RechercherRecherche AgendaAgenda

Textes & documents

Revenir

Divergence psychopathologie — santé mentale. Exposé des faits institutionnels.


Présentation par Philippe Grauer

ENLEVEZ C’EST PESÉ !

Ce qui compte vraiment est incompatible avec la comptabilité statistique d’un biopouvoir qui veut du « résultat » et n’obtiendra que du vent puis de la tempête.

Mané Tekel Oupharsim ! le doigt de l’Éternel écrit sur le mur et voici confondus les hôtes du mauvais festin. Ces mots énigmatiques ont traversé quelques millénaires jusqu’à mes yeux d’enfant écarquillés devant la puissance de l’intervention, et mon âme se réjouissait d’apprendre que la perversion d’État avait connu son terme. Comptez pesez mesurez reprend dans le Nouvel Âne François Regnault. Cela rime avec la protestation de fond de Jacques Alain Miller il y a quatre ans, lorsque le bon docteur Accoyer engageait le combat contre le peuple psy vilipendé de charlatanerie, engageant le premier acte d’une campagne de Restauration. Celle-ci s’enfla rapidement des contributions de l’Inserm, qui engageait l’État à tout mesurer de l’humain, à commencer par les enfants de moins de trois ans, il faut prendre les hommes au berceau pour en faire des animaux bien comptés et qui s’en laissent compter, pour mettre au pas les familles des classes dangereuses, la méthode n’est pas infaillible, surtout lorsqu’on s’emploie à l’enrayer.

Nos amis de la Cause sur ce genre de sujet en ce moment s’enflamment. Ils veulent élargir le débat à la culture, qu’ils stigmatisent comme la Petite muette, par ses serviteurs aphones disent-ils, la culture dont nous les psys participons, piétaille de la civilisation — ne pas oublier que l’infanterie est la reine des batailles. Ils lancent à présent un forum extra ordinaire. 500 places prévues — dont la vôtre.

Charge héroïque, signe avant-coureur, participation à un vaste mouvement d’ensemble en gestation ? personne ne sait avant que l’Histoire n’ait dit. Nous sommes en tout cas de ceux qui disent l’homme mesure de toute chose contre ceux qui prétendent en toute chose le mesurer. On verra bien à la fin ce qui s’écrira sur le mur. Les Pasdezérodeconduite ont déjà vigoureusement dit non aux opérations visant à code barrer l’humanité dès les crèches.

Roland Gori est de ceux-là. Avec le SIUEERPP il s’adresse à la ministre jusqu’ici muette — encore une affaire de mutisme ! à ses appels pour qu’elle soutienne l’engagement de l’Éducation nationale à l’orientation pluraliste qui représente un caractère imprescriptible de sa mission. Pour que ne se trouve pas laminée puis éliminée la psychanalyse au sein de la psychologie où dans notre pays elle avait trouvé un territoire d’implantation, une niche, sous l’appellation de psychopathologie clinique.

Appellation non dépourvue d’ambiguïté, qui permettait à de nombreux psychologues, psychiatres et psychanalystes de pêcher en eau trouble non loin des côtes de la psychothérapie relationnelle. Notre concept de Carré psy éclaire cette question, on s’y reportera ici même si l’on veut approfondir cet aspect. La question actuelle n’est pas là, elle est que nous, psychothérapeutes relationnels, nous portons solidaires des psychologues freudiens menacés à l’université parce que tout ce qui risque d’atteindre la psychanalyse nous atteint par répercussion.

Par ailleurs, lorsque nous disons la psychanalyse nous n’établissons pas de distinction, c’est aussi bien celle de Pierre que de Pierrette, de Paul, Jean ou Jacques. Ou Jacques-Alain. L’École de la Cause est implantée à Paris 8 en philosophie, une autre niche, mais aussi ailleurs, il y a des colonies et des interpénétrations. Il faudrait livrer les cartes. Sans compter l’existence de psychanalystes multicartes (sans oublier les sans papier), tout cela sur base de conflits semi séculaires tenaces.

Alliés de Jacques Alain Miller au sein de la Coordination psy , d’un Jacques Alain Miller dont la clairvoyance politique fut exemplaire ces quatre dernières années, nous ne connaissons pour autant aucune raison d’hostilité envers l’autre camp. On sait que les psychanalystes français historiquement organisés en mouvements rivaux cultivent une hostilité intime qui n’a d’égale que le mépris dans lequel certains psychanalystes universitaires tiennent la psychothérapie relationnelle (1*).

Ces passions qui peuvent avoir leur utilité du point de vue de la recherche — si tout le monde est d’accord on s’ennuie, poussées à un certain degré deviennent dangereuses pour le soutien de nos valeurs humanistes communes. Il se trouve que Roland Gori ne nous jamais manifesté d’hostilité, et nous a au contraire invités à participer au mouvement Sauvons la clinique.

Nous voici d’autant plus à l’aise pour appuyer la lettre que le Siueerpp adresse à la ministre. Nous n’entendons pas pour autant nous faire appliquer par voie de déduction indirecte et incorrecte le principe du privilège universitaire de formation des psychothérapeutes relationnels, puisque nos Écoles agréées par nos institutions historiques s’acquittent déjà convenablement de cette mission, extra universitaire par principe, par le principe de l’implication du praticien travaillant « de souffrance à souffrance » qu’évoque Roland Gori quand il décrit l' »inquiétante familiarité » avec la psychanalyse et le processus de déclinicisation de la psychologie universitaire.

Nous entendons faire entendre notre voix à partir du cadre du triangle de la subjectivité, subfigure du carré psy, dont nous faisons partie intégrante et solidaire. Nous entendons joindre notre voix à celle de nos collègues militant pour préserver la psychanalyse partout où elle peut continuer d’exercer une influence bénéfique, d’opposition au processus non inéluctable de normalisation néo libérale anti-humaniste en cours, à l’enseigne d’un scientisme et d’un cognitivo neurologisme niveleurs et surtout éradicateurs.

Nous le faisons au nom du pluralisme, du droit des citoyens de recourir à l’ensemble des plis de l’éventail des pratiques psys, et des étudiants et chercheurs de se référer à l’ensemble des modèles existants, à un paradigme non amputé de l’incommensurable, non retranché de la problématique de l’inconscient quelle que soit la façon dont on la théorise.

Le texte de Roland Gori qui suit nous convie à un tour d’horizon épistémo scientifique du champ de bataille psy contemporain. Il contribue à éclairer les enjeux idéologico politiques dans le tissu desquels sont taillés les habits de notre livrée professionnelle. Prenons en la mesure. Le combat va se poursuivre. Il s’agit d’évolution de civilisation. Il s’agit de la marche de notre monde. Névrose contre trouble, deux visions du monde s’opposent. Le compartimentage en comportements « scientifiquement » et statistiquement observables escamote la dynamique de la subjectivité. Le pavé DSM de l’ours scientiste tuera le patient. Nos professions se situent au cœur du débat, nous ne pourrons les exercer sans en prendre conscience.


ENTRETIEN AVEC ROLAND GORI

Propos recueillis par Sophie Mendelsohn — les intertitres sont de la Rédaction


L’invasion du Carré psy (2*)par le concept de Santé mentale

Sophie Mendelsohn — Vous vous intéressez depuis plusieurs années aux conséquences de la médicalisation de l’existence pour le sujet contemporain(3*). Un des avatars de cette médicalisation de l’existence, c’est l’invasion actuelle des champs psychiatriques, psychologiques et psychothérapeutiques par le concept de santé mentale. On sait depuis (toujours et avec) Freud que céder sur les mots, c’est aussi céder sur les choses : quels sont selon vous les enjeux de ce glissement, qui n’est donc pas que sémantique, de la psychopathologie clinique vers la santé mentale ?

La psychopathologie, fait de civilisation

Roland Gori — Le concept de santé mentale est quelque chose que je déteste, qui est venu se substituer à la psychiatrie ou à la psychopathologie, et témoigne de l’état culturel dans lequel nous sommes pour traiter l’angoisse, la folie, le conflit. C’est-à-dire, pour reprendre ce que M. Foucault disait en 1954 dans Maladie mentale et psychologie, avant même l’Histoire de la folie à l’âge classique qui date de 1961 : la psychopathologie est un « fait de civilisation ». C’est un point très important : cela vient attester de cette « niche », pour citer I. Hacking, que sont les diagnostics psychiatriques – Hacking en parle à propos de certains troubles psychiques transitoires, comme les personnalités multiples, ou les fugues dites pathologiques. Cette niche écologique montre qu’il y a ce que j’appelle une réalité transactionnelle incessante dans la manière dont les experts permettent aux patients à un moment donné d’exprimer leurs souffrances psychiques en fonction de la culture dans laquelle ils sont tous deux immergés. Il y a des formes culturelles de la pathologie, qui se déduisent d’une négociation incessante entre les enveloppes formelles de la culture, l’histoire de la souffrance psychique d’un sujet et la manière dont on apprend à des experts à poser des diagnostics. Ce que j’appelle le nouveau sujet de la santé mentale, n’est plus de même nature ontologique et épistémologique que le sujet de la folie ou de la psychiatrie.

Sophie Mendelsohn — Quelles sont les coordonnées de ce nouveau sujet de la santé mentale ?

Le nouveau sujet de la santé mentale

Roland Gori — Il s’agit d’un sujet conçu comme un individu entrepreneur de lui-même, qui possède un capital bio-psycho-social qu’il doit rentabiliser comme une entreprise, au mieux de ses idéaux de performance. L’individu est conçu comme une micro-entreprise libérale, autogérée et ouverte à la concurrence et à la compétition, qui peut produire ce qu’elle veut pour sa propre satisfaction à condition de respecter un certain nombre de règles du marché qui sont sans cesse réajustées. Pour prendre un exemple, on voit bien comment l’identification sexuée, que d’aucuns appellent le genre, a une plus grande marge de tolérance sur le marché des valeurs sociales, dans la postmodernité, que ce ne fut le cas dans les années cinquante ou soixante. On voit bien comment certaines formes d’addiction peuvent être tolérées, par exemple, une addiction à la consommation, aux jeux vidéo, au travail, aux médias, alors que c’est de moins en moins le cas pour le tabac et l’alcool, ou pour des drogues douces ou dures. Ce nouveau sujet de la santé mentale, c’est vraiment le sujet produit par le néo-capitalisme ou le capitalisme financier.

Le sujet de la folie : le moi divisé.

Le sujet de la folie, c’est-à-dire le sujet dans un certain état de la culture, était un sujet divisé. Qu’il s’agisse du fou, pour qui la raison est amenée à se débattre avec la déraison ; que ce soit l’angoisse qui favorise le surgissement de quelque chose qui fait délirer, au sens étymologique, dérailler la raison, ou encore que ce soit la névrose où le sujet conflictualisé doit débattre avec lui-même, négocier avec lui-même en fonction de ses impératifs moraux et de ses prétentions à la jouissance, ce sujet était essentiellement sujet à sa propre division.

Le sujet de la santé mentale : un animal pitoyable

Avec le sujet de la santé mentale, il s’agit d’autre chose : c’est un sujet propriétaire, qui va négocier son accès à des réseaux de jouissance de plus en plus dématérialisés, virtualisés. C’est ce que Ruskin appelle « l’âge des réseaux ». On va évaluer les troubles des comportements en fonction de deux choses : l’insatisfaction de l’individu face à cette jouissance dématérialisée, volatilisée pour reprendre le vieux terme marxiste, et la synergie possible de cette jouissance avec des troubles définissant une population à risque. Ce nouveau sujet est l’opérateur épistémologique et éthique qui circonscrit le champ d’intervention des contrôleurs de gestion de l’intime à partir de sa plainte à lui d’être déprimé, impuissant, en panne, ou en situation de précarité psychique et social.

Une désinsertion individuelle, par exemple, potentialise les risques qui sont des risques par rapport à l’ordre économique et social. Ce n’est donc pas du tout étonnant que la santé mentale regarde conjointement dans deux directions : la biologie, qui vise à une naturalisation des troubles et des inégalités sociales, et à des pratiques de pharmacovigilance des comportements individuels et populationnels ; le social, qui vise le revenu compassionnel minimal social et psychique garanti. Je citerai là A. Badiou : le modèle anthropologique de l’humain, c’est un animal pitoyable. Et le nouveau sujet de la santé mentale est un animal pitoyable.

Disparition de la phénoménologie au profit de la rentabilité comportementale

Pourquoi la phénoménologie a-t-elle quasiment disparu(4*)? Pourquoi la nécessité de comprendre le sens du sujet en fonction de l’histoire qui est la sienne et qui est celle de sa culture et de son milieu est-elle déconsidérée ? Nous avons changé de style anthropologique : le style anthropologique d’une culture, c’est justement la manière dont elle traite le dénuement, la folie, le malade, l’enfant, le vieillard. Le style anthropologique actuel promeut le comportement en tant que coefficient de rentabilité individuelle et sociale. L’individu est réduit à la somme de ses comportements, ce qu’É. Roudinesco appelle l’homme comportemental. Il est évident qu’on n’a plus besoin d’un homme tragique, d’un homme divisé, d’un homme conflictualisé, étiré entre ses idéaux surmoïques et ses pulsions sexuelles. La rentabilité comportementale suffit.

Il fallait donc changer nos concepts et nos modèles psychiatriques pour stabiliser ce nouveau style… Le DSM III est arrivé à point nommé pour prendre en compte ces changements. Le