l’utiliser pour agir. En ce sens, ce langage unit le mal individuel à un mal commun.

Les pathologies de la vie de relations sont devenues des pathologies sociales, c’est-à-dire de malheurs personnels dont la signification réelle réside dans les désordres du groupe – ceux de l’entreprise, de la politique, voire du monde en général. Leur valeur de critique sociale et politique est le fruit d’un contexte par lequel l’injustice, l’échec, la déviance, le mécontentement ou la frustration tendent à être évalués par leur impact sur la subjectivité individuelle et sur la capacité à mener une vie autonome.

Tout cela trouve dans la santé mentale un espace de représentations collectives à travers lequel s’exprime l’attitude de nos sociétés à l’égard de l’adversité et de l’infortune produites par des relations sociales.

Autrement dit, la santé mentale est la forme individualiste de traitement de ce que les Grecs appelaient les passions – le pathos désignant ce qui vous affecte et vous emprisonne, le subi, la souffrance. En elle s’intriquent nos régimes d’action et de passion.

© Le Monde


Entrée non datée (2011 ?), mises à jour : juin 2011 – 12 août 2011 – 8 mars 2013 –
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